‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 45 sur 296 · LIVRE n^ CBAP. YIII · texte numérisé non relu

LIVRE n^ CBAP. YIII

moins. Je n*étais encore qu'un enfant que je jouais déjà de petits rôles. Franchement^ répliqua le barbier en branlant la tête, j'ai de la peine à tous croire. Je connais les comédiens; ces messieurs-là ne font pas^ comme vous, des voyages à pied, ni des repas de saint Antoine; je doute même que vous mouchiez les chandelles. Vous pouvez^ repartit l'histrion, penser de moi tout ce qu'il vous plaira; mais je ne laisse pas déjouer les premiers rôles; je fais les amoureux. Cela étant, dit mon camarade^ je vous en félidte, et je suis ravi que le seigneur Gil Bias et moi nous ayons l'honneur de déjeuner avec un personnage d'une si grande importance.

Nous commençâmes alors à ronger nos grignons et les restei précieux du lièvre, en donnant à Toutre de si rudes accolades que nous l'eûmes bientôt vidée. Nous étions si occupés tous trois de ce que nous faisions^ que nous ne parlâmes presque point pendant ce temps-là; mais après avoir mangé, nous reprîmes ainsi la conversation. Je suis surpris, dit le bati)ier au comédien, que vous paraissiez si mal dans vos affaires. Pour un héros de théâtre, vous avez l'air bien indigent! Papdonnez si je vous dis si librement ma pensée. Si librement! s'écria l'acteur; ah! vraiment, vous ne connaissez guère Melchior Zapata ^ Grâce à Dieu, je n*ai point un esprit à contre-poil. Vous me faites plaisir de me parler avec tant de jûranchise, car j'aime à dire aussi tout ce que j'ai sur le coeur. J'avoue de bonne foi que je ne suis pas riche. Tenez, pour* suivit-il en nous faisant rem^u^quer que son poin*point était doublé d'afQches de comédie, voilà l'étoffe ordinaire qui me sert de doublure ; et si vous êtes curieux de voir ma garde» robe, je vais satisfaire votre curiosité. En même temps il tira

* Le nom de Zapata était connu inr notre th.éfttro par cette plaisanterie de Scarron i

Oui I Pascal Zapata^ On Zapata Pascal i car il n'importe gakre Que Pascal soit derant, ou Pascal soit dtfttiè/e»

Voltaire n*a pas dédaigne d'insérer dans ses Facéties des qtlestioM malicieuses afrai le nom de Mêkhior Zapatat qui vent dire à peu près, MêUhior U Sapeur ou Pa»» taufii.

Ce nom de Zapata se donne aussi, en Italie, à l'usage où Ton est, le Jour de Saint'* Nicolas, de cacher des présents dans les souliers ou les pantoufles de ceux qu'on lio<> nore, afin de les svprendre le matin lorsqu'ils Tiennent à s'habiller* [DicHonnoire éH Ori^fi«f.)

de son bavre-sac un habit couvert de vieux passements d'ar- gent faux^ une mauvaise capeljne ^ avec quelques vieillesa plumes, des bas de soie tout pleins de trous, et des souliena de maroquin rouge fort usés. Vous voyez, nous dit-il ensuite^, que je suis passablement gueux. Cela m'étonne, rëpliq[ai^ Diego : vous n'avez donc ni femme ni fille? J'ai une femmo belle et jeune, repartit Zapata, et je n*en suis pas plus avance. Admirez la fatalité de mon étoile ! j'épouse une aimable actrice, dans l'espérance qu'elle ne me laissera pas mourir de faim, et, pour mon malheur, elle a une sagesse incorruptible. Qui diable n'y aurait pas été trompé comme moi ? Il faut que, parmi les comédiennes de campagne, il s'en trouve une yerlueuse, et qu'elle me tombe entre les mains. C'est assurément jouer de malheur, dit le barbier. Aussi, que ne preniez-vous une actrice de la grande troupe de Madrid? vous auriez été sûr de votre fait. J'en demeure d'accord, reprit l'histrion ; mais, malepeste, il n'est pas permis à un petit comédien de campagne d'élever sa pensée jusqu'à ces fameuses héroïnes. C'est tout ce que pourrait faire un acteur même de la troupe du prince; encore y en a-t-il qui sont obligés de se pourvoir en ville. Heureusement pour eux la ville est bonne, et l'on y rencontre souvent des sujets qui valent bien des princesses de coulisses.

Et n'avez-vous jamais songé, lui dit mon compagnon, à vous introduire dans cette troupe? Est-il besoin d'un mérite infini pour y entrer? Bon! répondit Melchior, vous moquezvous, avec votre mérite infini? Il y a vingt acteurs. Demandez de leurs nouvelles au public, vous en entendrez parler dans de jolis termes. Il y en a plus de la moitié qui mériteraient de porter encore le havre-sac. Malgré tout cela néanmoins, il n'est pas aisé d'être reçu parmi eux. 11 faut des espèces ou de puissants amis pour suppléer à la médiocrité du talent. Je dois le savon*, puisque je viens de débuter à Madrid, où j'ai été hué et sifûé comme tous les diables, quoique je dus'se être fort applaudi ; car j'ai crié, j'ai pris des tons extravagants, et suis sorti cent fois de la nature; de plus, j'ai mis, en déclamant, le poing sous le menton de ma princesse; en un mot,

* Capeline , en espagnol eapeUina, petit chapeau à grands bûids.

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faijooe daBS le goût des grands acteurs de ce pays-là; et cependaA le jnême public qui trouTe en eux ces manières fort agréables, va pu les souffrir en moi. Voyez ce que c'est que la {NTévention! Ainsi daaCf ne pouvant plaire par mon jeu, et n'ayant pas de quoi me faire recevoir en dépit de ceux qui m'ont si£Qé, je m'en retourne à Zamora. J'y vais rejoindre mafeàinie et mes camarades, qui n'y font pas trop bien leurs afflBdres« Puissions-nous n'être pas obligés d'y quêter, pour nous mettre en état de nous rendre dans une autre ville^ oomiiie cela nous est arrivé plus d'une fois!

A ces mots, le prince dramatique se leva, reprît son havre-* sac et son épée, et nous dit d'un air grave en nous quittant :.

• Adiea, aessieim ;

Pvittent 1m dieux mut tons puiser leurs favenrs ' I

Et VOUS , lui répondit Diego du même ton , puissiez-vous retrouver à Zamora votre femme changée et bien établie 1 Dès que le seigneur Zapata nous eut tourné les talons, 11 se mit à gesticuler et à dédainer en marchant. Aussitôt, le barbier et moi, nous commençâmes à le siffler, pour lui rappeler son début. Nos sifflements frappèrent ses oreilles; il crut entendre encore les sifflets de Madrid. Il regarda derrière lui; et, voyant que nous prenions plaisir à nous égayer à ses dépens, loin de s'offenser de ce trait bouffon, il entra de bonne grâce dans la plaisanterie, et continua son chemin en faisant de grands éclats de rire. De notre côté, nous nous en donnâmes tout le soûl, après quoi nous regagnâmes le grand chemin et poursuivîmes notre route.

CHAP. IX. — Dans qael état Diego retrouva sa faniUle» et ^près quelles réjouissances

6U Bias et lui se séparèrent.

Nous allâmes, ce jour^-là, coucher entre Moyados et Valpuesta, dans un petit village dont j'ai oublié le nom; et le

* Le Sage prête ici à son princB dramatique le tic de certains acteurs accoutumés à réciter des vers, et qui ne peuvent s'empêcher d'en farcir leur oonTer8ati<Mi. On a pfétendn que le célèbre. Le Kain, en sortant de chez lui, disait à son domestique, sur un ton pompeux et concentré :

Jean, Jean 1 couvrez ce pot... ouvrez cette fenêtre... Couvres ce pot, vous dis-je!... 11 s'enfuirait peut-être.

l'ai vu dans ma jeunesse mademoiselle Clairon, arrivant à la Gomédie-Franvaise avec

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lendemain nous arrivftmes, sor les orne heures do malia, dans la plaine d*01medo. Seigneur Gil Blas^ me dit ïÉba ot* marade^ voici le lien de ma naissance; je ne pdb le vetckt sans transport^ tant il est naturel d'aimer sa patrie. Seigneur Biego, lui rëpondis-je^ un homme qui tânoigne tant d'amour pour son pays^ en devait parler^ ce me semble, un peu plâs avantageusement que vous n'aves fait. Olmedo me panA une ville, et vous m*avez dit que c'était un village; il fallait do moins le traiter de gros bourg. Je lui fais réparation d'hon* neur, reprit le barbier ; mais je vous dirai qu'i^nrès avoir vo Madrid, Tolède, Sarragosse, et toutes les autres gnuoidei villes oil j'ai demeuré en faisant le tour de TE^iagne, je regarde kl petites comme des villages. A mesure que nous avancions dans la plaine, il nous paraissait que nous apercevions beaucoup de monde auprès d'Olmedo; et, lorsque nous fûmes plus à portée de discerner les objets, nous trouvâmes de quof occo» per nos regards.

n y avait trois pavillons tendus à quelque distance Fun de l'autre ; et tout auprès , im grand nombre de cuisiniers et de marmitons qui préparaient un festin. Ceux-ci mettaient des couverts sur de longues tables dressées sous les tentés; ceux-là remplissaient de vin des crudies de terre. Les autres faisaient bouillir des marmites, et les autres enfin tournaient des bro» ches où il y avait toutes sortes de viandes. Mais je considérai plus attentivement que tout le reste un grand théâtre qu'on avait élevé. Il était orné d'une décoration de carton peint de diverses couleurs, et chargé de devises grecques et latines. Le barbier n'eut pas plutôt vu ces inscriptions qu'il me dit : Tons ces mots grecs sentent furieusement mon onde Thomas; je vais parier qu'il y aura mis la main; car, entre nous, c'est un habile homme. 11 sait par cœur une infinité de livres de collège. Tout ce qui me fâdie, c'est qu'il en raj^rte sans cessa des passages dans la conversation; ce qui ne plaît pas à tout le monde. Outre cela, continua-t-il, mon oncle a traduit des poètes latins et des auteurs grecs. Il possède Tantiquité, coouue on peut le voir par les belles remarques qu'il a faites. Sans

son petit chien, se retowner du odté d'mi étourdi qui arait fait aboyer ce chien, et loi dire pathétiquement t

iallwireiâil qii«ir«IUt«6p«ytafitaiial? . ^

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