‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 98 sur 296 · LIVRE lY^ CHAP. X. j · texte numérisé non relu

LIVRE lY^ CHAP. X. j

j'avais besoin de repos^ elle me mena dàtls le salon, o& nam nous assîmes tous deux. Elle avait une robe de cbaml»^ de taffetas blanc à raies noires, avec un petU chapeau de la mémo ëlolTe et des plumes noires; ce cpii me fit juger qu'elle pouvait être veuve. Mais elle me paraissait si jeune, que je ne savais ce que j'en devais penser.

Si j'avais envie de m'en éclaîrcir, elle n*en aviaitpas moihs desavoir qui j'étais. Elle me pria de lui apprendre mon hom, ne doutant pas, disait-elle, à mon air noble, et encore plus à la pitié généreuse qui m'avait fait entrer si vivement dans ses intéiêts, que je ne fusse d'une famille consi lérable. La question m'embarrassa : je rougis, je me troublai ; et j'avouerai que, trouvant moins de honte à mentir qu'à dire la vérité, je répondis que j'étais fils du baron de Steinbach, oiBcier de la gai*de allemande. Dites-moi encore, reprit la dame, poUrqud vous êtes sorti de Madrid. Je vous oBre par avance tout lé crédit de mon père, aussi bien que celui de mon frère don Gaspard. G*est la moindi'e marque de reconnaissance que Je puisse donner à un cavalier qui, pour me servir, a néglige jusqu'au soin de sa propre vie. Je ne Ûs point difficulté de lui raconter toutes les circonstances de mon combat : elle donnu le tort au cavalier que j'avais tué, et promit d'intéresser pottir moi toute sa maison.

Ouand j'eus satisfait sa curiosité, je la priai de contenter la mienne. Je lui demandai si sa foi était libre ou eiigagée. Il y a trois ans, répondit-elle, que mon père me fit épouser don Diègue de Lara, et je suis veuve depuis quinze mois. Madanie, lui dis-je, quel malheur vous à sitôt enlevé votre épouxf Je vais vous rapprendre, seigneur, repartit là dame, pom* ré» pondre à la confiance que vous vetiet de me marquer.

Don Diègue de Lara, poursuivit-elle, était un cavalier fort bien fait ; mais, quoiqu'il eût pour mol iliie passion violente^ et que chaque jour il mit en uSage pour me plaire tout ce que l'amant le plus tendre et le plus vif fait pour se rendre agréable à ce qu'il aime, quoiqu'Û eût miilb bonnes qualités, il ne put toucher mon cœiff. L'amour n'est pas toujours l'effet des empressements ni du mérite connu. liélas ! ^outa-t-elle, une personne que nous ne connaissons point nous enchante souvent dès la première vue. Je ne pouvais time l'aimer. Plui

confuse que charmée des témoignages de sa tendresse, et forcée d'y répondre sans penchant, si je m'accusais en secret d'ingratitude, je me trouvais aussi fort à plaindre. Pour son malheur et pour le mien, il avait encore plus de délicatesse que d'amour. Il démêlait dans mes actions et dans mes discours mes mouvements les plus cachés. Il lisait au fond de mon âme. 11 se plaignait à tous moments de mon indifférence, et s'estimait d'autant plus malheureux de ne pouvoir me plaire, qu'il savait bien qu'aucun rival ne l'en empêchait : car j'avais à peine seize ans; et, avant que de m'ofTrir sa foi, il avait gagné toutes mes fenmies, qui l'avaient assuré que personne ne s'était encore attiré mon attention. Oui, Séraphine, me disait-il souvent, je voudrais que vous fussiez prévenue pour un autre, et que cela seul fût la cause de votre insensibilité pour moi. Mes soins et votre veftu triompheraient de cet. entêtement; mais je désespère de vaincre votre cœur, puisqu'il ne s'est pas rendu à tout l'amour qtie je vous ai témoigné. Fatiguée de l'entendre répéter les mêmes discours, je lui disais qu'au lieu de troubler son repos et le mien par trop de délicatesse, il ferait mieux de s'en remettre au temps. Effectivement, à l'âge que j'avais, je n'étais guère propre à goûter les raffinements d'une paission si délicate; et c'était le parti que don Diègue devait prendre; mais, voyant qu'une année entière s'était écoulée sans qu'il fût plus avancé qu'au premier jour, il perdit patience, ou plutôt il perdit la raison; et, feignant d'avoir à la corn* une affaire importante, il partit pour aller servir dans les Pays-Bas en qualité de volontaire ; et bientôt il trouva dans les périls ce qu'il y cherchait, c'est-àdire la fin de sa vie et de ses touiments.

Après que la dame eut fait ce récit, le caractère singuher de son mari devint le sujet de notre entretien. Nous fûmes interrompus par l'anivée d'un com-rier qui vint remettre à Séraphine une lettre du comte de Polan. Elle me demanda permission de la Ih'e; et je remarquai qu'en la lisant elle devenait pâle et tremblante. Après l'avoir lue elle leva les yeux au ciel, poussa im long soupir, et son visage en un moment fut couvert de larmes. Je ne vis point tranquillement sa douleur. Je me troublai ; et, comme si j'eusse pressenti le coup qui m'allait frapper, une crainte mortelle vint glacer mes

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