‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 5)Chapitre 20 sur 105 · L'HERITAGE DU LICENCIE · texte numérisé non relu

L'HERITAGE DU LICENCIE

Ce pauvre ecclésiastique n'en pouvant plus,' comme je voulais lui faire avaler encore un grand verre du spécifique, me dit d'une voix faible :

25 « Arrête, Gjij^Bl a s ^ ne m'en donne pas davantage, mon ami. Je vois bien qu'il faut mourir, malgré la vertu de l'eau ; et, quoiqu'il, m^ ^sjtjvà peine une gomte de sang, je ne m'en

HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE 6l

porte pas mieux pour cela ; ce qui prouve bien que le plus habile médecin du monde ne saurait prolonger nos jours quand leur terme fatal est arrivé. Il faut donc que je me prépare à partir pour Tautre monde : va me chercher un notaire ; je veux faire mon testament. » /yx/uJIrL A^cM^tdÊk

Je m'aperçus effe^^en&nt qu'il changeait à vue d'œil ; ' et la chose me parut si pressante, que je sortis vite pour faire ce qu'il m'ordonnait, laissant auprès de lui la dame Jacinte, qui craignait encore plus que moi qu'il ne mourût sans tester. J'entrai dans la maison du premier notaire lo dont on m' enseig na la demeure, et, le trouvant chez lui :

« Monsieur, lui dis-je, le licencié Sédillo, mon maître, tire à sa fin, il veut faire écrire ses dernières volontés ; il n'y a pas un moment à perdre. » JuArti^

Le notaire était un petit vieillard gai, qai se plaisak à 15 railler ; il me demanda quel médecin voyait le chanoine. Je lui répondis que c'était le docteur Sarîgrado. A ce nom, prenant brusquement son manteau et son chapeau :

tt Vive Dieu 1 s'écria-t-il, partons donc en diligence ; car ce docteur est si expéditif, qu'il ne donne pas le temps à ses 20 malades d'appeler des notaires. Cet homme-là m'a bien ^^^^ s oufflé ' dfes testaments. »

Le licencié, quand nous arrivâmes dans sa chambre, avait

venait de jouer son rôle, et de préparer le bonhomme à lui faire beaucoup de bien. Nous laissâmes le notaire seul avec mon maître, et passâmes, elle et moi, dans l'antichambre, oU nous rencontrâmes le chirurgien, q ue \% méde cin envoyait pour faire une nouvelle et dernière saignéeJ Nous l'arrê- 30 tâmes. jtfOxJo^

CKttendez, maître Martin, lui dit la gouvernant e ; vous ne

^"""^^ ^auriez,! . entrer présentement dans la chambre du seigneur Sé-

dillo. Il va dicter ses dernières volontés à un notaire qui

est avec lui ; vous le saignerez tout à votre aise quand il

S aura fait son testament. » yiJudL

Nous avions grand'peur, ma oeate et moi, a ue. le licencié

ne mourût en testant ; mais, par bonheur, racte ^qui causait

notre inquiétude se fit. Nous vîmes sortir le notaire, qui,

me trouvant sur son passage, me frappa sur Pépaule et me

10 dit en souriant : '

« On n'a point oublié Gil Bias. »

A ces mots, je ressentis une joie toute des plus vives ; et je sus si bon gré à mon maître de s'être souvenu de moi, que je me promis de bien prier Dieu pour lui après sa mort, 15 qui ne manqua pas d'arriver bientôt : car, le chirurgien l'ayant encore saigné, le pauvre vieillard, qui n'était que trop affaibli, expira presque dans le moment. Cpmme il rendait à yjes. derniers soupirs, le médecin parut, et oemeDrar un peu ''^'^^^sotlr^algré l'habitude qu'il avait de dépêcher ses malades. 20 Cependant, loin d'imputer la mort du chanoine à la boisson et aux saignées, il sortit en disant d'un air froid qu'on ne lui avait pas tiré assez de sang ni fait boire assez d'eau chaude. L'exécuteur de la haute médecine,* je veux dire le chirurgien, voyant aussi qu'on n'avait plus besoin de son minis- 25 tère, suivit le docteur Sangrado, l'un et l'autre disant que dès le premier jour ils avaient condamné * le licencié. Effectivement, ils ne se trompaient presque jamais quand ils portaient un pareil jugement.

Sitôt que nous vîmes le patron sans vie, nous fîmes, la

30 dame Jacinte, sa nièce et moi, un concert de cris funèbres

qui fut entendu de tout le voisinage. La béate surtout, qui

avait le plus grand sujet de se réjouir, poussait des accents si plaintifs, qu'elle semblait être la personne du monde la plus touchée. La chambre, en un instant, se remplit de gens moins attirés par la compassion que par la curiosité. Les parents du défunt n'eurent pas plus tôt vent de sa mort, 5 qu'ils vinrent fondre au logis et faire mettre le scellé * partout. Ils trouvèrent la gouvernante si affligée, qu'ils crurent d'abord que le chanoine n'avait point fait de testament; mais ils apprirent bientôt, à leur grand regret, qu'il y en avait un, revêtu de toutes les formalités nécessaires. Lors- 10 qu'on vint à l'ouvrir, et qu'ils virent que le testateur avait disposé de ses meilleurs effets en faveur de la dame Jacinte et de la petite fille, ils firent son oraison funèbre dans des termes peu honorables à sa mémoire. Ils apostrophèrent en même temps la béate, et firent aussi quelque mention de 15 moi. Il faut avouer que je le méritais bien. Le licencié, devant Dieu soit son âme I pour m'engager à me souvenir de lui toute ma vie, s'expliquait ainsi pour mon compte ' par un article de son testament : « Item, puisque Gil Bias est un 1

garçon qui a déjà de la littérature,' pour achever de le rendre 20 / savant, je lui laisse ma bibliothèque, tous mes livres et mes manuscrits, sans aucune exception. »

J'ignorais oii pouvait être cette prétendue bibliothèque ; je ne m'étais point aperçu qu'il y en eût dans la maison. Je savais seulement qu'il y avait quelques papiers, avec cinq 25 ou six volumes, sur deux petits ais de sapin dans le cabinet de mon maître : c'était là mon legs. Encore les livres ne me pouvaient-ils être d'une grande utilité : l'un avait pour titre le Cuisinier parfait ; l'autre traitait de l'indigestion et de la manière de la guérir, et les autres étaient les quatre 30 parties du bréviaire, que les vers avaient à demi rongées. À /"S

l'égard des manuscrits, le plus curieux contenait toutes les pièces ' d'un procès que le chanoine avait eu autrefois pour sa prébende. Après avoir examiné mon legs avec plus d'attention qu'il n'en méritait, je l'abandonnai aux parents qui S me l'avaient tant envié. Je leur remis même l'habit dont j'étais revêtu, et je repris le mien, bornant à mes gages le fruit de' mes services. . J'allai chercher ensuite une autre maison.

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