‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 287 sur 296 · LIVRE Xll> CUAP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE Xll> CUAP. XII

les hôpitaux^ et fonda des services annuels dans plusieui*^ couvents.

Madame d'Olivarës renvoya tous les domestiques à Madrid toucher leurs legs cnez l'intendant don Raimond Caporis^ qui avait ordre de les leur délivrer; mais je ne pus pai'tir avec eux : une grosse fièvre, fruit de mon afQiction, me retint au château sept à huit jours. Pendant ce temps-là, le père de Saint-Dominique ne m'abandonna point. Ce bon religieux m'avait pris en amitié ; et, s'intéressant à mon salut, il me demanda, quand il me vit convalescent, ce que je voulais devenir. Je n*en sais rien, lui répondis-je, mon révérend père; je ne suis point encore d'accord avec moi-même là-dessus : il y a des moments où je suis tenté de ra'enfermer dans une cellule pour y faire pénitence. Moments précieux! s'éciia le dominicain; seigneur de Santillane, vous feriez bien d'en profiter. Je vous conseille en ami, sans que vous cessiez pour cela d'être séculier, de vous retirer dans notre couvent de Madrid, par exemple; de vous en rendre bienfaiteur par une donation de tous vos biens, et d*y mourir sous l'habit de Saint- Dominique. 11 y a bien des personnes qui expient une vie mondaine par une pareille fin.

Dans la disposition où était mon esprit, le conseil du religieux ne me révolta point, et je répondis à Sa Révérence que je ferais sur cela mes réflexions. Mais ayant consulté là-dessus Scipion, que je vis un moment après le moine, il s'éleva contre cette pensée, qui lui parut une idée de malade ^. Fi donc, seigneur de Ssuitillane ! me dit-il, une semblable retraite peutelle vous flatter? Votre château de Lirias ne vous en ofTre-t-il pas une plus agréable? Si vous en étiez autrefois charme, vous en goûterez encore mieux les douceurs présentement que vous êtes dans un âge plus propre à vous laisser toucher des beautés de la nature.

Le fils de la Coscolina n'eut pas de peine à me faire changer de sentiment. Mon ami, lui dis-je, tu l'emportes sur le père de Saint-Dominique. Je vois bien en effet que je ferai mieux de retourner à mon château; je m'arrête à ce parti. Nous re-

' Il aurait manqué quelque chose aux variations de la vie de 6il Bias, s'il n'avait 'pas éprouvé cette tentation d'entrer dans un couvent. Peu de gens échappaient à cette maladie, que Segrais appelait la pHiu vérole de Vesprit,

gagnerons Lirias aussH -t que je serai en état d'en reprendre le chemin. Ce qui arriva bientôt; car n'ayant plus de fièvre, je me sentis en peu de temps assez fort, pour exécuter cette résolution. Nous nous rendîmes à Madrid, Scipion et moi. La vue de cette ville ne me fit plus autant de plaisir qu'eMe m'en avail fait auparavant. Comme je savais que presque tous ses habitants avaient en horreur la mémoire d*un ministre dont Je conservais le plus tendre souvenir, je ne pouvais la regarder de bon œil : aussi je n'y demeurai que cinq ou six jours, que Scipion employa aux pi*éparatifs de notre départ pour Lirias. Pendant qu'il songeait à notre équipage, j'allai trouver Caporis, qui me donna mon legs en doublons. Je vis aussi les receveurs des commanderies sur lesquelles j'avais des pensions; je pris des arrangements avec eux pour le paiement: en- un mot, je mis ordre à toutes mes affaires.

La veille de notre départ, je demandai au ûls de la Coscolina s'il avait pris congé de don Henri. Oui, me répondit-il, nous nous sommes séparés ce matin tous deux à l'amiable : il m'a pourtant témoigné qu'il était fâché que je le quittasse ; mais s'il était content de moi, je ne l'étais guère de lui. Ce n'est point assez que le valet plaise au maître, il faut en même temps que le maître plaise au valet ; autrement ils sont l'un et l'autre tort mal ensemble. D'ailleurs, ajouta-t-il, don Henri ne fait plus à la cour qu'une pitoyable figure; il y est tombé dans le dernier mépris : on le montre au doigt dans les rues, et on ne l'appelle plus que le iils de la Génoise. Jugez s'il est gracieux poui» un garçon d'honneur de servir un homme déshonoré.

Nous partîmes enfin de Madrid un beau jour au lever de l'aurore, et nous prîmes la route de Cuença. Voici dans quel ordre et dans quel équipage : nous étions, mon confident et moi, dans une chaise tirée par deux mules conduites par un postillon ; trois mulets chargés de nos hardes et de notre argent, et menés par deux palefreniers, nous suivaient immédiatement ; et deux grands laquais, choisis par Scipion, venaient ensuite montés sur deux mules et armés jusqu'aux dents : les palefreniers, de leur côté, portaient des sabres, et le postillon avait deux bons pistolets à l'arçon de sa selle. Comme nous étions sept hommes^ dont il y en avait six fort

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