GIL BLAS CUISINIER ET GARDE-MALADE
Je ne parus pas neuf dans l'art de faire la cuisine. Il est iS vrai que j'en avais fait l'heureux apprentissage sous la dame Léonarde, qui pouvait passer pour une bonne cuisinière ; elle n'était pas toutefois comparable à la dame Jacinte. Celle-ci l'emportait' peut-être sur le cuisinier de l'archevêque de Tolède ; * elle excellait en tout. Quand le dîner 20 fut prêt, nous retournâmes à la chambre du chanoine, où, pendant que je dressais une table auprès de son fauteuil, la gouvernante passa sous le menton du vieillard une serviette, et la lui attacha aux épaules. Un moment après, je servis un potage qu'on aurait pu présenter au plus fameux direc- 25 tour * de Madrid, et deux entrées qui auraient eu de quoi piquer la sensualité d'un vice-roi, si la dame Jacinte n'y eût
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pas épargné les épices de peur d'irriter la goutte du licencié. J'ôtai la bisque lorsqu'il n'en voulut plus, et j'apportai une perdrix flanquée de deux cailles rôties que la dame Jacinte lui dépeça. Elle avait aussi soin de lui faire boire de temps
5 en temps de grands coups de vin, un peu trempé,' dans une coupe d'argent large et profonde, qu'elle lui tenait comm? à un enfant de quinze mois.
Voilà de quelle manière dînait tous les jours notre chanoine, qui était peut-être le plus grand mangeur du chapitre.'
ïo Mais il soupait plus légèrement ; il se contentait d'un poulet ou d'un lapin, avec quelques compotes de fruits. Je faisais bonne chère dans cette maison, j'y menais une vie très douce ; je n'y avais qu'un désagrément, c'est qu'il me fallait veiller mon maître et passer la nuit comme une garde-
15 malade.
« Gil Bias, me dit-il dès la seconde nuit, tu as de l'adresse et de l'activité ; je prévois que je m'accommoderai bien de ton service. Je te recommande seulement d'avoir de la complaisance pour la dame Jacinte, et de faire docilement
20 tout ce qu'elle te dira, comme si je te l'ordonnais moi-même ; c'est une fille qui me sert depuis quinze années avec un zèle tout particulier ; elle a un soin de ma personne que je ne puis assez reconnaître. Aussi, je te l'avoue, elle m'est plus chère que toute ma famille.
25 — Vous avez raison, monsieur, dis-je au licencié ; la reconnaissance doit avoir plus de force sur nous que les lois de la nature.
— Sans doute, reprit-il ; et mon testament fera bien voir que je ne me soucie guère de mes parents. Ma gouvernante
30 y aura bonne part ; et tu n'y seras point oublié, si tu con- •^ues comme tu commences à me servir. Le valet que j'ai
mis dehors hier a perdu par sa faute un bon legs. Si ce misérable ne m'eût pas obligé, par ses manières, à lui donner son congé, je Taurais enrichi ; mais c'était un orgueilleux qui manquait de respect à la dame Jacinte, un paresseux qui craignait la peine.* Il n'aimait point à me veiller, et c'était S pour lui une chose bien fatigante que de passer les nuits à me soulager.
— Ah 1 le malheureux ! m'écriai-je comme si le génie de Fabrice m'eût inspiré, il ne méritait pas d'être auprès d'un si honnête homme que vous. Un garçon qui a le bonheur de lo vous appartenir doit avoir un zèle infatigable ; il doit se faire un plaisir de son devoir, et ne se pas croire occupé lors même qu'il sue sang et eau ' pour vous. »
Je m'aperçus que ces paroles plurent fort au licencié. Il ne fut pas moins content de l'assurance que je lui donnai 15 d'être toujours parfaitement soumis aux volontés de la dame Jacinte. Voulant donc passer pour un valet que la fatigue ne pouvait rebuter, je faisais mon service de la meilleure grâce qu'il m'était possible. Je ne me plaignais point d'être toutes les nuits sur pied. Je ne laissais pas pourtant de 20 trouver cela très désagréable ; et sans le legs dont je repaissais ' mon espérance, je me serais bientôt dégoûté de ma condition ; je n'y aurais pu résister ; il est vrai que je me reposais quelques heures pendant le jour.