‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 5)Chapitre 21 sur 105 · LA SAIGNEE ET L'EAU CLAIRE · texte numérisé non relu

LA SAIGNEE ET L'EAU CLAIRE

Je résolus d'aller trouver le seigneur Arias de Londona,

10 et de choisir dans son registre une nouvelle condition ; mais, comme j'étais près d'entrer dans le cul-de-sac où il demeurait, je rencontrai le docteur Sangrado, qui me remit dans le moment.'*

(( Eh I te voilà, mon enfant, me dit-il, je pensais à toi tout

15 a l'heure. J'ai besoin d'un bon garçon pour me servir, et je songeais que tu serais bien mon fait,^ si tu savais lire ou écrire.

— Monsieur, lui répondis-je, sur ce pied-là ^ je suis donc votre affaire, car je sais l'un et l'autre.

20 — Cela étant, reprit-il, tu es l'homme qu'il me faut. Viens chez moi ; tu n'y auras que de l'agrément ; je te traiterai avec distinction. Je ne te donnerai point de gages, mais rien ne te manquera. J'aurai soin de t'entretenir proprement, et je t'enseignerai le grand art de guérir toutes les

25 maladies. En un mot, tu seras plutôt mon élève que mon valet. ))

J'acceptai la proposition du docteur, dans l'espérance que je pourrais, sous un si savant maître, me rendre illustre dans

la médecine. Il me mena chez lui sur-le-champ, pour m'installer dans Pemploi qu'il me destinait ; et cet emploi consistait à écrire le nom et la demeure des malades qui l'envoyaient chercher pendant qu'il était en ville. Il y avait pour cet effet au logis un registre, dans lequel une vieille servante S qu'il avait pour tout domestique, marquait les adresses ; mais, outre qu'elle ne savait point l'orthographe, elle écrivait si mal, qu'on ne pouvait, le plus souvent, déchiffrer son écriture. Il me chargea du soin de tenir ce livre, qu'on pouvait justement appeler un registre mortuaire, puisque les lo gens dont je prenais les noms mouraient presque tous. J'inscrivais, pour ainsi parler, les personnes qui voulaient partir pour l'autre monde, comme un commis, dans un bureau de voitures publiques,^ écrit le nom de ceux qui retiennent des places. J'avais souvent la plume à la main, 15 parce qu'il n'y avait point en ce temps-là de médecin à Valladolid plus accrédité que le docteur Sangrado. Il s'était mis en réputation dans le public par un verbiage spécieux soutenu d'un air imposant, et par quelques cures heureuses, qui lui avaient fait plus d'honneur qu'il ne méritait. 20

Il ne manquait pas de pratiques, ni par conséquent de bien. Il n'en faisait pas toutefois meilleure chère: on vivait chez lui très frugalement. Nous ne mangions d'ordinaire que des pois, des fèves, des pommes cuites ou du fromage. Mais s'il nous défendait, à la servante et à moi, 25 de manger beaucoup, en récompense,' il nous permettait de boire de l'eau à discrétion. Bien loin de nous prescrire des bornes là-dessus, il nous disait quelquefois :

« Buvez, mes enfants ; la santé consiste dans la souplesse et l'humectation des parties. Buvez de l'eau abondamment ; 30 c'est un dissolvant universel ; l'eau fond tous les sels. Le

cours du sang est-il ralenti, elle le précipite ; est-il trop rapide, elle en arrête Timpétuosité. »

Notre docteur était de si bonne foi sur cela, qu'il ne buvait jamais lui-même que de l'eau, bien qu'il fût dans un S âge avancé. Il définissait la vieillesse une phtisie naturelle qui nous dessèche et nous consume ; et, sur cette définition, il déplorait l'ignorance de ceux qui nomment le vin le lait des vieillards. Il soutenait que le vin les use et les détruit, et disait fort éloquemment que cette liqueur funeste est pour

10 eux, comme pour tout le monde, un ami qui trahit et un plaisir qui trompe.

Malgré ces doctes raisonnements, après avoir été huit jours dans cette maison, je commençai à sentir de grands maux d'estomac, que j'eus la témérité d'attribuer au dissol

1 5 vant universel et à la mauvaise nourriture que je prenais. Je m'en plaignis à mon maître dans la pensée qu'il pourrait se relâcher et me donner un peu de vin à mes repas ; mais il était trop ennemi de cette liqueur pour me l'accorder.

« Quand tu auras formé l'habitude de boire de l'eau, me

2o dit-il, tu en connaîtras l'excellence ; au reste, poursuivit-il, si tu te sens quelque dégoût pour l'eau pure, il y a des secours innocents pour soutenir l'estomac contre la fadeur des boissons aqueuses : ' la sauge, par exemple, et la véronique leur donnent un goût délectable ; et, si tu veux lesraj^reenc^e^

25 plus délicieuses, tu n'as qu'à y mêlerto ela fleur ïï'œille t, du romarin ou du coquelicot. »

Il avait beau vanter l'eau, et m'enseigner le secret d'en composer des breuvages exquis, j'en buvais avec tant de modération, que, s'en étant aperçu, il me dit :

30 « Eh I vraiment, Gil Bias, je ne m'étonne point si tu ne jouis pas d'une parfaite santé ; tu ne bois pas assez, mon

ami. L'eau, prise en petite quantité, ne sert qu'à dévelopner lesparties de la bile, et qu'à leur donner plus d'activité ; "^''^ ^^tffleuqu 'il les faut noyer dans un délayant ^ copieux. Je te le garantis, et si tu ne me trouves pas bon pour t'en répondre, Celse ' même t'en sera garant. » 5

Je fis semblant d'être persuadé qu'il avait raison ; j'avouerai même que je le crus effectivement. Je continuai donc à boire de l'eau sur la garantie de Cqlse, ou plutôt je commençai à noyer la bile en buvant copieusement de cette liqueur, quoique de jour en jour je me sentisse plus incommodé. lo Je ne pus pourtant résister toujours à la violence de mes maux, qui s'accrurent à un point que je pris enfin la résolution de sortir de chez le docteur Sangrado. Mais il me chargea d'un nouvel emploi qui me fit changer de sentiment. 15

<( Ekioute, me dit-il un jour, je suis content de toi, je t'aime et sans attendre que tu m'aies servi plus longtemps, j'ai pris la résolution de faire ta fortune dès aujourd'hui ; je veux tout à l'heure te découvrir le fin ' de l'art salutaire que je professe depuis tant d'années. Sache, mon ami, qu'il ne 20 faut que saigner et boire de l'eau chaude : voilà le secret de guérir toutes les maladies du monde. Je n'ai plus rien à t'apprendre, tu sais la médecine à fond ; et, profitant du fruit de ma longue expérience, tu deviens tout d'un coup aussi habile que moi. Tu peux, continua-t-il, me soulager présen- 25 tement ; tu tiendras le matin notre registre, et l'après-midi tu sortiras pour aller voir une partie de mes malades. Tandis que j'aurai soin de la noblesse et du clergé, tu iras pour moi dans les maisons du tiers état^ où l'on m'appellera ; et lorsque tu auras travaillé quelque temps, je te ferai agréger à notre 30 corps. Tu es savant, Gil Bias, avant que d'être médecin ;

au lieu que les autres sont longtemps médecins, et la plupart toute leur vie, avant que d'être savants. »

Je remerciai le docteur de m'avoir si promptement rendu capable de lui servir de substitut ; et, pour reconnaître les 5 bontés qu'il avait pour moi, je Tassurai que je suivrais toute ma vie ses opinions, quand même elles seraient contraires à celles d'Hippocrate. Cette assurance pourtant n'était pas tout à fait sincère. Je désapprouvais son sentiment sur Teau, et je me proposais de boire du vin tous les jours en allant

10 voir mes malades. Je pendis au croc * une seconde fois mon habit brodé pour en prendre un de mon maître et me donner l'air d'un médecin. Après quoi je me disposai à exercer la médecine aux dépens de qui.il appartiendrait." Je débutai par un alguazil qui avait une pleurésie: j'ordonnai qu'on le

15 saignât sans miséricorde, et qu'on ne lui plaignît point ' l'eau. J'entrai ensuite chez un pâtissier à qui la goutte faisait pousser de grands cris. Je ne ménageai pas plus son sang que celui de l'alguazil et j'ordonnai qu'on lui fît boire de l'eau de moment en moment. Je reçus douze réaux pour mes ordon-

20 nances ; ce qui me fit prendre tant de goût à la profession, que je ne demandai plus que plaies et bosses.* j 1 . m^

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