‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 5)Chapitre 14 sur 105 · TROIS ESCROCS · texte numérisé non relu

TROIS ESCROCS

Dès le lendemain j'achetai deux belles mules, et j le valet dont on m'avait parlé. C'était un garçon de trente ans, qui avait Pair simple et dévot. Il se nommait Ambroise. J'achetai aussi une valise pour^ seirer morYlinge et mes ducats. 5 Ensuite je satisfis mon hôte ; et le jour suivant je partis de Burgos avant l'aurore pour aller à Madrid.

Nous arrivâmes la seconde journée à Valladolid,* sur les quatre heuresaprès^nûdi. îlous descendîmes à une hôtellerie q ui meparut'*iqe voir être une des meilleures de la ville. lo Je laissai le soin des mules à mon valet, et montai dans une chambre, oli je nSpbrterma valise par un garçon du logis. iCommeje me sentais un peu fatigué, je me jetai sur mon >#^^^^it sans otermes bottines, et je m'endormis insensiblement. ^•/ Il était prév ue nuit lorsque je me réveillai. J'appelai Amis broise. Il ne se trouva point dans l'hôtellerie; mais il arriva bientôt. Je lui demandai d'où il venait : il me répondit d'un air pieux qu'il sortait d'une église, oîi il était allé remercier le ciel de nous avoir préservés oelout mauvais accident

depuis Burgos jusqu'à Valladolid. J'approu^i^on ^.ctionj^-^ 20 ensuite je lui ordonnai de faire mettre à la proche un poulet^

pour mon souper.

Dans le temps que je lui donnai cet ordre, ïjtog/và^*?"*^^

dans ma chambre un flainDeau à la main. I l^Haira it * uni

dame oui me parut j)lus belle que ieun^j^t très richement g3veS^[/^Elle s j^puyzjt s ur un vieile cuye iy et un petit Maure

lui portait la ^Q^ti gr^ Te ne fus pas peu surpris quand cette

dame, après m'avoir fait une profonde révérence, me de-

manda. si par hasard je n'étais point le seigneur Gil Bias de ♦ Santillane/^Je n'eus pas jiiot répondu que oui, qu'elle quitta iW la main àe son écuyer pour venir m'embrasser avec un trans- ^*^ port de joie qui redoubla mon étonnement w«>*^^^^^

u Le ciel, s'écria-t-elle, soit à jamais béni de cette aven- S • ture I C'est vous, seigneur cavalier, c'est vous que je cherche. »^'^

A ced^lit, je nie ressotUfraiT^u parasite^ de Penaflor, et j'allais soupçonner la dame d'être une françty ^venturière : a

mais ce qu'elle ajouta m'en fit juger plus avantageuse- lo H) ment. lU^^ clxrvX^ Y^UiCUtC^^^

« Je suis, poursuivit-elle, cousine germaine de dona Mencia\ qui vous a tant d'obligatioïis. J'ai reçu ce matin une lettre Y^^ ^ pgr t.^ Elle me jnanae qu'ayant appris que vous alliez à Madrid, elle me prie de vous bien régaler si vous passez 15 par ici. Il y a deux heures que je parcours toute la ville. Je vais d'hôtellerie en hôtellerie m 'informer des étrangers qui y sont ; et j'ai jugé sur le portrait que votre hôte m'a fait de vous que vous pouviez être le libérateur de ma cousine. Ah 1 puisque je vous ai rencontréjXontinua-t-elle, je 20 veux vous faire voir combien je suis^Jfeensijple aux services qu'on rend à ma famille, et particulièrement à ma chère cousine. Vous viendrez, s'il vous plaît, dès ce moment loger chez moi ; vous y serez plus commodément qu'ici. »

Je voulus m'en défendre, et représenter à la dame que je 25 pourrais l'incommoder chez elle : mais il n'y eut pas moyen de résister à ses instances. Il y avait à la porte de l'hôtellerie un carrosse qui nous attendait. Elle prit soip ellemême de faire mettre ma valise dedans, parce qu'il y avait, disait-elle, bien des fr^^ s à Valladolid ; ce qui n'était que 3° trop véritable. Enfin je montai en carrosse avec elle et son

vieil écuyer, et je me laissai de cette manière enlever de l'hôtel

/ lerie.

y y Notre carrosse, après avoir quelque temps roulé, s'arrêta.

Nous en descendîmes pour entrer dans une assez grande

5 maisop, et iious montâmes dans un appartenient qui n'était

pas maT^owe, et que vingt ou trente bougies éclairaient

Il y avait la plusieurs domestiques, à qui la dame demanda

d'abord si don Raphaël était arrivé ; ils répondirent que non.

Alors m 'adressant la parole :

lo (( Seigneur Gil Bias, me dit-elle, j'attends mon frère, qui doit revenir ce soir d'un château que nous avons à deux lieues d'ici. Quelle agréable surprise pour lui de trouver-^- / dans sa maison un homme à qui toute la famille est si rede-^ vablej »

15 Dans le moment qu'elle achevait de parler ainsi, nous entendîmes du bruit ; et nous apprîmes en même temps qu'il était causé par l'arrivée de don Raphaël. C^ ^yalier parut bientôt. Je vis un jeune homme de belle^tïïffeei de fort bon air.

20 (( Je suis ravi de votre retour, mon frère, lui dit la dame ; vous m'aiderez à bien recevoir le seigneur Gil Bias de Santillane. Nous ne saurions assez- reconnaître ce qu'il a fait pour dona Mencia, notre ^urenteT ^^

(( Comment ! s'écria don Raphaël, c'est à ce cavalier que

25 ma parente doit la vie ? Ah I je rends grâce au ciel de cette heureuse rencontre. » b^&û^asÂ

jA En parlant de cette sorte, il s'approcha de moi, et me ^j-ra ^

i^rovidfnent entre ses bras.

Je répondis le mieux qu'il me fut possible à ces discours,

30 qui furent suivis de beaucoup d'autres semblables, et entremêlés de mille caresses.

*^^^«* Nous passâmes ensuite dans une chambre oîi l'on avait ^ servi. Nous nous mîmes à table, le cavalier, la dame et moi. Ils me dirent cent choses obligeantes pendant le souper. Don Raphaël buvait souvent à la saSie xle dona Mencia. Je "^ suivais son e xemple , et il me semblait quelquefois que 5 /y Camille, qu ^ ^nquaiy avec nous, me lançait des regards qui signifiaient quelque chose. Je crus même remarquer qu'elle prenait son temps pour cela, comme si elle eût craint que son frère ne s'en aperçût. .11 n'en falj^t pas'SS^MSge pour me persuader que la dam e en tenaiiy ^AÎfesi je me rendis lo sans peine à la prière qu'ils me firent de vouloir passer quelques jours chez eux. Ils me remercièrent de ma complaisance ; et la joie qu'en témoigna Camille confirma l'opinion que j'avais qu'elle me trouvait fort à son g^§/ ^'^tA^

Don Raphaël, me voyant déterminé à faire quelque séjour 1 5 chez lui, me proposa de me mener à son château. Il ^nTSll Bi, une description magnifique, et me parla des plaisirs qu'il *prétSaait * m'y donner.

J'acceptai la proposition, et il fut résolu que nous irions à ce beau château dès le jour suivant. Nous nous levâmes de 20 table en formant un si agréable dessein. Don Raphaël en parut transporté de joie.

« Seigneur Gil Bias, me ditiL en m!gmbrassant, je vous laisse avec ma sœur, jj^^yais de ce'^pj ^s ^donner les ordres nécessaires, et faire ayehiîT toutes les personnes que je veux 25 mettre de la partie. »

A ces paroles, il sortit de la chambre oli nous étions ; et je continuai de m'entretenir avec la dame. Elle me prit la main, et regardant ma bague :

« Vous avez là, dit-elle, un diamant assez joli ; mais il est 30 bien petit. Vous connaissez-v ous en * pierreries ? » ^J,f^^i

Je répondis que non^

(( J'en suis bie n fâché/^ reprit-elle ; car vous me diriez ce que vaut celle-ri. »

En achevant ces mots elle me montra un gros rubis qu'elle S avait au doigt, et pendant que je le considérais, elle me

« Un de mes oncles, qui a été gouverneur dans les Habitations * que les Espagnols possèdent aux îles Philippines, m'a donné ce rubis. Les joailliers de Valladolid l'estiment trois îo cents pistoles.

— Je le croirais bien, lui dis-je ; je le trouve parfaitement beau.- ,,5^^

— Puisqu'il vous plaît, répliqua-t-elle, je veux faire un troc'' avec vous, m

15 Aussitôt elle prit ma bague, et me mit la sienne au petit doigt. Après ce troc, qui me parut une manière galante de faire un présent, Camille me serra la main et me regarda d'un air tendre ; puis tout à coup rompant l'entretien, elle me donna le bonsoir, et se retira toute confuse, comme si

20 elle eût honte j de me faire connaître ses sentiments.

Plein de l'état brillant de mes affaires, je m'enfermai dans la chambre où je devais coucher, après avoir dit à mon valet de venir me réveiller de bonne heure le lendemain. Au lieu de songer à me reposer, je m'abandonnai aux réflexions

25 agréables que ma valise, qui était sur une table, et mon rubis m'inspirèrent

Les bontés de cette généreuse dame se présentaient à mon esprit avec tous leurs charmes; et je goûtais aussi par avance les divertissements que don Raphaël me préparait

30 dans son château. Cependant, parmy ^fant d'images de plaisir, le sommeil ne laissa pas de vemr répandre sur moi

ses pavots. Casque je me sentis assoupi^ je me déshabillai et me couchai.

Le lendemain matin, lorsque je me réveillai, je m'aperçus qu'il était déjà tard. Je fus assez surpris de ne pas voir paraître mon valet, après Tordre qu'il avait reçu de moi. s

(( Ambroise, dis-je en moi-même, mon fidHeAmbroise est à l'église, ou bien il est aujourd'hui fort pares^^uc. »

Mais je perdis bientôt cette opinion de lui pour en prendre une plus mauvaise; car, m'étant levé et ne voyant plus ma valise, je le soupçonnai de l'avoir volée pendant la nuit, 'o Pour éclaicir mes soupçons,! j'wvri^l^orte de ma chambre, et j'appelai l'hypocrite à pTusppirs reprises. Il vint à ma voix un vieillard, qui me dit :

« Que souhaitez-vous, seigneur ? Tous vos gens sont sortis de ma maison avant le jour. 15

— Comment, de votre maison ? m'écriai-je : est-ce que je ne suis pas ici chez don Raphaël ?

* — Je ne sais ce flue. c'est que ce cavalier, me '"^PO^^^'Uf ^,!L>f,^ Vous êtes dans un^jS ^ ei ^rny^ et i 'en suis l'hôte. Hjer au 7 soir, une heure avant voire arrivée, la dame qui a soupe avec 20 vous vint ici, et'^arfefli^cet appartement pour un grand seigneur, disait-elle, qui voyage incognito^ Elle m'a même payé

Te fus alors au fai t.* Je sus ce que je devais penser de Camille et de don Raphaël ; et je compris que mon valet, 25 ayant une entière connaissance de mes affaires, m'avait vendu à ces fourbes. A-^^^xt^lX^ . y^-

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