LIVRE XII, CHAP. XI
n'en plus rappeler le souvenir, avez-vous la faiblesse de vous abandonner aune mélancore qui nous alarme tous? Qu'avexvous, mon cher maître? poursuivls-je en me jetant à ses genoux; vous avez sans doute un secret chagrin qui vous dévore : pouvez-vûus en faire un mystère à Sanlillane, dont vous connaissez la discretion, le zèle et la fidélité? Par quel malheur ai-je perdu votre confiance ?
Tu la possèdes toujours, me dit monseigneur; mais je t'avouerai que j'ai de la répugnance à te révéler ce qui fajt le sujet de la Wstesse où tu me vois enseveli; cependant je ne puis tenir contre les instances d'un serviteur et d'un ami tel que toi. Apprends donc ce qui fait ma peine; «é n'est qu'au seul Santillane que je puis me résoudre à faire une pareille confidence. Oui, continua-t-il, je suis la proie d'une noire mélancolie qui consume peu à peu nés jours : je vois presque à tout moment un spectre qui se présente devant moi sous Une forme effroyable. J'ai beau m^ dire à moi-même que ce n'est qu'une illusion, qu'un fantôme qui n'a rien de réel, ses apparitions continuelles mê blessent la vue et m'inquiètent. Si j'ai la tête assez forte pour être persuadé qu'en voyant ce spectre je ne vois rien, je suis assez faible pour m'affliger de celte vision. Voilà ce que tu m'as forcé de te dh*e, ajouta-t-ilj juge à présent si j'ai tort de vouloir cacher à tout le monde la cause de ma mélancolie.
J'appiis avec autant de douleur que d'étonnemcnt une chose si extraordinaire, et qui supposait un dérangement dans la machine. Monseigneur, dis-je au ministre, cela ne viendrait-il point du peu de nourrituie que vous prenez? car votre sobriété est excessive. C'est ce que j'ai pensé d'abord, répondit-il; et, pour éprouver si c'était à la diète que je m'en devais prendre, je mange depuis quelques jours plus qu*à l'ordinaire; et tout cela est inutile, le fantôme ne disparaît point. 11 dispai'aîtra, repris-je pour le consoler; et si Votre Excellence voulait un peu se dissiper en jouant encore avec ses fidèles serviteurs, je crois qu'elle ne tarderait guère à se voir délivrée de ses poires vapeurs.
Peu de temps après cet entretien, monseigneur tomba malade ; et, sentant que Tafiaire deviendrait sérieuse^ il envoya chercher deux notaires à Madrid^ pour leur faire faire son