LIVRE IV, CHAP. X
esprits. Madame, lui dis-je d'une voix presque éteinte, puis-je vous demander quels malheurs vous annonce ce billet? Tenez, seigneur, me répondit tristement Sëraphine en me donnant la lettre; lisez vous-même ce que mon père m'écrit. Hélas! vous n'y êtes que trop intéressé.
A ces mots qui me flrent frémir, je pris la lettre en tremblant, et j'y trouvai ces paroles : Don Gaspard, voire frère, H battit hier au Prado, Il reçut un coup d'épée, dont il est mor4 aujourd'hui; et il a déclaré en mourant que le cavalier qui l'a tué est fils du baron de Steinbaçh, officier de la garde allemande. Pour surcroit de malheur, le meurtrier m'est échappé, H a pris la fuite; mais, en quelqite lieu quHl aille se cacher, je n'épargnerai rien pour le découvrir. Je vais écrire à quelques gouverneurs, qui ne manqueront pas dele faire arrêter^ s'il passe par les villes de leur juridiction; et je vais, par d'autres lettres, achever de lui fermer tous les chemins.
Le comte de Polan.
Figurez-vous dans qu^ désordre ce billet jeta tous mes sens. Je demeurai quelques moments' immobile et sans avoir la force de parler. Dans mon accablement, j'envisage ce que la mort de don Gaspard a de cruel pour mon amour. J'entre tout à coup dans un vif désespoir. Je me. jetai aux pieds de Séraphine, et, lui présentant monépée nue ; Madame, lui dis-je, épargnez au comte de Polan le soin de chercher un homme qui pourrait se dérober à ses coups. Vengez vous-même votre frère ; immolez-lui son meurtrier de votre propre main : frappez. Que ce même fer qui lui a ôté la vie devienne funeste à son malheureux ennerni. Seigneur, me répondit Séraphine un peu émue de mon action, j'aimais don Gaspard; quoique vous l'ayez tué en brave homme , et qu'il se soit attiré luimême son malheur, vous devez être persuadé que j'entre dans le ressentiment de mon père. Oui, don Alphonse, je sms votre ennemie, et je ferai contre vous tout ce que le sang et l'amitié peuvent exiger de moi : mais je n'abuserai point de votre mauvaise fortune ; elle a beau vous livrer à ma vengeance, si l'honneur m'arme contre vous, il me défend aussi de me venger lâchement. Les droits de l'hospitalité doivent être inviolables, et je ne veux point payer d'un assassinat le service que vous
m'avez rendu. Fuyei; échappe», si vous pouvez, à nos {wursuites et à la rigueur des lois, et sauvei votre tête dû peril ({ut la menace.
Eh quoi! madame, i*epris-je, vous pouveîs vous-même tous venger , et vous vous en remettez à des lois qpli trOiUperôut peut-être votre ressentiment! Ah! percez plutôt un miserable qui ne mérite pas que vous l'épargniez. Non, madatne, hé gardez point avec moi un procédé si noble et Û génèrent. Savez-vous qui je suis? Tout Madrid me croit flls du baron de Steinbach, et je ne suis qu'un malheureux qu'il a élevé chea lui par pitié. Jlgtiore même quels sont les auteurs de ma tialSsance. N'importe, inten*ompit Séraphine avec précipitation, comme si mes dernières paioles lui eussent fait une nouvelle peine, quand vous série? le dernier des hommes, je [ferai ce que l'honneur me prescrit. Eh bien, m^ame, lui dis-]e, puisque la mort d'un frère n'est pas capable de vous excitera répandre mon sang, je veux irriter votre haine par un nouveau crime, dont j'espère que vous n'excuserez point l'audace. Je vous adore î je n'ai pu voir vos charmes Sans eh être ébloui; et, malgré l'obscurité de mon sort, favab formé l'espérance d'être à voiis. J'étais assei amoureux, ou plutdt assez vain, pour me flatter que le ciel, qui peut-être me fklt grâce en me cachant mon origine, me la découvrirait un jom*, et que je pourrais sans rougir vous apprendre mon noiii. Après cet aveu qui vous outrage, bâlancerez-voui encore à nié punir ?
Ce téméraire aveu, répliqua la dame, m'olTenscrait sahè doute dans un autre temps; mais je le pardonne au trouble qui vous agite. D'ailleurs, dans la situation oîi Je suis moimême, je fais peu d'attention aux discours qui vous échappent. Encore Une fois, don Alphonse, ajouta-t-clle en versant quelques larmes, partes, éloignez-vous d'une maison que Vous remplissez de douleur; chaque moment que vous y demeurc2 Augmente mes peines. Je rie résiste plus, madame, repârtis-Jc en me relevant; il faut m'éloigner de vous; mais ne pensez j^as que, soigneux de conserver une vie qui vous est odieuse, j'aille chercher un asile où je puisse être en sûreté. Non, non, je me dévoue à votre ressentiment. Je vais attendre avec tittpatienee à Tolède le destin que voud me pfét)arez; et, ihè