LIVRE n, CHAP. YII
il confondit même ses larmes avec celles de sa maîtresse , et lui dit d*un air attendri : Ah ! madame^ que vous êtes séduis fiante I Je ne puis tenir contre votre douleur; elle vient de vaincre ma vertu. Je vous promets mon secours. Je ne m'étenne plus si Tamour a la force de vous faire oublier votre devoir^ puisque la compassion seule est capable de m'écarter du mien. Ainsi donc Técuyer^ malgré sa conduite irréprochable^ se dévoua fort obligeamment à la passion de Mergeline. Il vint un matin m'instruire de tout cela; et il me dit, en me quittant, qu'il conceilait déjà dans son esprit ce qu'il avait à faire pour me procurer une secrète entrevue avec la dame, n ranima par là mon espérance; mais j'appris, deux heures après, une très^mauvaise nouvelle. Un garçon apothi* Caire du quartier, une de noa pratiques, entra pour se (aire faire la barbe. Tandis que je ine disposais à le raser, il me dit : Seigneur Diego, comment gouvernez-vous le vieil écuyer Marcos de Obregon, votre ami? Savez-vous qu'il va sortir de chez le docteur Oloroso? Je répondis que non. C'est une chose certaine, reprît-il : on doit aujourd'hui lui donner son congé. Son maître et le mien viennent devant moi, tout à l'heure, de s'entretenir à ce sujet; et voici, poursuivit-il, quelle a été leur oonversation. Seigneur ApuntadorS & dit le médecin, j'ai une prière à vous faire. Je ne suis pas content d'un vieil écuyer que j'ai dans ma maison, et je voudrais bien mettre ma femme sous la conduite d'une duègne' fidèle, sévère et vigilante. Je vous entends, a interrompu mon maître. Vous auriez besoin de la dame Melancia, qui a servi de gouvernante à mon épouse, et qui, depuis six semaines que je suis yeuf, demeure encore chez moi. Quoiqu'elle me soit utile dans mon ménage, je vous la cède, à cause de l'intérêt particulier que je prends à votre honneur. Vous pourrez vous reposer sur die de la sûreté de votre front : c'est la perle des duègnes, un vrai dragon pour garder la pudicité du sexe. Pendant douze années entières qu'elle a été auprès de ma femme, qui, comme vous savez, avait de la jeunesse et de la beauté, je n'ai pas vu Tombre d'un galant dans ma maison. Oh ! vive Dieu ! il
* Ipuntador» eelai qui marque, qui poiate, et qui braque.
* Duègne, qa'bn prononce donègne, irieille femme qtù veiUe *or U coodaJIe d'uo^ |MM« JhMMéf Atnefi ^^ABM d'heonetr.
ne fallait pas s'y jouer. Je tous dirai même qae la déftmtei dans les commencements , ^avait une grande propension -à la coquetterie; mais la dame Melancia la refroidit bientôt, et lui inspira du goût pour la vertu. Enfin, c'est un trésor que cette gouvernante, et vous me remercierez plus d'une fois de vous avoir fait ce présent. Là-dessus le docteur a témoigné que ce discours lui donnait bien de la joie; et ils sont convenus, le seigneur Âpuntador et lui, que la duègne irait, dès ce jour, remplir la place du vieil écuyer.
Cette nouvelle, que je crus véritable, et qui Tétait en effet, troubla les idées de plaisir dont je commençais à me repaître; et Marcos, l'après-diner, acheva de les confondre, en me confirmant le rapport du garçon apothicaire. Mon cher Diego, me dit le bon écuyer, je suis ravi que le docteur Oloroso m'ût chassé de sa maison; il m'épargne par là bien des peines. Outre que je me voyais à regret chargé d'un vilain emploi, il m'aurait fallu imaginer des ruses et des détours pour, vous faire parler en secret à Mergeline. Quel embarras! GrAce au ciel, je suis délivre de ces soins fâcheux, et du demger quiles accompagnait. De votre côté, mon fils, vous devez vous consoler de la perte de quelques doux moments, qui auraient pu être suivis de mille chagrins. Je goûtai la morale de Marcos, parce que je n'espérais plus rien, et je quittai la partie. Je n'étais pas, je l'avoue, de ces amants opiniâtres qui se roidissent contre les obstacles; mais quand je l'aurais été, la dame Melancia m'eût fait lâcher prise. Le caractère qu'on donnait à cette duègne me paraissait capable de désespérer tous les galants. Cependant, avec quelques couleurs qu'on me l'eût peinte, je ne laissai pas, deux ou trois jours après, d'apprendre que la femme du médecin avait endormi cet Argus, ou corrompu sa fidélité. Comme je sortais pour aller raser un de nos voisins, une bonne vieille m'arrêta dans la rue, et me demanda si je m'appelais Diego de la Fuente. Je répondis que oui. Cela étant, reprit-elle, c'est à vous que j'ai affaire. Trouvez-vous cette nuit à la porte de dona Mergelina, et quand vous y serez, faites-le connaître par quelque signal, et l'on vous introduira dans la maison. Eh bien, lui dis-je, il faut convenir du signe que je donnerai. Je sais contrefaire le chat à ravir; je miaulerai à diverses reprises. C'est assez, répliqua