‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 31 sur 296 · LIVRE II, CHAP. Il · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. Il

dolid regardait coiiune un Hippocrale. La dame Jadnte aurait mieux fldmé que le ehati&ine eût commence par faire tkm testament; die lui eu toucha même quelques mots; mais, eatre qnll ne se crôj^ait pas eneore proche de sa fin, il avait de l^j^ifttreté dans certi^nes choses. J'allai donc chercher le docteur Sabghidoi je Famendi au logis. C^it im grand homme sec et paie, et qui, depuis quarante ans pour le moins, oceupâlt leeiteau des Parques; Ce savant médecin avait Texteneur gravé, il pesait ses discours, et donnait de la noblesse à ses eiprestionSi Ses nûsonœments paraissaient géométriques, et ses opinions fort singulières.

Affres avoir cbserwé mon maître, il lui dit d'un air doc* tmml ; Il s'agit id <ie suppléer au défaut de la transpiration arrêtées D'antiss, à ma place, ordonneraient sans doute des remèdes salins^ urineut, volatils,. et qui, pour la plupart, partietpent du soutire et du mercure : mais les purgatifs et les 8ad0riôque6 sont des drogues pernicieuses et inventées par lies charlatans; toutes les préparations chimiques ne semblent faites que pour nuirez Pour moi, j'emploie des raofms plus simples et plus sûrs. A queUe nourriture, çontinna-t-il^ êtesrvoos accmitumé? Je mange ordinairement, r^poddit le chanoine, des hisques et des viandes succulentes. Deafaîsqiilis et des viandes^suoculei^ies! s'écria le docteur avec surprise; Ahl vraiment^ ja ne m'étonne plus si vous êtes malade I Les mets délicieux éaai des plaisirs empoi^nnés; ce soiit dËs pièges que la volupté tend aux hommes pour les fiiiré périt* plus sûrement. Il faut que vous renonciez aux aliments de boo goût; les^plus fades sont les meilleurs pour la santé. Comme le sang est insipide, il veut des mets qui tienn^t de Sa nature. Et Inivez-vousf du vin? ajouta-t-il. Oui, dit le liceneié, du vin trempé. Oh! trempé tant qu'il vous plaira, reprit le médeein. Quel dérèglement ! voilà un régiuie ^oavantable! Q y a longtemps que vous devriez être mort, Qad ige aven-vous? J'entre dan9 ma soixante-neuvième an-

ébmtéMiitér&hàf câèbM néléelli, père du i^bàoto|>kè meet» piaf ù&ibtt* La isetriae dVelTëMat Q'»v»i| mçw rtpjrart É;ree celjfe de 8«iifrailo. U est bien ptiu proteUe one Ui Sage a en en vue le mëdedn Hecquet, doyen Ae la Fàcoltë de llédedaedè mb, qôt lU malgTe tdotè n ite, et ne bôi junab ^e de fean. Voyét èit|i«t let Éôteë ék eSépittè ai.

so GIL BLAS.

née^ répondit le chanoine. Justement^ répliqua le médecin, une vieillesse anticipée est toujours le fruit de rintempérance. Si tous n'eussiez bu que de l'eau claire toute veto vie^ et que tous vous fussiez contenté d'une nourriture simple^ de pommes cuites, par exemple, de pois ou de fèves, vous ne seriez pas présentement tourmenté dé la goutte, et tous vos membres feraient encore facilement leurs fonctions. Je ne désespère pas toutefois de vous remettre sur pied, pourvu que vous vous abandonniez à mes ordonnances. Le licencié, tout friand qu'il était, promit de lui obéir en toutes choses.

Alors Sangrado m'envoya chercher un chirurgien qu?il me nonmia, et fit tirer à mon maître six bonnes palettes de sang, pour commencer à suppléer au défaut de la transpiraticm. Puis il dit au chirurgien : Maître Martin Onez, revenes dans trois heures en faire autant, et demain vous reconmienceres. C*est une erreur de penser que le sang soit nécessaire à la conservation de la vie; on ne peut trop saigner un malade. Comme il n'est obligé à aucun mouvement ou exercice tscmsidéràble, et qu'il n'a rien à faire que de ne point jmoarHr, il ne lui faut pas plus de sang pour vivre qu'à un homme endormi; la vie> dans tous les deux, ne consiste que dans le pouls et dans la respiration. Le bon chanoine, s'imaginant qu'un si grand médecin ne pouvait faire de faux raiscmnements, se laissa saigner sans résistance. Lorsque le docteur eut ordonné de fréquentes et copieuses saignées, il dit qu'il fallait aussi donner au chanoine de l'eau chaude à tout moment, assurant que l'eau bue en abondance pouvait passer pour le véritable spécifique contre toutes sortes de maladies. Il sortit ensuite, en disant d'un air de confiance à la dame Jacinte et à moi, qu'il répondait de la vie du malade, si on le traitait de la manière qu'il venait de prescrire. La gouvernante, qui jugeait peut-être autrement que lui de sa méthode^ protesta qu'on la suivrait avec exactitude. En effet, nous mîmes promptement de l'eau chauffer ; et, comme le médecin nous avait recommandé sur toutes choses de ne la point «épargner, nous en fîmes d'abord boire à mon maître deux ou trois pintes à longs traits. Une heure après, nous réitérâmes; puîs^ retournant encore de temps en temps à la charge^ npus ver-

UVRB U> CHAP. II. .8i

sâmes dans son estomac un dëlnge d'eau. P'un autre cdté^ le chirurgien nous secondant par la quantité de sang qu'il tirait^ nous réduisîmes, en moins de deux jours^ le yieux chanoine àrextrémité.

Ce pauYre ecclésiastique n'en pouvant plus^ comme je voulais lui faire avaler encore un grand verre du spécifique, me dit d'une voix faihle : Arrête, GU Mas; ne m'en donne pas davantage^ mon ami. Je vois bien qu'il faut mourir, malgré la vertu de l'eau; et, quoiqu'il me reste à peine une goutte de sang^ je ne m'en porte pas mieux pour cela; ce qui prouve bien que le plus habile médecin du monde ne saurait prolonger nos jours, quand leur terme fatal est arrivé. H faut donc que je me prépare à partir pour l'autre monde : va me chercher un notaire; je veux faire mon testament. A ces derniers mots, que je n'étais pas fôché d'entendre, j'affectai de paraître fort triste, ce que tout héritier ne manque pas de faire en pareil cas; et cachant l'envie que j'avais de m'acquitter de la commission qu'il me donnait : Eh! mais, monsieur, lui dis-je, vous n'êtes pas si bas. Dieu merci, que vous ne puissiez vous relever. Non, non, repartit-il, mon enfant, c'en est fait ; je sens que la goutte remonte et que la mort s'approche : hâte-toi d'aller où je t'ai dit. Je m'aperçus efiTectivement qu'il changeait à vue d'œil; et la chose me parut si pressante, que je sortis vite pour faire ce qu'il m'ordonnait, laissant auprès de lui la dame Jacinte, qui craignait encore plus que moi qu'il ne mourût sans tester. J'entrai dans la maison du premier notaire dont on m'enseigna la demeure, et le trouvant chez lui : Monsieur, lui dis-je, le licencié $edillo, mon maître, tire à sa fin; U veut faire écrire ses derrnières volontés ; il n'y a pas un moment à perdre. Le notaire était un petit vieillard gai, qui se plaisait à railler : il me demanda quel médecin voyait le chanoine. Je lui répondis que c'était le docteur Sangradoi A ce nom, prenant bnisquement son manteau et son chapeau : Vive Dieu ! s'écria-t-il, partons donc en diligence; car ce docteur est si expéditif, qu'il ne donne pas le temps à ses malades d'appeler des notaires« Cet homme-là m'a bien soufiQé des testaments.

En parlant de cette sorte, il s'empressa de sortir avec moi, ei, pendant que nous marchions tous deux à grands pas pour

fSt GIL BLAS«

{Kréiptemr Fâgonie^ je ltd dis : Monsieur^ tous sàTCz iffî\xn. testateur inourant man^ sauvent deméiâôire : si par W sard inon maître vieht à m^oublier^ J^è votis ^rie de le JTi^re souvenir de mon zèle. Je le veux bien^ mon. enfant^ m^ répondit le ttotàM; ta. peut itompter tàndessus. b est juste î^uki tnâîtï^ rëéompeiisé Un dohrëisthiue qui l'a bien sèryL ie rexhort^ai hiêikie à te dôïiner quelque chose de r^mid^raM^^ pour peu qu^il soit disposé à reconnaître tes services. Le licencie, q\iaba nous Arrivâmes dans sa diàmbre^ aVait encore tout son bon tetls. La datuie lacmte> le visàge baigu^ de pleii^ de «ommaude, ëtait auprès dé iui. Elle venait éè jouer son rôle, et de p^parer le bonhomie à lui faii« beàUh coup de bien. NoUs iàisstoies le hoitaire iM aviec mon maître, et passâmes, elle et moi, dans l'^ahtichambre, où nous teocontrâmes le iehirurgiekl^ que le luédedn ehvo>fait pour faire uhe nouvelle et deiiiiëre saignée. tfdUs l'arrêtâmes. Attendez^ nraîilre Martin, lu{ dit la goUver^nlé; vous ne sauHei eQtrér prësenteinent dans là chainbré à\i seigneur Sedilb. il Va dicter ses deniières foiontës à iln notaire qui est aVec lui) vous le saignerez tout à votue aise, quand il aura fait ten testament.

l4ous àvi<ms grand'Jpeur, la béale et moi, que le liidéiklcié ne mourût eU testa:ut; mais, par bonheur, Tacte qiii causait notre inquiétude «e Ôt. îïous vîtnes sortir le notaire> qui, me trouvant sur son passage, me frappa sur répaule> et mè dit en souriant ; On n^a point oublié Gil blâls. À ces tàots, j^ té^ sentis une joie toute des pliis vives; et je sus si bon gré a mon maîtiiè de s'être sbuvertu de inoi, que jfe me promis de bien pHer Dieu potir lui après sa mort, qui ue manqua pas d'arriver biénlôt; Car lé chirurgien l'ayant encore saigné, le pauvre ^ieilliàrd> qui n'était déjà que trop affaibli, expUra pres^^ que dans le momélit. Comme il rendait les derniers soupirs, le médecin piathit, et demeura un peu sot, malgré Thabitude qu'il avait de dépêcher ses malades. Cepehdant, loin dimpUter la mort du chiemoine à la boisson et aux sàignéies, il sortit en disant d'iin ai)r froid, qu'on ne lui avait pas tiré assez de saiig ni fait boire asséet d'eau chaude. L'exécuteur dé la haute knédedne, je ^eux dire le chirurgien, voyant aussi qu'on n^^avait plmi besdn de son ministère, suivit le docteur

LITBE n, CHAP* II. 8|3

Sangnido, l'un et Tautre dâsafki que dès le {i^remier ^ur ils ayaient condamné le licencié. E£ÊBCtiyemei|tj ils ne se trompaient presque jamais quand ils portaient un pareil jugement.

Sitôt que nous ylmes le patron sans vie, nous Hmes, la dame Jacinte, Inéaille et moi, un concert de c^is funèbres qui fut entendu de tout le Toisiuage. La iéai^ smiout, qui avait le plus grftnd sijjet de se réJQW^ poussait d?s accents sji plaintifs, qu'elle sembla^ être |a fyerson^ du monde la plus tou^ chée. La chambre, en un instant, se remplit dé gens, moins attirés par hi compassion que par la curioidté. Les parents du défunt n'eurent pas plutôt veM de sa mort qu'ils vinrent fondre au logis, et faire n^ttre le scellé partout. Ils tfouvèrent la gouvernante si affligée qu'ils crurent d'abord que le chanoine JK'avait point fait ie testayient : mais ils apprirent bientôt, à leur grand regret, qu'il y en avait un, revêtu de toutes les fonnajités nécessaires. Lorsqu'on viivt à l'ouvrir^ et qu'ils virent que le testateur avait dispo^ de ses meilleurs e£l^ ea faveur de la dame iaiçinte et de la petite fille, ils Qreut son oraison funèbre dans dei^ termes p^u honorables à 9a mémoire. Os apostrophèrent ei^ mèn^ temps la béate, et.Qrent aussi quelque mention de iQpi. li faut; ayouer que je le notais bieA. Le licencié, devant Dieu spit son â,me ! piotur m'eugager à me souvenir de lui toute 1^ vie, s'expliquait ains^ pour mon coçipte par un article de son testament : a Item, » puisque Gil tias est ^n garçon qui a ^éj^ de la Httévature^ > pour achever de ]j^ rendre savant, je Iiii laisse ma bibUo- 1 thèque^ tous mes livres et me? ipianuscrits^ sans aucune. » exception. »

J'ignorais oii pouvait être cette prétendre bibUothèque;, je ne m'étais point aperçu qu'il y en eût dans la maison. Je savais seulement qu'il y avait quelques papiers, ayeç cixiq ou six volume», sur aeux petits ais dç sapin dans le cabinet de mon miaitre : c'était là mon legs, flnçore les livres ne me pouvaient-ils être d'une gr^de i^ilité ; l'uu ^vait pour titre le Cuisinier parfa,Uy l'autre traitait de l'indi^tion et de la manière de la guétir; et les autres étaient les quatre parties du këviaire, qile les vers avaient à demi rongées. A l'isard des manuscrits^ le plus curieux contenait toutes les* pièces d'un

procès que le chanoine avait eu autrefois pour sa prébende. Après avoir examiné mon legs avec plus d'attention qu'il n'en méritait^ je Tabandonnai aux parents qui me l'avaient tant envié. Je leur remis même l'habit dont j'étais revêtu, et je repris le mien, bornant à mes gages le fruit de mes services. J'allai chercher ensuite une autre maison. Pour la dame Jacinte, outre les sommes qui lui avaient été léguées, elle eut encore de bonnes nippes, qu'à Taide de son bon ami elle avait détournées pendant la maladie du licencié.

CSAP. m. .- 6U Bias s'engage an serrice du docteur Sangndo, et devient «n oâèbn

intMecin.

Je résolus d'aller trouver le seigneur Arias de Londona, et de choisir dans son registre une nouvelle condition^ mais» comme j'étais près d'entrer dans le cul-Kle-sac où il demair rait, je rencontrai le docteur Sangrado, que je n'a,vai8 point vu depuis le jour de la mort de mon maître , et je pris la liberté de le saluer. Il me remit dans le moment, quoiqœ j'eusse changé d'habit; et témoignant quelque joie de me voh*: Eh ! te voilà, mon enfant, me dit-il, je pensais à toi tout à l'heure. J'ai besoin d'un bon garçon pour me servir, et ta m'es revenu dans l'esprit. Tu me parais bon enfant, et je crois que tu serais bien mon fait, si tu savais lire et écrire. Monsieur, lui répondis-je, sur ce pied-là je suis donc votre affaire; car je sais l'un et l'autre. Cela étant, reprit-il, tu es l'homme qu'il me faut. Viens chez moi ; tu n'y auras que de l'agrément, je te traiterai avec distinction. Je ne te donnerai point de gages; mais rien ne te manquera. J'aurai soin de t'entretenir proprement, et je t'enseignerai le grand art de guérir toutes les maladies. En un mot, tu seras plutôt mon élève que mon valet.

J'acceptai la proposition du docteur, dans l'espérance que je pourrais, sous un si savant maître, me rendre illustre dans la médecine. 11 me mena chez lui sur-le-champ, pour m'installer dans l'emploi qu'il me destinait; et cet emploi consistait à écrire le nom et la demeure des malades qui l'envoyaient chercher pendant qu'il était en ville. 11 y avait pour cet effet au logis un registre, dans lequel une vieille servante, qu'il avait pour tout domestique, marquait les adresses; mais^ outre

Page 1