LIVRE IV, CHAP. nr. Îl
attendait son retour, ne la vit pas plutôt, qu'il se remit à la presser de soufTrir son attachement. A la voix de ce prince, le Oûimétable, l'épée à la main, entra brusquement dans la chambre presque en même temps que son épouse; et, s'a- Tançant vers Enrique avec tout le ressentiment que sa rage lui inspirait : Cen est trop, tyran, lui cria-t-il, ne crois pas que je sois assez lâche pour endurer l'affront que tu fais à mon honneur. Âh! traiti*e, lui répondit le roi en se mettant ea défense, ne t'imagine pas toi-même pouvoir impunément e^cécuter ton dessein. A ces mots, ils commencèrent un combat qui fiit trop vif pour durer longtemps. Le connétable^ craignant que Siffredi et ses domestiques n'aocourossent trop vite aux cris que poussait Blanche, et ne s'opposassent à sa vengeance, ne se ménagea point. Sa fureur lui ôta le jugeinent; il prit si mal ses mesures, qu^ s'enferra lui-même dans l'épée de son ennemi; elle lui entra dans le corps jus- ^'à la gai'de. Il tomba, et le roi s'arrêta dans le moment.
l4 fiUç de Leontio, touchée de Tétat oh elle vojait son époux et surmontant la répugnance naturelle qu'elle avait pour lui, se jeta à terre et s'empressa de le secourir. Mais ce malheureux époux était trop prévenu contre elle pour se laisser attendi'ir aux témoignages qu'elle lui donnait de sa douleur et de sa compassion. La mort, dont il sentait les approdies, ne put étouffer les transports de sa jalousie. Il n'envisagea, dans ces derniers moments, que le bonheur de son rival; et cette idée lui parut si affreuse, que, rappelant tout ce qui lui restait de force, il leva son épée, qu'il tenait encore, et la plongea dans le sein de Blanche : Meurs, lui dit41 en la perçant; meurs, infidèle épouse, puisque les nœuds de l'hyménée n'ont pu me conserver une foi que tu m'avais jurée sur les autels! Et toi, poursuivit-il, Enrique, ne f applaudis point de ta destinée! Tu ne saurais jouir de mon malheur; je meurs content. En achevant de parler de cette sorte, il expira; et son visage, tout couvert qu'il était des ombres de la mort, avait encore quelque chose de fier et de terrible. Celui de Blanche offrait un spectacle bien différent. Le coup qui l'avait frappée était mortel. Elle toiuba sur le corps mourant de son époux; et le sang de Thmocente victime se confondait avec ççlui de son meurtrier, qui avsdt si brusquement exécuté sa
crueUe résolution, que le roi n'^n avait pu prévenir l'effet.
Ce prince infortuné fit im cri en voyant tomber Blanche; et, plus frappé qu'elle du coup qui l'arrachait à la vie, il se mit en devoir de lui rendre les mêmes soins qu'elle avait voulu prendi'e, et dont elle avait été si mal récompensée. Mais elle lui dit d'une voix mourante : Seigneur, votre peine est inutile; je suis la victime que le sort impitoyable demandait. Puisse-t-elle apaiser sa colère, et assurer le bonheur de votre règne ! Comme elle achevait ces paroles , Leontio, attiré par les cris qu'elle avait poussés, arriva dans la ch^mobre ; et, saisi des objets qui se présentaient à ses yeux, il demeura inunDbile. Blanche, sans l'apercevoir, continua de parler au roi. Adieu, prince, lui dit-elle, conservez chèrement ma mémoire; ma tendresse et mes malheurs vous y obligent. N'ayez point de ressentiment contre mon père; ménagez ses jours et sa dotileur, et rendez justice à son zèle; surtout fsdtes-lui con^ naître mon innocence; c'est ce que je vous recommande plus que toute autre chose. Adieu, mon cher Enrique... Je meurs... recevez mon dernier soupir.
A ces mots, elle mourut. Le roi garda quelque temps un morne silence; ensuite il ditàSiffredi, qui paraissait dans un accablement mortel : Voyez, Leontio, contemplez votre ouvrage; considérez, dans ce tragique événement, le fruit de vos soins officieux et de votre zèle pour moi. Le vieillard ne répondit rien, tant il était pénétré de douleur. Mais pourquoi m'arrèter à décrire ces choses qu'aucuns termes ne peuvent exprimer? Il suffit de dire qu'ils firent l'un et l'autre les plaintes du monde les plus touchantes, dès que leur afûiction leur permit de faire éclater leurs mouvements.
Le roi conserva toute sa vie un tendre souvenir de son amante. Il ne put se résoudre à épouser Constance. L'infant don Pèdre se joignit à cette princesse, et tous deux ils n'épargnèrent rien pour faire valoir la disposition du testament de Roger; mais ils furent enfin obligés de céder au prince Enrique, qui vint à bout de ses ennenais. Pour Siffredi, le chagrin qu'il eut d'avoir causé tant de malheurs le détacha du monde, et lui rendit insupportable le séjour de sa patrie. 11 abandonna la Sicile; et, passant en Espagne avec Porcie, la fille qui lui restait, il acheta ce château. Il vécut ici près de quinze années