‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 52 sur 296 · LIVBE III^ CHAP* IT · texte numérisé non relu

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d'avoir couché^ et là nous lui fîmes des Ainërailles^ comme s'il eût eu lliomieur d'être un de nos compagnons.

Cinq ou six jours après, il arriva que, voulant faire une course, nous rencontrâmes un matin, à la sortie du bois, trois brigades d'archers de la sainte hermandad, qui semblaient nous attendre pour nous charger. Nous n'en aperçûmes d'abord qu'une. Nous la méprisâmes, bien que supérieure en nombre à notre troupe, et nous l'attaquâmes ; mais, dans le temps que nous étioris aux mains avec elle, les deux autres, qui avaient trouvé moyen de se tenir cachées, vinrent tout à coup fondre sur nous, de sorte que notre valeiu* ne nous servit de rien. Il fallut céder à tant d'ennemis. Notre lieutenant et deux de nos cavaliers périrent dans cette occasion; les deux autres et moi, nous fûmes enveloppés et serr^ ûe si près, que les archers nous prirent; et tandis que deux brigades nous conduisaient à Léon, la troisième alla détruire notre retraite, qui avait été découverte de la manière que je vais te le dire. Un paysan de Luceno, en travei*sant la forêt pour s'en retourner chez lui, aperçut par hasard la trappe de notre souterrain, que tu n'avais pas abattue; car c'était justem^it le jour que tu en sortis avec la dame. Il se douta bien que c'était notre demeure. 11 n'eut pas le courage d'y entrer. n se contenta d'observer les environs ; et, pour mieux remarquer l'endroit, U écorça légèrement avec son couteau quelques arbres voisins, et d'autres encore de distance en distance, jusqu'à ce qu'il fût hors du bois. 11 se rendit ensuite à Léon pour faire part de cette découverte au corrégidor, qui en eut d'autant plus de joie que son fils venait d'être volé par notre compagnie. Ce juge fit assembler trois brigades pour nous arrêter, et le paysan leur sentit de guide.

Mon arrivée dans la ville de Léon y fut un spectacle pour tous les haMtants. Quand j'aurais été un général portugais fait prisonnier de guerre, le peuple ne se serait pas plus empressé de me voir. Le voilà, disait-on, le voilà, ce fameux capitaine, la terreur de cette contrée! 11 mériterait d'être démenobré avec des tenailles, de même que ses deux camarades. On nous mena devant le corrégidor, qui commença de m'insulter. Eh bien! me dit-il, scélérat, le ciel, las des désordres de ta vie, t'abandonne à ma justice ! Seigneur, lui

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répondis-]e, si j'ai commis bien des crimes, du moins je n'ai pas la mort de TOtre fils unique à me reprocher; j'at cortf serve ses jours; vous m'en devez quelque reconnaissance. Ah! misérable, s^écria-t-il , c'est bien avec des gens de toa caractère qu'il faut garder un procédé génélx3uxl Et quanl même je Voudrais te sauver, le devoir de ma charge ne me le permettrait pas. Lorsqu'il eut parlé de cette sorte, il nous ût enfermer dans un cachot, où il ne laissa pas languir mei compagnons. Ils en sortirent au bout de trois jours ^ poiff aller jouer un rôle tragique dans la grande place. Pour moi, je demeurai dans les prisons trois semaines entières. Je cn^ qu'on ne différait mon supplice que pour le rendre plus terrible, et je m'attendais enfin à un genre de mort tout nouveau, quand le corrégidor, m'ayant fait ramena en «a présence, me dit : Ecoute ton arrêt. Tu es libre. Sans toi, moa fils unique aurait été assassiné sur les grands chemins. Gomme père, j'ai voulu reconnaître ce service; et comme juge, ne pouvant t'absoudre, j'ai écrit à la cour en ta faveur; j'ai demandé ta grâce, et je l'ai obtenue. Va donc où il te plaira! Mais, ajouta-t-il, crois-moi, profite de cet heureux événement. Rentre en toi-même, et quitte pour jamais le brigandage.

Je fus pénétré de ces paroles, et je pris la route de Madrid dans la résolution de faii*e une fin et de vivie doucemaol dans cette ville. J'y ai trouvé mon père et ma mère morts, et leur succession entre les mains d'un vieux pai*ent qui m'en a rendu un compte fidèle, comme font tous les tuteurs. Jie n'en ai pu tirer que trois mille ducats, ce qui peut-être ne fkit pas la quatrième partie de mon bien. Mais que faire à cela? Je ne gagnerais rien à le chicaner. Pour éviter Toisèveté, j'ai acheté une charge d'alguazil, que j'exerce comme si toute ma vie je n'eusse fait autre chose. Mes confrères se seraient, par bienséance, opposés à ma réception s'ils eussent su mon histoire. Heureusement ils l'ignorent ou feignent de rignorer, ce qui est la même chose; car, dans cet honorable corps, chacun a intérêt de cacher ses faits et gestes. Oa n'a, Dieu merci! rien à se reprocher les uns aux autres. Au diable soit le meilleur M Cependant, mon ami, continua Rolando,

Un capitaine de Toleurs, devenu alguazil, peut parler àibM àe sa charge, coame

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]e ^eilk te découTrir ici le foiSd de mon âme. La {Irofenion que j'Ai embrassée n'est guère de mon goût; elle demande une conduite trop delicate et trop mystérieuse : on n'y saurait faire que dès tromperies secrètes et subtiles. Ob ! je regrette mon t>temier métier. J'avoue qu'il y a plus de sûreté dans le nouveau; mais il y a plus d'agrément dans Tautre^ et J*aime la liberté. Tai bien la mine de me défaire de ma diarge^ et de partir un beau matin pour aller gagner les montagnes qui sont aux sources du Tage. Je sais qu'il y a dans cet endroit une retraite habitée par une troupe nombreuse^ et remplie de sujets catalans ^ : c'est faire son éloge en un mot. Si tu veux m'accompagner^ nous irons grossir le nombre de ces grands hommes. Je serais dans leur compagnie, capitaine en second; et, pour t'y faire recevoir avec agrément, j'assurerai que je t'ai vu dix fois combattre à mes oûtés. rélèverai ta valeur jusqu'aux nues; je dirai plus de bien de toi qu'un général n'en dit d'un oilicier qu'il veut avancer. Je me garderai bien de dire la supercherie que tu as fidte : cela te rendrait suspecl; je tairai Taventure. Eh bienl ajouta-t-il, es-tu prêt à me suivre? J'attends ta réponse. Chacun a ses inclinations , dis-je alors à Rolando : vous êtes né pour les entreprises hardies, et moi pour ime vie douce et tranquille. Je vous entends, interrompit-il; la dame que l'amour vous a fait enlever vou^ tient encore au cœur, et sans doute vous menez avec elle à Madrid cette vie douce que vous aimes. Avouez, monsieur Gll Bias, que vous l'avez mise dans ses meubles, et que vous mangez ensemble les pisfoies que vous avez emportées du souterrain. Je lui dis qu'il était dans l'erreur, et que, pour le désabuser, je voulais, en dînant, lui conter l'histoire de la dame; ce que je ûs effectivement, et je lui appris aussi tout ce qui m'était arrivé depuis que j'avais quitté la troupe. Sur la fin du repas, il me iemit encore sur les sujets catalans. 11 m'avoua même qu'il avait résolu de les aller joindi'e> et fit une nouvelle tentative pour m'engager à prendre le même parti. Mais, voyant qu'il ne pouvait me persuader, il changea tout à coup de conte-

il rappelle plus ioia. Eu espagnol i'alguaxilat est en effet la charge, l'état de l'alguazil. Cela sert à expliquer la dcrDîére phrase du chapitre précédent* * La Catalogne avait io(.gteàips coiidl>altu pour ses libertés.

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nance et de ton; il me regarda d'un air fier, et me dit fort sérieusement : Puisque tu as le cœur assez J>as pour i»^férer ta condition servile à l'honneur d'entrer dans une compagnie de braves gens, je t'abandonne à la bassesse de tes indinttions. Mais ëcoute bien les paroles que je vais te dire; qu'éUes demeurent gravées dans ta mémoire! Oublie que tu ni'«8 rencontré aujourd'hui, et ne t'entretiens jamais de moi avec personne; car si j'apprends que tu me mêles dans tes discours... tu me connais : je ne t'en dis pas davantage. A ces mots, il appela l*hôte, paya Fécot^ et nous nous levâmes de table pour nous en aller.

CHAP. m. — Il fort de ehex don Bernard de CatUl Blaio, et Tt lerfir wm

petit-maltre.

Gomme nous sortions du cabaret, et que nous premons congé l'un de l'autre , mon maître passa dans la rue. U me vit, et je m'aperçus qu'il regarda plus d'une fois le capitvne. Je jugeai qu'il était surpris de me rencontrer avec un setoblable personnage. Il est certain que la vue de Rolando ne prévenait point en faveur de ses mœurs. C'était un homme fort grand; il avait le visage long, avec un nez de pem^ quet; et, quoiqu'il n'eût pas mauvaise mine, il ne laissait pas d'avoir l'air d'un franc fripon.

Je ne m'étais point trompé dans mes conjectures. Le sdr, je trouvai don Bernard occupé de la figure du capitaine, et très-disposé à croire toutes les belles choses que je lui en anrais pu dire si j'eusse osé parler. Gil Bias, me dit-il, qui est ce grand escogriffe que j'ai vu tantôt avec toi? Je répondis que c'était un alguazil, et je m'imaginai que, satisfait de cette réponse, il en demeurerait là; mais il me fit bien d'autres questions; et, comme je lui parus embarrassé^ parce que je me souvenais des menaces de Rolando, il rompit tout à coup la conversation et se coucha. Le lendemain matin, lorsque je lui eus rendu mes services ordinaires, il me compta six ducats au lieu de six réaux, et me dit : Tiens, mon ami,, voilà ce que je te donne pour m'avoir servi jusqu'à ce jour. Va chercher une autre maison : je ne puis m'aocommoder d'un valet qui a de telles connaissances. Je m'avisai de lui représenter, pour ma justification, que je con«

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naissais cet alguazil, pour lui avoir fourni certains remèdes à Valladolid, dans, le temps que j'y exerçais la médecine. Fort bien, reprit mon maître, la défaite est ingénieuse : tu devais me répondre cela hier au soir, et non pas te troubler. Monsieur, lui repartis-je , en vérité , je n'osais vous le dire par discrétion ; c'est ce qui a causé mon embarras. Certes, répliqua-t-il en me frappant doucement sur Tépaule, c'est être bien discret! Je ne te croyais pas si rusé. Va, mon enfant. Je te donne ton congé : un garçon qui fraye avec des alguazils n'est point du tout mon fait.

J'allai sur-le-cbamp apprendre cette mauvaise nouvelle à Melendezy qui me dit, pour me consoler, qu'il prétendait me (aire entrer dans une meilleure maison. En effet, quelques jours après, il me dit : Gil Bias, mon ami, vous ne vous attendez pas au bonheur que j'ai à vous annoncer! Vous aui*ez le poste du monde le plus agréable. Je vais vous mettre au- |H:ès de don Mathias de Silva. C'est un homme de la première qualité^ un de ces jeunes seigneurs qu'on appelle petits-mattres. J'ai l'honneur d'être son marchand. Il prend chez moi des étoffes, à crédit h la vérité; mais il n'y a rien à perdre avec ces seigneurs : ils épousent souvent de riches héritières qui payent leurs dettes; et, quand cela n'arrive pas, un marchand qui entend son métier leur vend toujours si cher, qu'il se sauve en ne touchant même que le quart de ses parties. L'intendant ie don Mathias, poursuivit-il, est mon intime ami. Allons le trouver. Il doit vous présenter lui-même à son maître, et vous pouvez compter qu'à ma considération il aura beaucoup d'égards pour vous.

Comme nous étions en chemin pour nous rendre à l'hôlel de don Mathias, le marchand me dit : 11 est à propos, ce me semble, que je vous apprenne de quel caractère est l'intendant , afin que vous vous régliez là-dessus : il s'appelle Gregorio Rodriguez. Entre nous, c'est un homme de rien, qui, se sentant né pour les affaires, a suivi son génie, et s'est enrichi dans deux maisons ruinées, dont il a été l'intendant. Je vous avertis qu'il est fort vain : il aime à voir ramper devant lui les autres domestiques. C'est à lui qu'ils doivent d'abord s'adresser quand ils ont la moindre grâce à demander à leur maître ; car s'il arrive qu'ils l'aient obtenue sans sa participa-

tion, il a toujours des détours tout prêts pour faire révoqtter la grâce ou la rendre inutile. Réglez-vous sur cela, Gil ttis: .faites votre cour au seigneur Rodriguez, préférablement à votre maîtrte même, et mettez tout en usage pour lui plaire. Son amitié vous sera d'une grande utilité. Il vous paiera vm gages exactement, et, si vous êtes assez adroit pour gagner sa confiance, il pourra vous donner quelque petit os à ronger, n en a tant ! don Matbias est un jeune seigneur qui ne songé qu'à ses plaisirs, et qui ne veut prendre aucune connalwmm de ses propres affaires. Quelle maison pour un intendant!

Lorsque nous fûmes arrivés à Thôtel, nous deraandAmes à pai'ler au seigneur Rodriguez. On nous dit que nous le troiiverions dans son appartement. 11 y était en effet, et mm vîmes avec lui une manière de paysan qui tenait un sac de toile bleue, rempli d'espèces. L'intendant, qui me parut phv pâle et plus jaune qu'une fille fatiguée du célibat, vint andevant de Melendez en liii tendant les bras; le marchand dé son côté ouvrit les siens, et ils s'embrassèrent tous deux am des démonstrations d'amitié où il y avait beaucoup plus d*ait que de naturel. Après cela il fut question de moi. Rodriguei m'examina depuis les pieds jusqu'à la tête; puis il rae ditftvt poliment que j'étais tel qu'il fallait être pour convenir à dioA Matbias, et qu'il se chargeait avec plaisir de me présentera ce seigneur. Là-dessus Melendez fit connaître jusqu'à ^ud point il s'intéressait pour moi : il pria l'intendant de m'acco^ der sa protection; et, me laissant avec lui après force compliments, il se retira. Dès qu'il fut sorti, Roch'iguez me dit; Je vous conduirai à mon maître d'abord que j'aurai expédié ce bon laboureur. Aussitôt il s'approcha du paysan; et, lui prenant son sac : Talego*, lui dit-il, voyons si les cinq ceûb pistoles sont là dedans. Il compta lui-même les pièces. Il trouva le compte juste, donna quittance de la somme au laboureur, et le renvoya. 11 remit ensuite les espèces dans le sac. Alors s'adressant à moi : Nous pouvons présentement, me dit-il, aller au-devant de mon maître. Il sort du lit ordinaiiement sur le midi; il est près d'une heure, il doit être Jour dans son appartement.

' TalegOf sac à mettre do l'argenU

celui quR VOUA chassâtes avaal-hier. Uelendei, votre ■od, en rëpODid; il assure que c'est un gardon ^ mé- . je crois que tous en serez fort satisfait. C'est aues, ré-

le jeune seigneur; puisque c'est tous qui le produisez < de moi , je le reçois aveugléineat à mon service. Je le on valet de chambre, c'est une afTaire finie. Rodriguez, -l-ll , parlons d'autre chose. Vous arrivez à propos :

TOUS envoyer chercher. J'ai une mauvaise nouvelle à pfirendra, mon cher Rodriguez. J'ai joue de malheur mit; avec cent pistoles que j'avais,]'en ai encore perdu epts sur ma parole. Vous savez de quelle conséquence pour des personnes de condilion, de s'acquitler de celte le dette. C'est proprement la seule que le point d'honloua oblige à payer aiec exactitude. Aussi ne payons- V» les autres religieusement. Il Taut donc trouver deux Mstoles tout à l'heure, ei les envoyer à la comtesse de a. HoQsieur, dit rinti:ndant, cela n'est pas si dirticile à u'i exécuter. Où voulez-vous, s'il vous pkit, que je B cette somme? Je ne touche pas un maravedia ' de vos n, quelque menace que je puisse leur faire. Cependant

quo j'entretii'ime bonnftement votre domestique, et I SU0 sang el eau pour fournir à votre dépense. 11 est na jusqu'ici, grâce au ciul, j'en suis venu à bout; mais tais plus à quel saint me vouer, je suis réduit à l'eié. Tous ces discours sont inutiles, interrompit don Ma-

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tôt débarrassé pour toujours de ce soin-là. Vous me làtigaei, repartit brusquemeut le jeune seigneur; vous m'assassina. Laissez-moi me ruiner sans que je m'en aperçoive. U me faut^ TOUS dis-je, deux cents pistoles; il me les faut JetaJi donc, dit Rodriguez, avoir recours au petit vieiUard qui von a déjà prêté de l'argent à grosse usure? Ayez recours, si tou voulez, au diable, répondit don Mathias; pourvu que j'aie deux cents pistoles, je ne me soucie pas du reste.

Dans le moment qu'il prononçait ces mots d'un air tauque et chagrin, l'intendant sortit ; et un jeune iionmie de qualité} nonuné don Antonio de Centellés, entra. Qu'asrtu^ mon and? dit ce dernier à mon maître. Je te trouve l'air nébulwix; je vois sur ton visage une impression de colère ! Je vais parier que c'est ce maroufle qui sort. Oui , répondit don Malhiai, c'est mon intendant. Toutes les fois qu'il vient me parler, S me fait passer quelques mauvais quarts d*faeure. Il m'énbetient de mes affaires; il dit que je mange le fonds de mes revenus... L'animal! ne dirait-on pas qu'il y perd, lui? Mon enfant, reprît don Antonio, je suis dans le même cas. J'ai m homme d'affaires qui n'est pas plus raisonnable qpe ton in* tendant. Quand le faquin , pour obéir à mes ordres réitâféii m'apporte de l'argent, il semble qu'il donne du sien, il me fait toujours de grands raisonnements. Monsieur, me dit-fl| vous vous abîmez ; vos revenus sont saisis. Je suis obligé de lui couper la parole, pour abréger ses sots discours. Le malheur, dit don Mathias, c'est que nous ne saurions nous passer de ces gens-là; c'est un mal nécessaire. J'en conviens, ré|^qua Centellés... Mais attends, poursuivit-il en riant de toute sa force, il me vient une idée assez plaisante. Rien n'a jamais été mieux imaginé. Nous pouvons rendre comiques les scènes sérieuses que nous avons avec eux, et nous divertir de ce qui nous chagrine. Écoute : il faut que ce soit moi qui demaiide à ton intendant tout l'argent dont tu auras besoin. Ta en useras de même avec mon honmie d'affaires. Qu'ils raiscnnent alors tous deux tant qu'il leur plaira, nous les écouterons de sang-froid. Ton intendant viendra me rendre ses comptes ; mon homme d'affaires ira te rendre les siens. Je n'entendrai parler que de tes dissipations; tu ne verras que les miennes. Gela nous réjouira.

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Mille traits brillants suivirent cette saillie , et mirent en joie les jeunes seigneurs , qui continuèrent de s*entretenir avec beaucoup de vivacité. Leur convei^sation fut interrompue par Gregorio Rodriguez, qui rentra suivi d*un petit vieillard qui n'avait presque point de cheveux^ tant il était chauve. Don Antonio voulut sortir. Adieu, don Mathias, dit-il; nous nous reverrons tantôt. Je te laisse avec ces messieurs; vous avef sans doute quelque affaire sérieuse à démêler ensemble. Eh! non, non, lui répondit mon maître; demeure, tu n'es pas de trop. Ce discret vieillard que tu vois est un honnête homme qui me prête de Targent au denier cinq. Gomment! au denier dnq! s'écria Gentellés d'un air étonné. Vive Dieu! je te félicite d'être en si bonnes mains. Je ne suis pas traité si doucement, moi; j'achète l'argent au poids de l'or. J'eoH prunte d'ordinaire au denier trois. Quelle usure ! dit alors le vieil usurier; les fripons ! songent-ils qu*il y a un autre monde? Je ne suis plus surpris si Ton déclame tant contre les personnes qui prêtent à intérêts. G*est le profit exorbitant que quelques-uns d'eux tirent de leurs espèces, qui nous perd d*honneur et de réputation. Si tous mes confrères me ressemblaient, nous ne serions pas si décriés; car pour moi, je ne prête uniquement que pour faire plaisir au prochain. Ah! si le temps était aussi bon que je l'ai vu autrefois , je vous offrirais ma bourse sans intérêts; et peu s'en faut môme, quelle que soit aujourd'hui la misère, que je ne me fasse un scrupule de prêter au denier cinq. Mais on dirait que l'argent est rentré dans le sein de la terre : on n'en trouve plus^ et sa rareté oblige enfin ma morale à se relâcher.

De combien avez-vous besoin? poursuivit-il en s'adressant à mon maître. 11 me faut deux cents pistoles, répondit don Mathias. J'en ai quatre cents dans un sac, répliqua l'usurier; il n'y a qu'à vous en donner la moitié. En même temps il tira de dessous son manteau un sac de toile bleue, qui me parut être le même que le paysan Talego venait de laisser avec cinq cents pistoles à Rodriguez. Je sus bientôt ce qu'il en fallait penser, et je vis bien que Melendez ne m'avait pa;^ vanté sans raison le savoir-faire de cet intendant. Le vieillard vida le sac, étala les espèces sur une table, et se mit à lés compter. Gette vue alluma la cupidité de mon maître; il

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fut frappe de la totalité de la somme. Seigneur Descomulgado ^, dit-il à Tusurier^ je fais une réflexion judicieuse. Je suis un grand sot. Je n'^emprunte que ce qu'il faut pour dégager ma parole^ sans songer que je n'ai pas le sou; je serai obligé demain de recourir encore à vous. Je suis d'avis de rafler les quatre cents pistoles , pour vous épargner la peine de revenir. Seigneur, répondit le vieillard, je destinais une partie de cet argent à un bon licencié qui a de gros hi^itagei qu'il emploie charitablement à retirer du monde des petites filles, et à meubler leurs retraites; mais puisque vous avei besoin de la somme entière, elle est à votre service, vous n'avez seulement qu'à songer aux assurances... Oh! pour dei assurances, interrompit Rodriguez en tirant de sa poche un papier, vous en aurez de bonnes. Voilà un billet que le seigneur don Mathias n*a qu'à signer. Il vous donne cinq cents pistoles à prendre sur un de ses fermiers, sur Talego, ri<She laboureur de Mondejar. Cela est bon, répliqua l'usurier : je ne fais poml le difficultueux, moi; pour peu que les propositions qu'on me fait soient raisonnables , je les accepte sans façon dans le moment. Alors l'intendant présenta une plume à mon maître, qui, sans lire le billet, écrivit, en sifflant, mm nom au bas.

Cette aOîiire consommée , le vieillard dit adieu à noon patron , qui courut Tembrasser en lui disant : Jusqu'au revoir, seigneur usurier; je suis tout à vous. Je ne sais pas pourquoi vous passez, vous autres, pour des fripons; je vous trouve très-nécessaires à l'État; vous êtes la consolation de mille enfants de famille, et la ressource de tous les seigneurs dont la dépense excède les revenus. Tu as raison , s'écria Centellés. Les usuriers sont d'honnêtes gens qu'on ne peut assez honorer, et je veux à mon tour embrasser celui-ci à cause du denier cinq. A ces mots, il s'approcha du vieillard pour l'accoler; et ces deux petits-maîtres, pour se divertir, commencèrent à se le renvoyer l'un à l'autre, comme deux joueurs de paume qui pelotent une balle. Après qu'ils l'eurent bien ballotté, ils le laissèrent sortir avec l'intendant, qui méritait

* De$cam,ulgado^ excommqnir. On voit que ce mot est choisi exprès pour nomner an Qsnrier, l'âme damnée d'un iulcadauu

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mieux que lui ces embrassades , et même quelque chose de plus.

Lorsque Rodriguez et son âme damnée furent sortis, don Mathias envoya , par le laquais qui était avec moi dans la chambre , la moitié de ses pistoles à la comtesse de Pedrosft, et serra Tautre dans une longue bourse brochée d'or et de 6oie, qu'il portait ordinairement dans sa poche. Fort satisfait de se revoir en fonds^ il dit d'un air gai à don Antonio : Que ferons-nous aujourd'hui? tenons conseil là-dessus. C'est parler en homme de bon sens , répondit Centellés ; je le veux bien, délibérons. Dans le temps qu'ils allaient rêver ce qu'ils deviendraient ce jour-là, deux autres seigneura arrivèrent C'étaient don Âlexo Segiar et don Femand de Gamboa ; l'un et l'auti-e à peu près de 4'âge de mon maître, c'est-à-dire de vingt -huit à trente ans. Ces quatre cavaliei*s dâ)utèrent par de vives accolades qu'ils se firent; on eût dit qu'ils ne s'étaient poihi viis depuis dix ans. Après cela, don Ferriatid, qui était un gros réjoui, adressa la pai*ole à don Mathias et à don Antonio : Messieurs, leur dit-il, où dînez-vous aujourd'hui? Si vous n'êtes point engagés, je vais vous mener dans un cabaret oil vous boirez du vin des dieux. J'y ai soupe, et j'en suis sorti ce matin entre cinq et six heures *. Plût au ciel, s'écria mon maître, que j'eusse passé la nuit aussi sagement! je n'aurais pas perdu mon argent.

Pour moi, dit Centellés, je me suis donné hier au soir uil divertissement nouveau; car j'aime à changer de plaisirs. Aussi n'y a-t-il que la variété des amusements qui rende Ift vie agréable. Un de mes amis m'entraîna chez un de ces seigneurs qui lèvent les impôts, et font leurs affaires avec celles de l'État. J'y vis de la magnificence, du bon goût, et le repas me parut assez bien entendu; mais je trouvai dans les maîtres du logis un ridicule qui me réjouit. Le partisan, quoique des plus roturiers de sa compagnie, tranchait du grand; et

i > Tèlleft étaielit, k la lettre, vers la fin du rrgne de Lonis XTV, les mœurs de b bdle jeunesse, par opposition à ce vernis d'hypocrisie et de fausse dévotion qu'en était forcé d'affecter pour paraître à la cour. L'esprit liceucieux qui éclata sous la regeuoe ne fit que mettre au jour cette corruption qui avait etc comprimée, et qui sembla gagnwoième la bodne compagnie. La première édition de 6il Bias est de 171S. le Sage a copié fidèlement ce qu'il voyait; et il n'y a pas d'apparence que ces détail! foieat empruntés d'un auteur espagnol.

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sa femme, bien qu'horriblement laide, faisait radarable» et disait mille sottises.assaisonnëes d'un accent biscayen qui kar donnait du relief. Ajoutez à cela qu'il y avait à tablé quatre ou cinq enfants avec un précepteur. Jugez si ce souper de fih mille me divertit !

Et moi, messieurs, dit don Alexo Segiar, j'ai soupe diei une comédienne, chez Arsénié. Nous étions six à table : Arsénié, Florimonde, avec une coquette de ses amies, le marquis de Zenette, don Juan de Moncade, et votre serviteur. Nous avons passé la nuit à boire et à dire des gueulées. QûéOe volupté! 11 est vrai qu'Arsénié et Florimonde ne sont pas de grands génies; mais elles ont un usage de débauche qui leat tient lieu d'esprit. Ce sont des créatures enjouées, viv«8^ folles : cela ne vaut-il pas mieux cent fois que des femmes raisonnables?

CHAP. IV. ~ Dt qaeUe manière 6U Bhs fit oonnaimace tvee Im mdeli êm pMUi* maîtres; do tecret admirable qn'ili loi enseignèrent poor aToir, à pea de Uraii, la répntation d*homme d'eqnrit, et dn serment singulier qu'ils loi firent tàkn.

Ces seigneurs continuèrent à s'entretenir de cette sarie, jusqu'à ce que don Mathias, que j'aidais à s'habiller pendaat ce temps-là, fût en état de sortir. Alors il me dit de le suivre; et tous ces petits-maîtres prirent ensemble le chemin du cabufit où don Femand de Gamboa se proposait de les conduire. Je commençai donc à marcher derrière eux avec trois autres valets; car chacun de ces cavaliers avait le sien. Je remarquai avec étonnement que ces trois domestiques copiaient leurs maîtres, et se donnaient les mêmes airs. Je les saluai comme leur nouveau camarade. Ils me saluèrent aussi ; et Tun d'entre eux, après m'avoir regardé quelques moments, me dit : Frère, je vois à votre allure que vous n'avez jamais encore servi de jeune seigneur. Hélas! non, lui répondis-je, et il n'y a pas longtemps que je suis à Madrid. C'est ce qu'il me semble, répliqua-t-il; vous sentez la province; vous paraissez timide et embarrassé; il y a de la bourre dans votre action. Mais n'importe, nous vous aurons bientôt dégourdi, sur ma parole. Vous me flattez peut-être , lui dis-je. Ne», repartit-il, non ; il n'y a point de sot que nous ne puissiona façonner; comptez là-dessus.

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n n'eut pas besoin de m'en dire darantage pour me faire comprend» que f avais pour confrères de bons enfonts^ et cpie je ne pouvais être en meilleures mains pour devenir joli ^[arçon. En arrivant au cabaret^ nous y trouvâmes un repas tout préparé, que le seigneur don Femand avait eu la précaution d'ordonner dès le matin. Nos maîtres se mirent à table, et nous nous disposâmes à les servir. Les voilà qui s'entretiennent avec beaucoup de gaieté. J'avais un extrême plaisir à les entendre. Leur caractère, leurs pensées, leurs expressions, me divertissaient. Que de feu! que de saillies d'imagination ! Ces gens-là me parurent une espèce nouvelle. Lorsqu'on en fut au fruit, nous leur apportâmes une copieuse quantité de boutdlles des meilleurs vins d^Esj^agne, et nous ks quittâmes pour aller dîner dans une petite salle où l'on nous avait drc»sé une table.

Je ne tardai guère à m'apercevoir que les chevaliers de ma quadrille avaient encore plus de mérite que je ne me rétais imaginé d'abord. Ils ne se contentaient pas de prendre les manières de leurs maîtres : ils en affectaient même le langage; et ces marauds les rendaient si bien, qu'à un air de qualité près, c'était la même chose. J'admirais leur air libre et aisé : j'étais encore plus charmé de leur esprit, et je dësesfénÙ9 d'être jamais aussi agréable qu'eux. Le valet de don Femand, attendu que c'était son maître qui régalait les nôtres, fit les honneurs du repas; et, voulant que rien n'y manquât, il appela l'hôte, et dit : Monsieiu* le maître, donneznous dix bouteilles de votre plus excellent vin; et, comme TOUS avez coutume de faire, vous les ajouterez à celles que nos messieurs auront bues. Très-volontiers, répondit l'hôte; mais, monsieur Gaspard, vous savez que le seigneur don Femand me doit déjà bien des repas. Si par votre moyen j'en pouvais tirer quelques espèces... Oh! interrompit le valet, ne TOUS mettez point en peine de ce qui vous est dû ; je vous en réponds, moi : c'est de l'or en barre que les dettes de mon maître. Il est vrai que quelques discourtois créanciers ont fait saisir nos revenus ; mais nous obtiendrons mainlevée au premier jour, et nous vous paierons sans examiner le mémoire que vous nous fournirez. L'hôte nous apporta du vin, malgré les saisies; et nous en bûmes en attendant la main-

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leTée. n fellait 7oir comme nous nous portions des santés à tous moments, en nous donnant les uns aux autres les surnoms de nos maîtres. Le valet de don Antonio appelait Gamboa celui de don Fernanda et le valet de don Pei*nand appelait Centellés celui de don Antonio : ils me nommaient de même Silva; et nous nous enivrions peu à peu, sous ces noms empruntés, tout aussi bien que les seigneurs qui les portaient véritablement.

Quoique je fusse moins brillant que mes convives, ils ne laissèrent pas de me témoigner qu*îls étaient assez contents de moi. Silva, me dit un des plus dessalés, nous ferons quelque chose de toi, mon ami : je m'aperçois que tu as un fond de génie ; mais tu ne sais pas le faire valoir. La crainte dd mal parler t'empêche de rien dire au hasard; et toutefois œ n'est qu'en hasardant des discours que miUe gens s'érigent aujourd'hui en beaux esprits. Veux-tu briller, tu n'as qu'à te livrer à ta vivacité, et risquer indifféremment tout ce qtd pourra te venir à la bouche : ton élourderié passera pour una noble hardiesse. Quand tu débiterais cent impertinenoeSy pourvu qu'avec cela il t'échappe seulement un bon mot, on oubliera les sottises, on retiendra le trait, et Ton concevra une haute opinion de ton mérite. C'est ce que pratiquent si heureusement nos maîtres ; et c'est ainsi qu'en doit user tout homme qui vise à la réputation d'un esprit distingué.

Outre que je ne souhaitais que trop passer pour un beau génie, le secret qu'on m'enseignait pour y réussir me paraissait si facile, que je ne crus pas devoir le négliger. Je l'éprouvai sur-le-champ, et le vin que j'avais bu rendit l'épreuve heureuse; c'est-à-dire que je parlai à tort et à travers, et que j'eus le bonheur de mêler parmi beaucoup d'extravagances quelques pointes d'esprit qui m'attirèrent des applaudissements.-Ce coup d'essai me remplit de confiance ; je redoublai de vivacité pour produh^e quelque bonne saillie, et le hasard voulut encore que mes efforts ne fussent pas inutiles.

Eh bien ! me dit alors celui de mes conirères qui m'avait adressé la parole dans la rue, ne commences-tu pas à te décrasser? Il n'y a pas deux heures que tu es avec nous, et te voilà déjà tout autre que tu n'étais : tu changeras tous les jours à vue d'œil. Vois ce que c'est que de servir des personnes

Hous lui applaudîmes; el, le verre à la main, nous Ions ce burlesque serment. Nous dcraeur&mes h table 'à ce qu'il plût à nos maîtres de se retirer. Ce M à mice qui parut à mes camarades un excès de sobriété. H si que ces seigneurs ne soi-taienl de si bonne heure du et que pour aller chez une fameuse coquette qui logeait Is quartier de la cour, et dont la maison était nuit et raverte aux gens de plaisir. C'était une lemme de trentek quarante ans, parfaitement belle encore, amusante, Missommée dans l'art de plaire, qu'elle vendait, disaitlai cher les restes de sa beauté qu'elle n'en avait vendu 'émkes. 11 7 avait toujours chez elle deux ou trois autr» ittea du premier ordre, qui ne contribuaient pas peu au I cOBCours de seigneurs qu'on ; voyait. Ils ; jouaient 9-dIaée; ils soupaient ensuite, et passaient la nuit à rt à se réjouir. Nos maîtres demeurèrent là jusqu'au et nous aussi, sans nous ennujer ; car, tandis qu'Us it avec les maîtresses, nous nous amusions avec les sou- ». Enfin nous nous séparâmes tous au tevei* de l'aurore, us all&mes nous reposer chacun de son câté. amaltre s'étant levé k son ordinaire, sur le midi, s'han sortit. Je le suivis, et nous entrâmes chez don An- Ceniellés, où nous trouvâmes un certain don Alvaro de

quis de Zenette et à don Juan de Moncade : je veux qae fa sois de la partie. Et comment^ dit don Mathias, nomme-Un ce bourgeois? Il s'appelle Gregorio de Noriega^ dit alors don Alvar, et je vais vous apprendre en deux mots ce que cfert que ce jeune homme. Son père^ qui est un riche joaÛUer, ed allé négocier des pierreries dans les pays étrangers, et lui a laissé, en partant, la jouissance d'un gros revenu. Gregwio est un sot qui a une disposition prochaine à manger tout son bien, qui tranche du petit-mdtre, et veut passer pomrui homme d'esprit, en dépit de la nature. Il m'a prié de le coD' duire. Je le gouverne ; et je puis vous assurer, messieiiin, que je le mène bon train. Le fonds de son revenu est déjà bien entamé. Je n'en doute pas, s'écria Gentellés; je vois le bourgeois à l'hôpital. Allons, don Mathias, continua-t-il, faisani connaissance avec cet homme-là, et contribuons à le ruin». J'y consens, répondit mon maître ; aussi bien j'aime à loa renverser la fortune de ces petits seigneurs roturiers, qm s'imaginent qu'on les confond avec nous. Rien, par exemjÂe^ ne me divertit tant que la disgrâce de ce fils de pubUcaiiii à qui le jeu et la vanité de figurer avec les grands ont fiift vendre jusqu'à sa maison ^. Oh ! pour celui-là, reprit don Antonio, il ne mérite pas qu'on le plaigne : il n'est pas moiltt fat dans sa misère qu'il Tétait dans sa prospérité.

Gentellés et mon maître se rendirent, avec don Alvar, étaet Gregorio de Koriega. Kous y allâmes aussi , Mogicon et moi, tous deux ravis de trouver une franche lippée, et de contribuer de noire part à la ruine du bourgeois. En entrant, nous aperçûmes plusieurs hommes occupés à préparer le dîner; et il sortait des ragoûts qu'ils faisaient une fumée qui prévenait l'odorat en faveur du goût. Le marquis de Zenette et don Juan de Moncade venaient d'arriver. Le maître du logis me parut un grand benêt. Il affectait en vain de prendre l'Eure des petits-maîtres; c'était une très-mauvaise copie de ces excel-

* Le fiU du joailliw qui mange ion bien wec Us grands, et le fils do poUkain qie la même manie a forcé de vsndre jusqu'à sa maison^ font allosion à des penonnaga connus à Paris da temps où Le Sage écrivait. C'étaient les objets de ces Clefs de Sil Bias, que l'on faisait coarir mannscrites, comme celles des Caractères de LaJImyère; mais quand nous saurions aujourd'hui les noms, vrais on supposés, de ces obscwt originaux, cela n'ajouterait rien au mérite de l'histoire de Gil Bias ni aa plaisir d« kctean

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lents originaux^ ou^ pour mieux dire^ un imbécile qui voulait se donner un air délibéré. Représentez-vous un homme de ce caractère entre cinq railleurs qui avaient tous pour but de se moquer de lui et de l'engager dans de grandes dépenses. Messieurs^ dit don Alvar^ après les premiers compliments^ je TOUS donne le seigneur Gregorio de Noriega pour un cavalier des plus parfaits. Il possède miUe belles qualités. Sayez-vous qu'il a l'esprit très-cultivé ? Vous n'avez qu'à choisir : il est également fort sur toutes les matières, depuis la logique la plus fine et la plus serrée jusqu'à l'orthographe. Oh ! cela est trop flatteur^ interrompit le bourgeois en riant de fort mauvaise grâce. Je pourrais^ seigneur Alvaro, vous rétorquer l'argument : c'est vous qui êtes ce qu'on appelle un puits d'érudition. Je n'avais pas dessein, reprit don Alvar, de m'attirer une louange si spirituelle ; mais en vérité, messieurs, poursuivit-il, le seigneur Gregorio ne saurait manquer de s'acquérir du nom dans le monde. Pour moi, dit don Antonio, ce qui me charme en lui, et ce que je mets même au-dessus de l'orthographe, c'est le choix judicieux qu'il fait des personnes qu'il fréquente. Au lieu de se borner au conunerce des bourgeois, il ne veut voir que de jeunes seigneurs, sans s'embarrasser de ce qu'il lui en coûtera. Il y a là dedans une élévation de sentiments qui m'enchante ; et voilà ce qu'on appelle dépenser avec goût et avec discernement.

Ces discours ironiques ne firent que précéder mille autres semblables. Le pauvre Gregorio fut . acconmiodé de toutes pièces. Les petits-maîtres lui lançaient tour à tour des traits dont le sot ne sentait point l'atteinte; au contraire, il prenait au pied de la lettre tout ce qu'on lui disait, et il paraissait foil content de ses convives; il lui semblait même qu'en le tournant en ridicule, ils lui faisaient encore grâce. Enfin il leur servit de jouet pendant qu'ils furent à table, et ils y demeurèrent le reste du jour et la nuit tout entière. Nous bûmes à discrétion, de même que nos maîtres, et nous étions bien conditionnés les uns et les autres quand nous sortîmes de chez le bourgeois.

CHAP. T.— Gil Bias devient homme à bonnes fortniies. Il Ikit comuteanoe a^«e aat

jolie personne.

Après quelques heures de sommeil^ je me levai en bonne humeur^ (Bt me souvenant des avis que Melendez in'àTâit donnés^ j'allai^ en attendant le réveil de mon maître ^ (aire ma cour à notre intendant^ dont la vanité me parut un pen flattée de Tattention que j'avais à lui rendre mes respects, d me reçut d*un air gracieux^ et me demanda si je m'accommodais du genre de vie des jeunes seigneurs. Je répondis qtfû était nouveau pour moi^ mais que je ne désespérais pas de m'y accoutumer dans la suite.

Je m'y accoutumai effectivement, et bientôt même. Je changeai d*humeur et d*espnt. De sage et posé que j*étai8 auparavant, je devins vif, étourdi, turlupin. Le valet de don Antonio me ût compliment sur ma métamorphose, et nie dU que, pour être un illustre, il ne me manquait plus que d'avoir des bonnes fortunes. Il me représenta que c'était une chose absolument nécessaire pour achever un joli homme; que tous nos camarades étaient aimés de quelque belle pei*sonne » et que lui, pour sa part, possédait les bonnes grâces de deux femmes de qualité. Je Jligeai que le maraud mentait. Monsieur Mogicon ^, lui dis-je, vous êtes sans doute un garç(9i bien fait et fort spirituel, vous avez du mérite; mais je ne comprends pas comment des femmes de qualité, chez qui vous ne demeurez point, ont pu se laisser chaimer d'un, homme de votre condition. Oh ! vraiment , me répondit-il , elles ne savent pas qui je suis. C'est sous les habits de mon maître et même sous son nom que j'ai fait ces conquêtes. Voici comment. Je m'habille en jeime seigneur, j'en prends les manières; je vais à la promenade; j'agace toutes les femmes que je vois, jusqu'à ce que j'en rencontre une qui réponde à mes mines. Je suis celle-là, et fais si bien que je l«ii parle. Je me dis don Antonio Centellés. Je demande un rendez \vous; la dame fait des façons; je la presse, elle me l'accorde, et cœlera. C'est ainsi, mon enfant, continua-t-il, que je me conduis pour avoir des bonnes fortunes, et je te conseille de suivre mon exemple.

* Mogieon, coup de poing soos le nez, nom d'un valet impudent.

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