‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 76 sur 296 · LIVRE IV, CHAP. IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. IV

La fille de Sifiredi , qui avait pénétré sans peine le motif de l'emprisonnement de son mari, jugeait bien qu'il ne reviendrait pas cette nuit à Belmonte, quoique son père lui eût dit que le roi l'avait assuré que le connétable partirait bientôt après lui. Elle ne doutait pas qu'Enrique ne voulût profiter de la conjoncture pour la voir et l'entretenir en liberté. Dans cette pensée, elle attendait ce prince pour lui reprocher une action qui pouvait avoir de terribles suites pour elle. EÉTectivement, peu de temps après la retraite de Nise, la coulisse s'ouvrit , et le roi vint se jeter aux genoux de Blanche : Madame, lui dit-il, ne me condamnez point sans m'entendre. Si j'ai fait emprisonner le connétable , songez que c'était le seul moyen qui me restait pour me justifier. N'imputez donc qu^à vous seule cet artifice. Pourquoi ce matin refusiez-vous de m'entendre ? Hélas ! demain votre époux sera libre , et je ne pourrai plus vous parler. Écoutez-moi donc pour la dernière fois. Si votre perte rend mon sort déplorable, accordez-moi du moins la triste consolation de vous apprendre que je ne me suis point attiré ce malheur par mon infidélité. Si j'ai confirmé à Constance le don de ma main, c'est que je ne pouvais m'en dispenser, dans la situation où votre père avait réduit les choses. Il fallait tromper la princesse pour votre intérêt et pour le mien , pour vous assurer la couronne et la main de votre amant. Je me promettais d'y réussir; j'avais déjà pris des mesures pour rompre cet engagement; mais vous avez détruit mon ouvrage , et , disposant de vous trop légèrement, vous avez préparé une éternelle douleur à deux cœurs qu'un parfait amour aurait rendus contents.

Il acheva ce discours avec des signes si visibles d'un véritable désespoir, que Blanche en fut touchée. Elle ne douta plus de son innocence : elle en eut d'abord de la joie, ensuite le sentiment de son infortune en devint plus vif. Ah! seigneur, dit-elle au prince, après la (tisposition que le destin a faite de nous, vous me causez une peine nouvelle en m'apprenant que vous n'étiez pas coupable. Qu'ai-je fait, malheureuse? mon ressentiment m'a séduite; je me suis crue abandonnée; et dans mon dépit j'ai reçu la main du connétable, que mon père m'a présentée. J'ai fait le crime et nos malheurs. Hélas! dans le temps que je vous accusais de me

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tromper, c'était donc moi, trop cr^tile amante, qpï rmnpais des n(Biids que j'avais juré de rendre étemels! Vengez-vous, •eigneor, à votre tour. Haïssez l'ingrate Blanche... Oubliez.^ Ehl le puis-je, madame ! interrompit tristement Éonque : le moyen d'arracher de mon casar mie passion que votlre înjus- T tîce même ne saurait éteindre ! Il faut pouHant vous faire cet e£r<»i, seigneur, reprit en soupirant la fille de Siffi-edi... Et serez-vous capable de cet effort vous-même? répliqua le roi. Je ne me promets pas d'y réussir, repartît-elle ; mais je n'épargnerai rien pour en venir à bout. Ah! cruelle, dit le (MÎnce, vous oublierez facilement Enrique, pidsqde vous pouvez en former le dessein. Quelle est donc votre pensée? dit Blanche d'un ton plus ferme. Vous flattez-vous que je puisse vous permettre de continuer à me rendire des soins? Non, seigneur ; renoncez à cette espérance. Si je n'étais pas née pour être reine, le ciel ne m'a pas non plus formée pour écouter un amour illégitime. Mon époux est comme vous, seigneur, de la ndble maison d'Anjou; et quand ce que j6 hii dots n'opposerait pas un obstacle insurmontable à vos galanteries, ma gloire m'empêcherait de les soufiDir. Je vous conjure èe vous retirer : il ne fsuit plus nous voir. Quelle barbarie ! s'écria le roi. Ah! Blanche, est-il possible que vous me traitiez avec tant de rigueur? Ce n'est donc pcont assez pour m'accabler que vous soyez entre les bras du connétable, vous voulez encore m'interdire votre vue, la seule consolation qtd me reste? Fuyez plutôt, répondit la fille de Siffredi en versant quelques larmes; la vue de ce qu'on a tendrement aimé n'est plus un bien, lorsqu'on a perdu l'espérance de le posséder. Adieu, seigneur, fuyez-moi; vous devez cet effort à votre gloire et à ma réputation. Je vous le demande aussi pour mon repos; car enfin, quoique ma vertu ne soit point alarmée des mouvemaits de mon cœur, le souvenir de votre tendi-esse me livre des combats si cruels, qu'il m'en coûte trop pour les soutenir. Elle prononça ces paroles avec tant de vivacité, qu'elle renversa, sans y penser, un Ûambeau qui était sm* une table derrière elle; la bougie s'éteignit en tombant, blanche la ramasse; et, pour la rallumer, elle ouvre la porte de l'antichambre, et gagne le cabinet de Nlse, qui n'étsdt pas encùte couchée : puis elle revient avec de la lumière. Le roi, qui

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