‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 49 sur 296 · LIVRE 111^ CHAP. I. iii · texte numérisé non relu

LIVRE 111^ CHAP. I. iii

^erme regarda fixement^ dit qtie ma physionomie lid plai- ^itj et qu'il me prenait à son service. II n'a qu'à me suivre, a/outa-t-il ; je vais Tinstniire de ses devoirs. A ces mots , il donna, le bonjour au marchand^ et m'emmena dans la grande rue, tout devant l'église de Saint-Philippe. Nous entrâmes dans une assez beUe maison dont il occupait une aile; nous nN»]tâmes un escalier de cinq ou six marches, puis il m'introduisit dans une chambre fermée de deux bonnes portes qu'il ouvrit, et dont la première avait au milieu une petite fenêtre grillée. De cette chambre nous passâmes dans une autre, ou il y avait un lit et d'autres meubles qui étaient plus propres que riches.

Si mon nouveau maître m'avait bien considéré chez Melendez, je l'examinai à mon tour avec beaucou^'attention. C'était un homme de cinquante et quelques flnées, qui avait Fair froid et sérieux. Il me parut d'un naturel doux, et je ne jugeai point mal de lui. Il me fit plusieurs questions sur ma famille; et, satisfait de mes réponses : Gil Bias, me dit-il, je te crois un garçon fort raisonnable; je suis bien aise de f avoir à mon service. De ton côté, tu seras content de ta condition. Je te donnerai par jour six réaux, tant pour ta nourriture et pour ton entretien que pour tes gages, sans préjudice des petits profits que tu pourras faire chez moi. D'ailleurs, je ne suis pas difficile à servir; je ne fais point d ordinaire ; je mange en ville. Tu n'auras le matin qu'à nettoyer mes habits, et tu seras libre tout le reste de la journée. Je te recommande seulement d'avoir soin de te retirer le soir de bonne heure, et de m'attendre à ma porte; voilà tout ce que j'exige de toi. Après m' avoir prescrit mon devoir, il tira de sa poche w réaux , qu'il me donna pour commencer à garder les conventions. Nous sortîmes ensuite tous deux ; il ferma les portes lui-même, et emportant les clefs : Mon ami, me dit-il, ne me suis point; va-t'en où il te plaira, promènetoi dans la ville; mais quand je reviendrai ce soir, que je te retrouve sur cet escalier. En achevant ces paroles il me quitta, et me laissa disposer de moi comme je le jugerais à propos. En bonne foi, Gil Bias, me dis-je alors à moi-même, tu ne pouvais trouver un meilleur maître ! Quoi ! tu rencontres im homme qui, pour épousseter ses habits et faii'e sa chambre

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le matin 3 te donne six rcaux par jour^ avec la liberté de te promener et de te diyertir comme un écolier dans les vacances î Vive Dieu ! il n'est point de situation plus heureuse. Je ne m'étonne plus si j'avais tant d'envie d*être à Madrid ; je pressentais sans doute le bonheiu* qui m'y attendait. Je passai le jour à courir les rues, en m'amusant à regarder les choses qui étaient nouvelles pour moi; ce qui ne me donna pas peu d'occupation. Le soir^ quand J'eus soupe dans une auberge qui n'était pas éloignée de notie maison , je gagnai promptement le lieu où mon maître m'avait ordonné de me rendre. Il y arriva trois quarts d'heure après moi; il parut content de mon exactitude. Fort bien, me dit-il, cela me plaît; j'aime les domestiques attentifs à leur devoir. A ces mots il ouvrit ^portes de son appai-tement , et les referma sur nous d'abdiPque nous fûmes entrés. Gomme nous étions sans lumière, il prit une pierre à fusil avec de la mèche, et alluma une bougie; je l'aidai ensuite à se déshabiller. Lorsqu'il fut au lit, j'allumai, par son ordre, une lampe qui était dans sa cheminée, et j'emportai la bougie dans l'antichambre, où je me couchai dans un petit lit sans rideaux. Il se leva le lendemain matin entre neuf et dix heures; j'époussetai ses habits. 11 me compta mes six réaux, et me renvoya jusqu'au soir. U sortit aussi, non sans avoir grand soin de fermer ses portes; et nous voilà partis l'un et l'autre pour toute la journée*

Tel était notre train de vie, que je trouvais très-agréable. Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'est que j'ignorais le nom de mon maître. Melendez ne le savait pas lui-même; il ne connaissait ce cavalier que pour un homme qui venait quelquefois dans sa boutique, et à qui de temps en tenips il vendait du drap. Nos voisins ne purent pas mieux satisfaire ma curiosité; ils m'assurèrent tous que mon maître leur était inconnu, bien qu'il demeurât depuis deux ans dans le quartier^ Ils me dirent qu'il ne fréquentait personne dans le voisinage; et quelques-uns, accoutumés à tirer témérairement des conséquences, concluaient de là que c'était un personnage dont on ne pouvait porter un jugement avantageux. On alla même plus loin dans la suite : on le soupçonna d'être, un espion du roi de Portugal^ et l'on m'avertit charitablement de

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