LIVRE 11^ CHAP. VII
la messagère de galanterie; je vais porter votre réponse. Votre servante >, seigneur Diego; que le ciel vous conserve I Ah! que vous êtes gentil! Par sainte Agnès, je voudrais n'avoir que quinze ans, je ne vous chercherais pas pour les autres l A ces paroles, Tofficieuse vieille s'éloigna de moi.
Vous vous imaginez bien que ce message m'agita furieusement : adieu la morale de Marcos. J'attendis la nuit avec impatient; et, quand je jugeai que le docteur Olc^roso reposait, je me rendis à sa porte. Là je me mis à faire des miaulements qu'on devait entendre de loin, et qui sans doute faisaient honneur au maître qui m'avait enseigné un si bel ail. Un moment après Mergeline vint elle-même ouvrir doucement la porte, et la referma dès que je fus dans la maison. Nous gagnâmes la salle où notre dernier concert avait été fait, et qu'une petite lampe qui brûlait dans la cheminée éclairait faiblement. Nous nous assîmes à côté Tun de l'autre pour nous entretenir, tous deux fort émus, avec cette différence que le plaisir seul causait toute son émotion, et qu'il entrait un peu de frayeur dans la mienne. Ma dame m'assurait vainement que nous n'avions lien à craindre de la part de son mari; je sentais un frisson qui troublait ma joie. Madame, lui dis^je, comment avez-vous pu tromper la vigilance de votre gouvernante? Après ce que j'ai ouï dire de la dame Melancia, je ne croyais pas qu'il fût possible de trouver les moyens de me donner de vos nouvelles, encore moins de me voir en particulier. Dona Mergelina sourit à ce discours, et me répondit : Vous cesserez d'être surpris de la secrète entrevue que nous avenus cette nuit ensemble, lorsque je vous aurai conté ce qui s'est passé entre ma duègne et moi. Lorsqu'elle entra dans cette maison, mon mari lui fit mille caresses, et me dit : Mergeline, je vous abandonne à la conduite de cette discrète dame, qui est un précis de toutes les vertus; c'est un miroir que vous aurez incessamment devant les yeux pour vous former à la sagesse. Cette admirable personne a gouverné pendant douze années la femme d'un apothicaire de mes amis; mais gouverné... comme on ne gouverne point; elle en a fait une espèce de
sainte.
Cet élo^, que la mine sévère de la dame Melancia ne démentait point, me coûta bien des pleurs et me mit au déses-
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poir. Je me représentai les leçons qu'il me faudrait éeooter depuis le matin jusqu'au soir^ et les réprimandes que j'aurais à essuyer tous les jours. Enén, je m'attendais à deyènir la femme du monde la plus malheureuse. Ne ménageant Hen dans une si cruelle attente^ je dis d'un air brusque à la duègne^ d'ahord que je me vis seule avec elle : Vous tous prépares sans doute à me bien faire souffrir; mais je ne suis pas fcnrt pa» tiente^ je tous en ayertis. Je tous donnerai de mon côté toutes les mortifications possibles. Je tous déclare que j*ai dans le cœur une passion que tos remontrances n'en arracheront pas: vous pouvez prendre tos mesures là-dessus. Redoublez vos soins Tigilants^ je tous aToue que je n'épargnerai riai pour les tromper. A ces mots^ la duègne renfrognée (je crus qu'elle m'allait bien haranguer pour son coup d'essai) se dérida le front, et me dit d'un air riant : Vous êtes d'une humeur qui me charme, et Totre franchise excite la mienne. Je toIs que nous sommes faites Fune pour l'autre. Ah ! belle Mergeline, que TOUS me connaissez mal, si vous jugez de moi par le bien que le docteur Totre époux tous en a dit, ou sur ma Tue ré* barbatiTe ! Je ne suis rien moins qu'une ennemie des plaiars, et je ne me rends ministre de la jalousie des maris que pour serTir les jolies femmes. 11 y a longtemps que je possède le grand art de me masquer, et je puis dire que je suis doublement heureuse, puisque je jouis tout ensemble de la com-* modité du Tice et de la réputation que donne la Tcrtu. Entre nous, le monde n'est guère Tortueux que de cette façon. lien coûte trop pour acquérir le fond des Tertus : on se contente aiyourd'hui d'en aToir les apparences.
Laissez-moi tous conduire, poursuiTit la gouTcmante; nous allons bien en faire accroire au Tieux docteur Oloroso, n aura, par ma foi, le même destin que le seigneur Apuntador. Le front d'un médecin ne me paraît pas plus respectable que celui d'un apothicaire. Le pauvre Apuntadœ:! que nous lui avons joué de tours, sa lemme et moi ! que cette dame était aimable ! le bon petit naturel! le ciel lui fasse paix! Je tous réponds qu'elle a bien passé sa jeunesse. Elle a eu je ne sais combien d'amants que j'ai introduits dans sa maison, sans que son mari s'en soit jamais aperçu. Regardezmoi donc^ madame^ d'un œil plus favorable^ et soyez per-^^
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WLsAée, qaelcpie talent qu'eût le vieil écuyer qui vous servait, que TOUS ne perdez rien au cliange. Je vous serai peut-être «loore plus utile que lui.
Je TOUS laisse à penser, Diego, continua Mergeline, si je sus bon gré à la duègne de se découvrir à moi si franchement. Je la croyais d'une vertu austère. Voilà comme on juge mal des femmes ! Elle me gagna d'abord par ce caractère de sincérité. Je l'embrassai avec un transport de joie qui lui marqua d'avance que j'étais charmée de l'avoir pour gouvernante. Je lui fis ensuite une confidence entière de mes sentiments, et je la priai de me ménager au plus tôt un entretien secret avec TOUS. Elle n'y a pas manqué. Dès ce matin elle a mis en campagne cette vieille qui vous a parlé, et qui est une intrigante qu'elle a souvent employée pour la femme de Tapothicaire. Mais ce qu'il y a de plus plaisant dans cette aventure, ajoutat-dle en riant, c'est que Melancia, sur le rappori que je lui ai fait de lliaMtude que mon époux a de passer la nuit fort tranquillement, s'est couchée auprès de lui, et tient ma place en ce moment. Tant pis, madame, dis-je alors à Mergeline; je n'applaudis point à l'invention. Votre mari peut fort bien se réveiller, et s'apercevoir de la supercherie. 11 ne s'en apercevra point, répondit-elle avec précipitation : soyez sur cela sans inquiétude, et qu'une vaine crainte n'empoisonne pas le plaisir que vous devez avoir d'être avec une jeune dame qui vous veut du bien.
La femme du vieux docteur, remarquant que ce discours ne m'empêchait pas de craindre, n'oublia rien de tout ce qu'elle crut capable de me rassurer; et elle s'y prit de tant de façons, qu'elle en vint à bout. Je ne pensai plus qu'à profiter de l'occasion; mais dans le temps que le dieu Gupidon, suivi des Ris et des Jeux, se disposait à faire mon bonheur, nous entendîmes frapper rudement à la porte de la rue. Aussitôt TAmour et sa suite s'envolèrent, ainsi que des oiseaux timides qu'un grand bruit effarouche tout à ooiip. Mergeline me cacha promptement sous une table qui était dans la salle; elle souffla la lampe; et, comme elle en était convenue avec sa gouvernante, en cas que ce contre-temps arrivât, elle se rendit à la porte de la chambre où reposait son mari. Cependant on ec^ottauait dé frapper à grands coupe redoublés, qui
faisaient retentir toute la maison. Le médecin d*ëveille sursaut et appelle Melancia. La duègne s'élance hors du lit^i» Lien que le docteur^ qui la prenait pour sa fenuBe, lui criêélt de ne se point lever; elle joignit sa maîtresse^qui^ la sentanifc à ses côtés^ appelle aussi Melancia^ et lui dit d'aller voir quï ' frappe à la porte. Madame^ lui répond la gouvernante ^ime voici, recouchez-vous, s'il vous plaît; je vais savoir ce que c'est. Pendant ce temps-là, Mergeline, s'étant déshabilla, se mit au lit auprès du docteur, qui n'eut pas le moindre soupçon qu'on le trompât. Il est vrai que cette scène venait d'être jouée dans l'obscurité par deux actrices, dont l'une était incon^arable, et l'autre avait beaucoup de disposition à le devenir.
La duègne, couverte d'une robe de chambre, parut biaatôt après, tenant un flambeau à la main. Seigneur docteur, dit-elle à son maître, prenez la peine de vous lever. JLe libraire * Fernandez de Buendia, notre voisin, est tombé en apoplexie : on vous demande de sa part; courez à son secours. Le médecin s'habilla le plus tôt qu'il lui: fut possible, et sortit. Sa femme, en robe de chambre, vint avec la duègne dans la salle où j'étais. Elles me retirèrent de dessous la table plus mort que vif. Vous n'avez rien à craindre, Diego, me dit Mergeline; remettez-vous ! En même temps elle m'apprit en deux mots comment les choses s'étaient passées. Elle voulut ensuite renouer avec moi L'entretien qui avait été interrompu; mais la gouvernante s'y opposa. Madame, lui dit-elle, votre époux trouvera peut-être le libraire mort, et reviendra siu* ses pas. D'ailleurs, ajouta-t-elle en me voyant transi de peur, q^e feriez-vous de ce pauvre garçon-là? il n'est pas en état de soutenir la conversation. Il vaut mieux le renvoyer, et remettre la partie à demain. Dona Mergelina n'y consentit qu'à regret, tant elle aimait le présent; et je crois qu'elle fut bien mortifiée de n'avoir pu laire prendre à son docteur le nouveau bonnet qu'elle lui destinait.
Pour moi, moins affligé d'avoir manqué les plus précieuses faveurs de l'amour, que bien aise d'être hors de péril, je retournai chez mon maître, où je passai le reste de la nuit à faire des réflexions sur mon aventure. Je doutai quelque temps si j'irais au rendez-vous la nuit suivante. Je n'avais-pas meilleme opinion de cette seconde équipée que de l'autre;