INCONVÉNIENT DE LA SINCERITE
lelques mois après, dans le temps de ma plus grande faveur, nous eûmes une chaude alarme au palais episcopal : l'archevêque tomba en apoplexie. On le secourut si promptement et on lui donna <ie si bons remèdes, que quelques 15 jours après il n'y paraissait plus. Mais son esprit en reçut une rude atteinte. Je le remarquai bien dès la première homélie qu'il composa. J'en attendjs encpr^^une,xependant, pour mieux savoir à quoi m'en tenir.^ Uh 1 Dour ,cçlle-là, , elle fut décisive. Tantôt le bon prélat se rebattait,* tantôt 26 il s'élevait trop haut ou descendait trppbas. C'était un discours diffus, une rhétorique de regent use^** une capucinade.
Je ne -fus pas le seul qui y prît garde. La plupart des auditeurs, comme s'ils eussent été aussi gagea' pour l'examiner, se disaient tout bas les uns aux autres : « Voilà un sermon 25 qui sent l'apoplexie.»
a Allons, monsieur l'arbitre des homélies, me dis-je alors
à moi-même, préparez-vous à faire votre office. Vous voyez que monseigneur tombe ; vous devez Ten avertir, non seulement comme dépositaire de ses pensées, mais encore de peur que quelqu'un de ses amis ne soit assez franc pour vous S prévenir. En ce c^is-là vous savez ce qu'il en arriverait ; vous seriez bm^ ae sôri testament, oU il y aura sans doute pour vous un meilleur legs que la bibliothèque du licencié Sédillo. »
donner. Je jugeais qu'un auteur entête^oeses ouvrages pourrait le recevoir mal ; mais, rejetant cette pensée, je me représentais qu'il était impossible qu'il le prît eilr mauvaise part, après l'avoir exigé de moi d'une manière si pi^essante.
15 Ajoutons à cela que je comptais bien lui parler avec adresse, et lui faire avaler la pilule tout doucement. Enfin, trouvarît que je risquais davantage à garder le silence qu'à le rompre, je me déterminai à parler.
Je n'étais plus embarrassé que d'une chose : je ne savais
20 de quelle façon entamer la parole.' Heureusement l'orateur lui-même me tira de cet embarras en me demandant ce qu'on disait de lui dans le monde, et si l'on était satisfait de son dernier discours. Je répondis qu'on admirait toujours ses homélies, mais qu'il me semblait que la dernière n'avait pas
25 si bien que Iç^ autres affecté l'auditoire.
( ( Comment donc , mon ami, répliqua-t-il avec étonnement, aurait-elle trouvé quelque Aristarque ? *
— Non, monseigneur, lui repartis-je, non. Ce ne sont pas des ouvrages tels que les vôtres que l'on ose critiquer : il n'y
30 a personne qui n'en soit charmé. Néanmoins, puisque vous m'avez recommandé d'être franc et sincère, je prendrai la
liberté de vous dire que votre dernier discours ne me paraît pas tout à fait de la force des précédents. Ne pensez-vous pas cela comme moi ? »
Ces paroles firent pâlir mon maître, qui me dit avec un sourire forcé : S
« Monsieur Gil Bias, cette pièce * n'est donc pas de votre goût?
— Je ne dis pas cela, monseigneur, interrompis-je tout déconcerté. Je la trouve excellente, quoique un peu audessous de vos autres ouvrages. -^*1//^ ^°
— Je vous entends, répliqua-t-il. Je vous parais btisser,M n'est-ce pas ? Tranchez le mot. Vous croyez qu'il est temps que je songe à la retraite ?
— Je n'aurais pas été assez hardi, lui dis-je, pour vous parler si librement, si Votre Grandeur ne me l'eût ordonné. iS Je ne fais donc que lui obéir, et je la supplie très humblement de ne me point savoir mauvais grede manardiesse.
— A Dieu ne plaise,* interrompit-il avec précipitation, à Dieu ne plaise que je vous la reproche 1 II faudrait que je fusse bien injuste. Je ne trouve point du tout mauvais que 20 vous me disiez votre sentiment. C'est votre sentiment seul que je trouve mauves. • l'^i été furieusement la dupe de votre intelligence bornée. »
Quoique démonté,* je voulus chercher quelque modification pour rajuster les choses ; mais le moyen * d'apaiser un 25 auteur irrité, et de plus un auteur accoutumé à s'entendre louer !
(( N'en parlons plus, dit-il, mon enfant. Vous êtes encore trop jeune pour démêler le vrai du faux. Apprenez que je n'ai jamais composé de meilleure homélie que celle qui a le 3c malheur de n'avoir pas votre approbation. Mon esprit,
grâces au ciel, n'a rien encore perdu de sa vigueur. Désormais je choisirai mieux mes confidents ; j'en veux de plus capables que vous de décider. Allez, poursuivit-il, en me poussant par les épaules hors de son cabinet, allez dire à 5 mon trésorier qu'il vous compte cent ducats, et que le ciel vous conduise avec cette somme 1 Adieu I monsieur Gil Bias, je vous souhaite toutes sortes de prospérités, avec un peu plus de goût.»