‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 89 sur 296 · LIVRE IV, CHAP. VII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. VII

tement sa maltresse. Il me Ot quelques questions, comme s'il n'eût pas entièrement ajouté foi à ce que je venais de lui rapporter; mais telles furent mes réponses, qu'elles lui ôtèrent la satisfaction d'en pouvoir douter. 11 en fut frappé, malgré le sang-froid qu'il conservait dans toute autre chose, et une petite émotion de colère qui parut sur son visage sembla présager que la dame ne lui serait pas impunément infidèle. C'est assez, Gil Bias, me dit-il, je suis très-sen^le à l'attachement que je te vois à mon service, et ta fidélité me plaît, le vais tout à l'heure chez Eufrasie; je veux l'accabler de reproches» et rompre avec l'ingrate. A ces mots, il sc»rtit efifectivement pour se rendre chez elle, et il me dispensa de le suivre, pour m'épargner le mauvais rôle que j'aurais eu à jouer pendant leur éclaircissement. •

J'attendis le plus impatiemment du monde que mon maître fût de retour. Je ne doutais point qu'ayant un aussi grand sujet qu'il en avait de se plaindre de sa nymphe, il ne revînt détaché de ses attraits, ou tout au moins résolu d'y renoncer. Dans cette pensée, je m'applaudissais de mon ouvrage. Je me représentais le plaisir qu'auraient les héritiers naturels de don Gonzale, quand ils apprendraient que leur parent n'était plus le jouet d'une passion si contraire à leurs intérêts. Je me flattais qu'ils m'en tiendraient compte, et qu'enfin j'allais me distinguer des autres valets de chambre, qui sont ordinairement plus disposés à maintenir leurs maîtres dans la débauche qu'à les en retirer. Taimais l'honneur , et je pensais avec plaisir que je passerais pour le coryphée des domestiques. Mais une idée si agréable s'évanouit quelques heures après. Mon patron arriva. Mon ami, me dit-il, je viens d'avoir un entretien trèsvif avec Eufrasie. Je l'ai traitée d'ingrate et de perfide; je l'ai accablée de reproches. Sais-tu bien ce qu'elle m'a répondu ? Que j'avais tort d'écouter des valets. Elle soutient que tu m'as fait im faux rapport. Tu n'es, si on l'en croit, qu'un imposteur, qu'un valet dévoué à mes neveux , pour l'amour de qui tu n'épargnerais rien pour me brouille^ avec elle. J'ai vu couler de ses yeux des pleurs, mais des pleurs véritables. Elle m'a juré par ce qu'il y a de plus sacr^ qu'elle ne t'a fait aucune proposition, et qu'elle ne voit pas un homme. Beatrix, qui me parait une bonne fille, incapable de mentir, m'a protesté la

même ehose; de sorte que malgré moi ma colère l'est apaisée.

Eh quoi 1 monteur ^ interrompis-je &^£c douleur^ doutes*-

vous de ma sincérité? vous déûez^vous Non, mon^en&nt,

interrompit-il à son tour; je te rends justice. Je ne te crois point d'accord avec mes neveux, ie suis persuadé que mon intérêt seul te touche » et je t'en sais bon gré; mais, aprài tout, lei apparences sont trcnifipeuses : peut-être n'as^tu pas TU effectivement ce que tu t'imaginais voir; èt^ dans cq cai, juge jusqu'à quel pc^t ton accusation doit être désagréable à Eufrasie I * Quoi qu'il en tioit^ c'est une fenune que je pe pt^ m'empêcher d'aimer; c'est mon sort : il faut même que jeliU fasse le sacrifice qu'elle exige de mon amour, et ce sacriâee est de te donner ton congé. J'en suis fâché, mon pauvre Gil Bfaw^ poursuivit-il, et je t'assure que je n'y ai consenti qu'à Vêgrei; mais je ne saurais faire autrement : cbmpatis à ma ilEdMessé^ ce qui doit te consoler, c'est que je ne te renverrai pas sànê récompense. De plus, je prétends te placer chez une dame de mes amies, où tu seras fort agréablement. . Je fus bien mortifié de voir tourner ainsi mon zèle contré moi. Je maudis Eufrasie, et déplorai la faiblesse de don Ckm^ zale de s'en être laissé posséder. Le bon vieillard sentait ami qu'en me congédiant pour plaire seulement à sa maltresse, il ne faisait pas une action des plus viriles : aussi, pour compenser sa pioUesse et me mieux fah^ avaler la pilule, il me dcmna cinquante ducats, et me mena le jour suivant chez la marquise de Chaves, à laquelle il dit, en ma présence, que j'étais un jeune homme qui n'avait que de bonnes qualités; qull m'aimait, et que des raisons de famille ne lui permettant pas de me retenir à son service, il la priait de me prendre au sien. Elle me reçut dès ce moment au nombre de ses domestiques^ tà bien que je me trouvai tout à coup dans une nouvelle maisoui

GâAP. VIII. — . De qpel c^ct^r^ était I9 çiarquise de Chauref, e% q»eUe« pevionpM

allaient ordinairement cbez elle.

La marquise de Chaves était une veuve de trente-cinq ans, belle, grande et bien faite. Elle jouissait d'un revenu de dix mille ducats, et n'avait point d'enfants. Je n'ai jamais vu da

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