LIVRE m, CHA^. V
Tavais trop d'envie d'être un illustre, pour n'écouter pas ce conseil : outre cela, je ne me sentais pas de répugnance pour une intrigue amoureuse. Je formai donc le dessein de me travestir en jeune seigneur, pour aller chercher des aventures galantes. Je n'osais me déguiser dans notre hôtel , de peur que cela ne fût remarqué. Je pris un bel habillement complet dans ]a garde-robe de mon maître, et j*en ûs un paquet, que j'emportai chez un petit barbier de mes amte, où je jugeai que je pourrais m'habiller et me déshabiller commodément. Là, je me parai le mieux qu'il me fut possible. Le barbie mit aussi la main à mon ajustement, et quand nous crûmes qu'on n*y pouvait plus rien ajouter, je marchai vers le pré de Saint-Jérôme, d'où j*étais bien persuadé que je ne reviendrais pas sans avoir trouvé quelque bonne fortune. Mais je ne fus pas obligé de courir si loin pour en ébaiidiOT une des plus brillantes.
Comme je traversais une rue détournée, je vis sortir d'une petite maison, et monter dans un carrosse de louage qui était à la p(s*te, une dame richement habiUée et parfaitement bien faite. Je m'arrêtai tout court pour la considérer, et je la saluai d'un air à lui faire comprendre qu'elle ne me déplaisait pas» De son côté, pour me faire voir qu'elle méritait encore plus que je ne pensais mon attention, elle leva pour un moment son voile, et ofirit à ma vue un visage des plus agréables. Cependant le carrosse partit, et je demeurai dans la rue, un peu étourdi des traits que je venais de voir. La joUe figure t disais-je en nioi-même : peste ! il faudrait cela pour m'achever. Si les deux dames qui aiment Mogicon sont aussi belles que celle-ci, voilà un faquin bien heureux; Je serais charmé de mon sort, si j'avais une pareille maîtresse. En faisant cette réflexion, je jetai les yeux par hasard sur la maison d'où j'avais vu sortir cette aimable personne , et j'aperçus à la fenêtre d'une salle basse une vieille fenune qui me fit signe d'entrer.
Je volai aussitôt dans la maison, et je trouvai dans ime salle assez propre cette vénérable et discrète vieille, qui, me prenant pour un marquis tout au moins, me salua respectueusement, et oie dit : Je ne doute pas, seigneur, que vous n'ayez mauvaise opinion d'une femme qui^ sans vous connaître, vous
468 GIL BLÀS.
fait signe d'entrer chez elle; mais vous jugerez peut-être plus favorablement de moi^ quand vous saurez que je n'en use pai de cette sorte avec tout le monde. Vous me paraissez un sd- . gneur de la cour? Vous ne vous trompez pas^ ma mie^ interrompis-je en étendant la jambe droite et penchant le corpf sur la hanche gauche; je suis^ sans vanité^ d'une des pkrs grandes maisons d^Espagne. Vous en avez bien la mioe^ reprit-elle^ et je vous avouerai que j*aime à faire plaisir aux personnes de qualité : c*est mon faible. Je vous ai obserré par ma fenêtre. Vous avez regardé très-attentivement, œ me semble^ une dame qui vient de me quitter. Vous sentiriesvous du goût pour elle ? dites-le-moi confidemment. Foi d'homme de cour ! lui répondis-je , elle m'a frappé : je n'ai jamais rien vu de plus piquant que cette créature-là ! Faufilez-nous ensemble, ma bonne^ et comptez sur ma reoomiaissance. 11 fait bon rendre ces sortes de services à nous autres grands seigneurs : ce ne sont pas ceux que nous payons le plus mal.
Je vous l'ai déjà dit, répliqua la vieille, je suis toute dévouée aux personnes de condition; je me plais à leur être utile. Je reçois ici, par exemple, certaines femmes que des dehors de vertu empêchent de voir leurs galants chez diei. Je leur prête ma maison pour concilier leur tempérament avec la bienséance. Fort bien, lui dis-je ; et vous venez apparemment de faire ce plaisir à la dame dont il s'agit? Non, répondit-elle, c'est une jeune veuve de quahté qui cherche un amant; mais elle est si diffîcile là-dessus, que je ne sais û vods lui conviendrez, malgré tout le mérite que vous pouvez avoir^ Je lui ai déjà présenté trois cavaliers bien bâtis, qu'elle a dédaignés. Oh ! parbleu, ma chère, m'écriai-je d'un air de confiance, tu n'as qu'à me mettre à ses trousses; je t'en rendrai bon compte, sur ma parole. Je suis curieux d'avoir un têteà-tête avec une beauté difficile; je n'en ai point encore ren^ contré de ce caractère-là. Eh bien ! me dit la vieille , vous n'avez qu'à venir ici demain à la même heure, vous satisferez votre curiosité. Je n'y manquerai pas, lui repartis-je : nous verrons si un jeune seigneur tel que moi peut rater une conquête.
Je retoiu*nai chez le petit barbier, sans vouloir chercher