‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 86 sur 296 · LIVRE IS , CHAP. VU · texte numérisé non relu

LIVRE IS , CHAP. VU

Elle ne se contenta pas de le tirer de cette erreur, elle avoua la faiblesse qu'elle avait pour lui , et toutes les démarches qu'elle avait faites pour l'amener au point où elle le voulait. Don Luis ne fut pas moins charmé que surpris de ce qu'il venait d'entendre ; il se jeta aux pieds de ma maîtresse, et lui dit avec transport : Ah ! belle Aurore , croirai-je en ef&t que je suis l'heureux mortel pour qui vous avez eu tant de bontés? Que puis-je faire pour les reconnaître ? Un éternel amour ne saurait assez le§ payer. Ces paroles furent suivies.de mille autres discours tendres et passionnés ; après quoi les amants parlèrent des mesures qu'ils avaient à prendre pour parvenir à l'accomplissement de leurs désirs. Il fut résolu que nous partirions tous incessamment pour Madrid , où nous dénouerions notre comédie par un mariage. Ce dessein fut presque aussitôt exécuté que conçu; don Luis, qiûnze jours après, épousa ma maîtresse, et leurs noces donnèrent lieu à des fêtes et à des réjouissances infinies.

CHAP» vn. — 6il Bias change de condition, et il païae au lervice de don Conzale

Pacheco.

Trois semaines après ce mariage , ma maîtresse voulut récompenser les services que je lui avais rendus. Elle me fit présent de cent pistoles,^ et me dit : Gil Bias, mon ami, je ne vous chasse point de chez moi ; je vous laisse la liberté d'y demeurer tant qu'il vous plah*a ; mais un oncle de mon maii, don Gonzale Pacheco , souhaite de vous avoir pour valet de chambre. Je lui ai parlé si avantageusement de vous , qu'il m'a témoigné que je lui ferais plaisir de vous donner à lui. C'est un seigneur de la vieille cour, ajouta-t-elle, un honune d'un ti'ès-bon caractère ; vous serez parfaitement bien auprès de lui

Je remerciai Aurore de ses bontés ; et, comme elle n'avait plus besoin de moi, j'acceptai d'autant plus volontiers le poste qui se présentait, que je ne sortais point de la famille. J'allai donc un matin, de la part de la nouvelle mariée, chez le seigneur don Gonzale. Il était encore au lit , quoiqu'il fût près de midi. Lorsque j'entrai dans sa chambre, je le trouvai qui prenait un bouillon qu'un page venait de lui apporter. Le vieillard avait la moustache en papillotes, les yeux presque

éteints^ avec un visagô pâle et déchamé. Cétaii un de ces vieux garçons qui ont été fort lil)ertins dans leur jeunesse^ et qui ne sont guère plus sages dans un âge plus avancé. Il me reçut agréablement^ et mé dit que si je voulais le servir avec autant de zèle que j'avais servi sa nièce , je pouvais compter qu'tt me ferait im heureux sort. Sur cette assurance , je promis d'avoir pour lui le même attachement que j'avais eu pour dUe; et dès ce moment il me retint à son service.

Me voilà donc à un nouveau maitre, et Dieu sait quel homme c'était ! Quand il se leva , Je crus voir la résurrection du La^ zare. Imaginez-vous un grand corps si sec, qu'en lé voyant à nu bn aurait fort bien pu apprendre Tostéologie. Il avait les jambes si inenues, qu'elles me parurent encore très-fines après qu'il eut mis trois ou quatre paires de bas l'une stu* l'autre. Outre cela , cette momie vivante était asthmatique et toussait à chaque parole qui lui sortait dé la bouche. Il prit d'abord du chocolat. Il demanda ensuite du papier et de l'encre, écrivit un billet qu'il cacheta, et le fit porter à son adresse par le page qui lui avait donné un bouillon ; puis, se tournant de mon côté : Mon ami, me dit-il, c'est toi que je prétends désormais charger de mes commissions, et particulièrement de celles qui regarderont dona Ëufrasia. Cette dame est une jeune personne que j'aime et dont je suis tendrement aimé.

Bon Dieu ! dis-je aussitôt en moi-même ; eh ! comment les jeunes gens pourront-ils s'empêcher de croire qu'on les aime, puisque ce vieux pene^ s'imagine qu'on l'idolâtre? Gil Bias, poursuivit-il , je tè mènerai chez elle dès aujourd'hui : j'y soupe presque tous les soirs. Tu verras une personne tout aimable, tu seras charmé de son air sage et retenu. Bien loin de ressembler à ces petites étourdies qui donnent dans la jeunesse et s'engagent sur les apparences, elle a l'esprit déjà niûr et judicieux ; elle veut des sentiments dans un homme, et préfère aux figures les plus brillantes un amant qui sait aimer. Le seigneur don Gonzale ne borna point là l'éloge de sa maîtresse : il entreprit de la faire passer pour l'abrégé de toutes les perfections; mais il avait tm auditeur assez difficile à persuader là-dessus. Après toutes lés manœuvres que j'avais vti faire aux comédiennes, je ne croyais pas les vieux seigneurs fort heureux en amour. Je feignis pourtant, par

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