‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 66 sur 296 · LIVRE IV ^ CHÀP. I · texte numérisé non relu

LIVRE IV ^ CHÀP. I

en lai serrant la main^ que je ne manquerais pas d'y aller; et nous nous séparâmes vite , de peur d'être surpris. Je ne doutai plus que je n'eusse fait une tendre impression sur la fille de don Vincent, e,t j'en ressentis une joie que je n'eus pas peu de peine à contenir. Que le temps me dura depuis ce moment jusqu'au souper, quoiqu'on soupât de fort bonne heure, et depuis le souper jusqu'au coucher de mon maître ! n me semblait que tout se faisait ce soir-là dans la maison avec une lenteur extraordinaire. Pour surcroît d'ennui, lorsque don Vincent fut retiré dans son appartement, au lieu de songer à se reposer , il se mit à rebattre ses campagnes de Portugal , dont il m'avait déjà souvent étourdi. Mais ce qu'il n'avait point encore fait, et ce qu'il me gardait jxJur ce soir-làj ii me nomma tous les officiers qui s'étaient distingués de son teîhj^is ; Il me raconta même leurs exploits. Que je souffris à l'ÔDOùier jusqu'au bout! 11 acheva pourtant de parler, et se cc^ùchà. ie passai aussitôt dans une petite chambre où était moii lit, ei d'où l'on descendait dans le jardin par un escalier dérobiS, )e me jfrottai tout le corps de pommade, je pris une chëmiéé blanche après l'avoir bien parfumée; et, quand je n*eiis rien oublié de tout ce qui me parut pouvoir contribuer à ilaher l'entêtement de ma maîtresse, j'allai au réndez>vous. Je n'y trouvai point Ortiz. Je jugeai qu'ennuyée de m'attèndre^ elle avait regagné son appartement, et que l'heure du bierger était passée. Je m'en pris à don Vincent; niais, comme

i'e maudissais ses campagnes , j'entendis sonner dix heures, Té crus que l'horloge allait mal, et qu'il était impossible qu'il hé fût pas au moins une heure après minuit. Cependant je me trompais si bien, qu'un gros quart d'heure après je comptai encore dît heures à une autre horloge. Port bien , dis-je alors eh moi-même; je n'âl plus que deux heures entières à

tarder le mulet. On ne se plaindra pas du moins de mon peu 'exactitude. Que vîeds-jé devenir jusqu'à mlnliit? Promenons^ nous dans ce jardin, et sohgeons au rôle que je dois jouer : il est assez nouveau pour moi. Je ne suis point encore fait aux fiihtaisies deâ femmes de qualité. Je sais de quelle manière on en use avec les grisettes et les coinédiennés. Vous les abordez d'un air fsunilier, et vous brusquez sans façon l'aventure j mais il faut une autre manœuvre avec une pei*sonne de con-

dition. II fauty ce me semble^ que le gaiant soit poli^ complaisant, tendre^ et respectueux , sans pourtant être timide. Au lieu de vouloir hâter son bonheur par ses emportements^ il doit rattendre d'un moment de faiblesse.

C'est ainsi que je raisonnais , et je me promettais bien de tenir cette conduite avec Aurore. Je me représentais qu'en peu de temps j'aurais le plaisir de me voir aux pieds de cette aimable dame, et de lui dure mille choses passionnées. Je rappelai même dans ma mémoire tous les endroits, de nos pièies de théâtre dont je pouvais me servir dans notre têteà-tête, et me faire honneur. Je comptais de* les bien appliquer, et j'espérais qu'à l'exemple de quelques comédiens de ma connaissance je passerais pour avoir de l'esprit, quoique je n'eusse que de la mémoire. En m'occupant de toutes jces pensées, qui amusaient plus agréablement mon impatience que les récits militaires de mon maître, j'entendis sonner onze heures. Bon, dis-je alors, je n'ai plus que soixante minutes à attendre; armons-nous de patience. Je pris courage» et me replongeai dans ma rêverie , tantôt en continuant de me promener, et tantôt assis dans un cabinet de yerdure qui était au bout du jardin. L'heure enfin que j'attendais depuis si longtemps, minuit, sonna. Quelques instants après, Ortiz, aussi ponctuelle, mais moins impatiente que moi, parut. Seigneur Gil Bias, me dit-elle en m'abordant, combien y a-t-il que vous êtes ici? Deux heures, lui répondis-je. Ah ! vraiment, reprit-elle en faisant un éclat de rire à mes dépens, vous êtes bien exact : c'est un plaisir de vous donner des rendez-vous la nuit, n est vrai, continua-t-elle d'un air sérieux, que vous ne sauriez trop payer le bonheur que j'ai à vous annoncer. Ma maîtresse veut avoir un entretien particulier avec vous, et elle m'a ordonné de vous introduire dans son appartement, où elle vous attend. Je ne vous en dirai pas davantage, le reste est un secret que vous ne devez apprendre que de sa propre bouche. Suivez-moi; je vais vous conduire. A ces

' /« comptais de»,, je faisais compte dt,., je me proposais, je croyais être sûr dit... Exemple de l'emploi de la préposition de, après le verbe compter, dans le sens de M flatter, $*imaginer, etc. On supprimerait aujourd'hui la préposition. Compter^ alorti veut dire eroire, et semble plus affirmatif. Cette r^norque ne se trouve dans auciiii de fios dicUoDoaires«

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