‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 32 sur 296 · LIVRE II, CHAP. m · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. m

qu'elle ne âayait point l'orthographe, eUe ecriyait si mal qu'on ne pouvait, le plus souvent, déchiffrer son écriture. Il me chargea du soin de tenir ce livre, qu'on pouvait justement appeler un regisfre mortuaire, puisque les gens dont je prenais les noms mouraient presque tous. J'inscrivais, pour ainsi parler, les personnes qui voulaient partir pour Tautre monde, conuiie vfi commis, dans un bureau de .voitures publiques, écrit le nom de ceux qui retiennent des places. J'avais souvent la plume à la main, parce qu'il n'y avait point, en ce temps-là, de médecin à Yalladolid plus accrédité que le seigneur Sangrado. n s'était mis en réputation dans le public par un verbiage spécieux, soutenu d'un air imposant, et par quelques cures heureuses, qui lui avaient fait plus d'honneur qu'il ne méritait;

Il ne manquait pas de pratiques , ni par conséquent de

bien. U n'en Msait pas toutefois meilleure chère : on vivait

diez lui très-frugalement. Nous ne mangions d'ordinaire que

des TpfÀSy des fèves, des pommes cuites, ou du fromage. Il

disait que ces aliments étaient les plus convenables à l'estomac,

comme étant les plus propres à la trituration, c'est-à-dire à

ëbre broyés plus aisément. Néanmoins, bien qu'il les crût de

facile digestion, il ne voulait point qu'on s'en rassasiât; en

quoi, certes, il se montrait fort raisonnable. Mais s'il nous

défendait, à la servante et à moi, de manger beaucoup, en

récompense il nous permettait de boire de l'eau à discréticm.

Bien loin de nous prescrire des bornes là-dessus, il nous disait

quelquefois : Buvez, mes enfants; la santé consiste dans la

souplesse et l'humectation des parties. Buvez de l'eau abon-

danmaent; c'est un dissolvant universel; l'eau fond tous les

sels. Le cours du sang est-U ralenti? elle le précipite; est-^U

trop rapide? die en arrête l'impétuosité. Notre docteur était

de si bonne foi sur cela, qu'il ne buvait jamais lui-même que

de l'eau, bien qu'il fût dans un âge avancé. 11 définissait la

vieillesse, une phthisie ^ naturelle qui nous dessèche et nous

ooosume ; et sm* cette définition, il déplorait l'ignorance de

ceux qui nomment le vin le lait des vieillards. Il soutenait

que le vin les use et les détruit, et disait fort éloquemment

^Pktkisih mot gr«c : eo^roption, atténaation, coosompUon.

M en. BLAS.

que cette liqueur Ameste est pour eax, txmam fiowr iQttl \t inonde^ un ami qui trahit et un plaisir qui ^xwDpe^

Malgré ces doctes raisonnemenls, après Avoir été hwt JQWi dans cette maison^ il me prit un ooure de Teotra, et je oeiftmençai à sentir de ^ands maux d'estomao^ que j'ew ta tém^ rite d'attribuer au dittoWant universel el à la nayvAlse qqkipriture que je prenais. Je m'en plaignis à mon mai^ dim li pensée qu'il pourrait se relâcher et me doaner VU pou df vk à mes repas; mais il ëtail trop ennemi de cette Uquenv j^ me raccorder. Quand tu anras formé llialiitude <fo Mive Ab l'eau, me dit-il, tu en connaîtras feieeUenise; m reale, fomf 8uiyit-il, si tu te sens quelque dégoât pour Feau plwe, U | fi des secours innocents pour soutenir l'estomac eontire la Mewr des boissons aqueuses : la sauge, par exemple, et la Yé^JM^ie leur donnent un goût délectable; et » tu Yem le» tendre encore plus déiicieuses, tu n'as qu'à y mêler de la fieqir d'ttil^ let, du romarin, ou du coquelicot.

Il avait beau vanter Peau, et m'enseigner le seqpel à*m composer des breuvages exquis. J'en buvais aY^ taç4 dennh dération, que, s'en étant aperçu, il me dit : Ebl vnÛBMOt Gil Bias, je ne m'étonne point si tu ne jouis pas d'una parfaite santé; tu ne bois, pas assex, mon ami. L'eau, priaa^li petite quantité, ne sert qu'à développer les parties de la bîb^ et qu'à leur donner (dus d'activité ; au lieu qu'il les faut noyer dans un délayant oqpieux. Ne crains pas, mon dtMur enfaô^ que l'abondance de l'eau affaiUisse ou relrwdisse ton eaft^ mac : loin de toi cette terreur panique que tu te (àis peutêtre de la boisson fréquente l le te ganoitis de l'évéïi^emeirt; et si tunemetrouvespasbonpmurfttarépopdre^QeJUeinèiQe f en sera garant. Cet oracle latin fait un éloge admirably de l'eau : ensuite il dit en termes exprès que ceux qi4, pow boire du vin, s'excusent sur la faiblesse de leur estcMnac, font une injustice manifeste à ce viscère, et cherchent à couvrir leur sensualité.

Comme j'aurais eu mauvaise grâce de me montra* indocUe en entrant* dans la carrière de la médecine, je fis semblant d'être persuadé qu'il avait raison; j'avouerai môme que j|e le crus effectivement. Je continuai donc à boire de l'eau sur la gai^antie de C^se^ ou plutôt je commençai à noyer la tûle

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