LIVRE IV, CHAP. VU
de condition. La vie des personnes de théâtre n'est guère de mon goût. Je me suis donné mon congé moi-même^ sans daigner avoir le moindre éclaircissement avec Arsénié. Vous avez Inen fait, reprit la soubrette^ nonmiée Beatrix. J'en ai usé à peu près de la même manière avec Constance. Un beau matin, je lui rendis mes comptes froidement; elle les reçut sans me dire une syllabe, et nous nous séparâmes assez cavalièremeut.
Je suis ravi, lui dis-je, que nous nous retrouvions dans une maison plus honorable. Dona Eufrasia me parait une façon de fmnme de qualité, et je la crois d'un très-bon caractère. Vous ne TOUS trompez pas, me répondit la vieille suivante, elle a de la naissance, ce qui se voit assez par ses manières ; et pour son humeur, je puis vous assurer qu'il n'y en a point de plus égale ni de plus douce. Elle n'est point de ces maîtresses emportées et difOciles qui trouvent à redire à tout, qui crient sans cesse, tourmentent leurs domestiques, et dont le service, en un mot, est un enfer. Je ne l'ai pas encore entendue gronder line seule fois, tant elle aime la douceur ! Quand il m'arrive de ne pas faire les choses à sa fantaisie, elle me reprend sans colère, et jamais il ne lui échappe de ces épithètes dont les dames violentes sont si libéi'ales. Mon maître, repris-je, est aussi fort doux ; il se famUiarise avec moi et me traite comme son égal plutôt que comme son laquais; en un mot, c'est le meilleur de tous les humains; et sur ce pied-là nous sommes, vous et moi, beaucoup mieux que nous n'étions chez nos comédiennes. Mille fois mieux, repartit Beatrix; je menais une vie tumultueuse, au lieu que je vis présentement dans la retraite, n ne vient pas d'autre homme id que le seigneur don Gonzale. Je ne verrai que vous dans ma solitude, et j'en suis bien aise. Il y a longtemps que j'ai de l'affection pour vous ; et j'ai plus d'une fois envié le bonheur de Laure de vous avoir pour ami; mais enfin j'espère que je ne serai pas moins heureuse qu'elle. Si je n'ai pas sa jeunesse et sa beauté, en xé' compense je hais la coquetterie, ce que les hommes ne sau« raient assez payer; je suis une tourterelle pour la fidélité.
Gomme la bonne Beatrix était une de ces personnes qui sont obligées d'ofifrir leurs faveurs, parce qu'on. ne les leur demanderait pas, je ne fus nullement tenté de profiter de ses avances. Je ne voulus pas pourtant qu'elle s'aperçût que je la
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méprisais^ et tti^e J*euâ la politesse de ltd parler de manière (Qu'elle ne perdit pas toute espérance de m*engager à l'aimer. Je m'imaginai donc que j'avais fait la conquête d'une vieille suivante, et je me trompai encore dans cette occasion. Là soubrette n'en usait pas ainsi avec moi seulement pour me* beaiïî yeux : son dessein était de m'inspirer de l'amour poui' me mettre dans les intéi'êts de sa maîtresse, pôUr qui elle se sentait si zélée, qu'elle ne s'embarrassait point de ce qu'il lui «n coûterait pour la set^h*. Je reconnus môii errem* dès lé lendemain matin, que je portai, de la part de mon maître> Uii billet doux à Eufrasle. Cette dame me fit un âcclieil gracieux, me dit mille choses obligeantes ; et la femme de cbanire aussi s'en mêîa. L'une admirait ma physionomie ; l'autre me trouvait un air de sagesse et de prudeticè. A les entendre, le seigneur don Gotizale possédait en moi un ti-ésor. En un mot, eUes me louèrent tant, que je me défiai des louanges qu'elles me donnèrent. J'en pénétrai le motif ; mais je les reçus en apparenc^é avec toute la simplicité d'un sot, et par cette contreïiise je trompai les friponnes, qui levèrent enfin le masque. Écoute, Gll Bias, me dit Eufrasie, il ne tiendi-a qu'à toi de faire ta fortune. Agissons de concert, mon ami. Doû Gonzale est vieux et d'une santé si délicate, que la moindre fièvre, aidée d'un bon médecin, l'emportera. Ménageons les moments qui lui restent, et faisons en sorte qu'U me laisse la meilleure pai'tie de son bien. Je t'en ferai bonne part, je te le promets; et tu peux compter sur cette promesse comme si je te la faisais pai*-devant tous les notah-es de Madiid. Madame, fui réponis-je, dispose^ de votre Serviteur. Vous n'avez qu'à me prescrire la conduite que je dois tenir, et vous serez satisfaite, feh bien ! repiit-elle, il faut observer ton maître, et me rendre compte de tous ses pas. Quand vous vous entretiendrez tous deux, ne manque pas de faire tomber la conversation sur les femmes; et de là prends, mais avec art, occasion de lui dire du bien de moi : occupe-le d'Eufrâsié autant qu'il te sera possible. Ce n'est pas tout ce que j'exige de toi, mon ami; je te recommande encore d'être fort attentif à ce qui se passe dans là famille des Pacheco. Si tu t'aperçois que quelque parent d« don Gonzale ait de grandes assiduités auprès de lui, et couche en joue sa succession, lu m'en avertiras aussitôt : je ne t'en
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demande pas davantage ; je le coulerai h fond en peu de Iemp0*. Je connais les divers caractères des pareati d^ ton maitf^; je sais quels portraits ridicules on lui peut £Mre i'mt, ^t j% déjà mis assez mal dans son esprit tous ses neveux et ses qqu? lins.
Je jugeai par ces instructipns^ et par d'^uU*es ^'y joignit Bufrasie/que cette dame était ie celles qui s'attachent mi vieillards généreux. Elle avait depuis peu çiiAigé Gousale h wenàte une terre dont elle avait touché l'argent, Elle tir^ de. hii tous les jours de bonnes nippes^ et, de p}us, eue espérait qu'il ne l'oublierait pas dans son testarDent,^e feignis de m'éà^ gager volontiers à fedre tout ce qu'on attepdait de. pio|; eti pour ne rien dissimuler^ je doutai/ en m'en retournant ai^ logis, si je contribuerais à tromper mon mait|!e, ou si j'enti^ prendrais de le détacher de sa maîtresse. Ce dernier parti we paraissait plus honnête que l'autre, et je me sentais plus de penchant à remplir mon devoir qu'à le trahir. D'ailleurs, £iu« frasie ne m'avait rien promis de posiUf, et c^la peut-^tre était cause qu'elle n'avait pas corrom^ ma ûdélité. Je q[^e résolus donc à servir don Gonzale avec sèle, et je me persuadai que^ 1^ j*étais assez heureux pour l'arracher à S(m idole, je serais mieux payé de cette bonne action que des mauvaises que je pourrais faire.
Pour parvenir à la fin que je me propofiais, je me montrai tout dévoué au service de d(ma Eufirasia. Je lui û^ accroire que je parlais d'elle incessamment à mon maître, et là-dessus je lui débitais des fables qu'dle prenait popr argent comptant» Je m'insinuai si bien dans son esprit, qu'elle me crut entièrement dans ses intérêts. Pour mieux lui en imposer encore^ j'affectai de paraître amoureux de Beatrix, qi4, ravie à son âge de voir un jeime homme à ses trousses^ ne se souciait jg^e d'être trompée, pourvu que je la trompasse bien. Lor^ iqne nous étions auprès de nus princesses, mon maître et moif cela faisait deux tableaux différents dans le mimti goût. Dop Gonzale, sec et pâle comme je l'ai peint, avait l'air d'un ago» nisant quand il voulait faire les doux yeux; et mon ipfante^ à mesure que je me montr^ds plus passionné, prenait def manières enfantines, et faisait tout le manège d'une vieille coquette : aussi avait-elle quarante ans d'éccde pour l^ moio^.
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Elle s'était raffinée au service de quelques-unes de ces héroïnes de galanterie qui savent plaire jusque dans leur vieillesse, et qui meurent chargées des dépouilles de deux ou trois génâ:^tions.
Je ne me contentais pas d'aller tous les soirs avec mon maître chez Eufrasie, j'y allais quelquefois tout seul pendant le jour, et je m'attendais toujours à trouver dans cette maison quelque jeune galant caché ; mais^ à quelque heure que j'y entrasse^ je n'y rencontras jamais dlionune^ pas même de femme d'un air équivoque. Je n'y découvrais pas la moindre trace d'infidélité; ce qui ne m'étonnait pas peu : car, quoique Beatrix m'eût assuré que sa maîtresse ne recevait aucune visite masculine, je ne pouvais penser qu'une si jolie dame fût exactement fidèle à don Gonzale. En quoi certes je ne faisais pas un jugement téméraire ; et la belle Eufraâe, comme vous le verrez bientôt, pour attendre plus patiemment la succession de mon maître, s'était pourvue d'un amant plus convenable à une femme de son âge.
Un matin, je portais à mon ordinaire un billet doux à la princesse. J'aperçus, tandis que j'étais dans sa chambre, les pieds d'un homme caché derrière mie tapisserie. Je me gardai bien de faire connaître que je les voyais, et, sitôt que j'eus fait ma commission, je sortis sans faire semblant de les avoir remarqués; mais, quoique cet objet dût peu me surprendre, et que la chose ne roulât pas sur mon compte, je ne laissai pas d'en être fort ému. Ah ! perfide, disais-je avec indignation, scélérate Eufrasie ! tu n'es pas satisfaite d'en imposer à un bon vieillard en lui persuadant que tu l'aimes; il faut que tu te livres à un autre, pour mettre le comble à ta trahison ! Que j'étais fat, quand j'y pense, de raisonner de la sorte I II fallait plutôt rire de cette aventure, et là regarder conune une compensation des ennuis et des langueurs qu'il y avait dans le conmierce de mon maître. J'aurais du moins mieux fait de n'en dire mot, que de me servir de cette occasion pour faire le bon valet. Mais, au lieu de modérer mon zèle, j'entrai avec chaleur dans les intérêts de don Gonzale , et lui fis un fidèle rapport de ce que j'avais vu ; j'ajoutai même à cela qu'Eufrasie m'avait voulu séduire. Je ne dissimulai rien de tout ce qu'elle m'avait dit, et il ne tint qu'à lui de connaître paifai-