‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 5)Chapitre 17 sur 105 · LE LICENCIE SEDILLO ET SA GOUVERNANTE · texte numérisé non relu

LE LICENCIE SEDILLO ET SA GOUVERNANTE

Nous avions si grand'peur d'arriver trop tard chez le vieux licencié, que nous ne fîmes qu'un saut * du cul-de-sac à sa maison. Nous en trouvâmes la porte fermée ; nous frappâmes. Une fille de dix ans, la nièce de la gouvernante, vint ouvrir ; et comme nous lui demandions si Ton pouvait 5 parler au chanoine, la dame Jacinte parut. C'était une personne déjà parvenue à l'âge de discrétion, mais belle encore, et j'admirai particulièrement la fraîcheur de son teint. Elle portait une longue robe d'une étoffe de laine la plus commune, avec une large ceinture de cuir, d'où pendaient d'un lo côté un trousseau de clefs et de l'autre un chapelet à gros grains. Nous la saluâmes avec beaucoup de respect ; elle nous rendit le salut fort civilement, mais d'un air modeste et les yeux baissés.

« J'ai appris, lui dit mon camarade, qu'il faut un honnête 15 garçon au seigneur licencié Sédillo, et je viens lui en présenter un dont j'espère qu'il sera content. »

La gouvernante leva les yeux à ces paroles, me regarda fixement, et, ne pouvant accorder ma broderie avec le discours de Fabrice, elle demanda si c'était moi qui recherchais 20 la place vacante.

« Oui, lui dit le fils de Nunez, c'est ce jeune homme. Tel que vous le voyez, il lui est arrivé des disgrâces qui l'obligent à se mettre en condition ; mais il se consolera de ses malheurs, ajouta-t-il d'un ton doucereux, s'il a le bonheur 25 d'entrer dans cette maison. »

A ces mots, la vieille béate nous dit qu'elle allait nous faire parler au seigneur Sédillo.

Nous suivîmes la dame Jacinte. Le chanoine était logé par bas,* et son appartement consistait en quatre pièces de plain-pied bien boisées.^ Elle nous pria d'attendre un moment dans la première, et nous y laissa pour passer dans 5 la seconde, où était le licencié. Après y avoir demeuré quelque temps en particulier avec lui, pour le mettre au fait,'' elle vint nous dire que nous pouvions entrer. Nous aperçûmes le vieux podagre enfoncé dans un fauteuil, un oreiller sous la tête, des coussins sous les bras, et les jambes appuyées

lo sur un gros carreau* plein de duvet. Nous nous approchâmes de lui sans ménager les révérences ; et Fabrice, portant encore la parole, ne se contenta pas de redire ce qu'il avait dit à la gouvernante ; il se mit à vanter mon mérite, et s'étendit * principalement sur l'honneur que je m'étais acquis

15 dans les disputes de philosophie ; comme s'il eût fallu que je fusse un grand philosophe pour devenir valet d'un chanoine. Cependant, par le bel éloge qu'il fit de moi, il ne laissa pas de jeter de la poudre aux yeux du licencié, qui, remarquant d'ailleurs que je ne déplaisais pas à la dame Jacinte, dit à

20 mon répondant : "

u L'ami,^ je reçois à mon service le garçon que tu m'amènes ; il me revient assez,* et je juge favorablement de ses mœurs puisqu'il m'est présenté par un domestique du seigneur Ordonnez.»

25 D'abord" que Fabrice vit que j'étais arrêté, il fit une grande révérence au chanoine, une autre encore plus profonde à la gouvernante, et se retira fort satisfait, après m'avoir dit tout bas que nous nous reverrions, et que je n'avais qu'à rester là. Dès qu'il fut sorti, le licencié me de-

30 manda comment je m'appelais, pourquoi j'avais quitté ma patrie ; et par ses questions, il m'engagea,*" devant la dame

Jacinte, à raconter mon histoire. Je les divertis tous deux, surtout par le récit de ma dernière aventure. Camille et don Raphaël leur donnèrent une si forte envie de rire, qu'il pensa ^ en coûter la vie au vieux goutteux ; car, comme il riait de toute sa force, il lui prit une toux si violente, que je crus S qu'il allait passer." Il n'avait pas encore fait son testament ; jugez si la gouvernante fut alarmée 1 Je voulus achever mon récit, mais la dame Jacinte, craignant une seconde toux, s'y opposa. Elle m'emmena même de la chambre du chanoine dans une garde-robe où, parmi plusieurs habits, était celui lo de mon prédécesseur. Elle me le fit prendre, et mit à sa place le mien, que je n'étais pas fâché de conserver, dans l'espérance qu'il me servirait encore. Nous allâmes ensuite tous deux préparer le dîner.

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