UN POÈTE À LA MODE
Je sortis du cabinet en maudissam le caprice, ou, poUr
10 mieux dire, la faiblesse de l'archevêque, et plus en colère
contre lui qu'affligé d'avoir perdu ses boapes grâces. Je
doutai même quelque temps si j'irais toiicher mes cent
ducats ; mais, après y avoir bien réfléchi, je ne fus pas assez
sot pour n'en rien faire.
15 J'allai donc demander cette somme au trésorier, sans lui
dire un seul mot de ce qui venait de se passer entre son
maître et moi. Je me décidai s^*c-le-champ à retourner à
Madrid, dans l'espoir" d/è me pousse? à la cour, oli un génie
supérieur, à ce que j'avais ouï-dire, n'est pas absolument
20 nécessaire pour avancer.
Aussitôt arrivé dans cette ville, je logeai dans un hôtel garni ^ et tous les matins j'allais chez le roi, où je passais deux ou trois heures entières à voir entrer et sortir les grands, qui me paraissaient là sans cet éclat dont ils sont
2 s^aifleurs environnés. '^SyU,'tW ^^^^ '
Un jour que je. me promenais et me^j:^ii2à^^ dans "les appartements, y faisant!/ comme beaucoup d'autres, une assez sotte figure, j'aperçus Fabrice que j'avais laissé à Valladolid
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au service d'un administrateur d'hôpital. Ce qui m'étonna, c'est qu'il s'entretenait familièrement avec deux grands seigneurs, qui, à ce qu'il me semblait, prenaient plaisir à l'entendre. Avec cela, il était vêtu aussi 'proprem^rc qu'un
« Nemè tromperais-je poiaL? disais-je en moi-même ; estce bien làJLe fils du barbier Nunez ? C'est peut-être quelque jeune courtisan qui lui ressemble. )>
Je ne demeurai pas longtemps dans le doute. Les seigneurs s'en allèrent ; j'abordai Fabrice. Il me reconnu^^jo dans le moment, me prit par la main, et, après m 'avoir fait traverser la foule avec lui pour sortir des appartements :
f Mon cher Gil Bias, me dit-il en m 'embrassant, je suis ravi (îe te revoir. Que fais-tu à Madrid ? es-tu encore en 1 5 condition ? as-tu quelque charge à la cour ? dans quel état sont tes affaires ? Rends-moi compte de tout ce qui t'est arrivé depuis ton départ précipité de Valladolid.
— Tu me demandes bien des choses à l^^s, lui répondisje ; et nous ne sommes pas dans un lieu p^re à conter des 20 aventures.
— Tu as raison, reprit-îl ; nous serons mieux chez moi. Viens, je vais t'y mener. Ce n'est pas loin d'ici. Je siijjN, libçe^ agréablement logé, parfaitement bien dans ^ mes mex^
^^'^"'"ijlesj*^ je suis content, et suis heureux, puisque je crois 25
-^ l'être. ,, ^xJ^"-^"^ ^ " . . . cv-x CtC^ ;/'f
J'acceptai le parti,' et me laissai entraîner par /Fabrice, qui
me fit arrêter devant une maison de belle apparence, où il
me dit qu'il demeurait. , Nous traversâmes une cour, où il y
avait d'un côté un e:rand escalier qui conduisa it à d es appar- 30
tements superbes, et de l'autre une petite^iribhtee a^lssi
98 p. HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE
obscure qu'étroite, par 011 nous montâmes au logement qui m'avait été vanté. Il consistait en une seule chambre, de laquelle i^orijjagénieu^ ami s'en était fait quatre^ séparées par des cloisons de sfeipm. La première servait d'anticham- 5 bre à la seconde oîi il couchait : il faisait son cabinet de la troisième, et sa cuisine de la dernière. La chambre et l'antichambre étaient tapissœs de cartes géographiques, de ,
thèses de philosophie, et les meubles ^ répçndaient , ^ l^ , . tapisserie. C'était un grand lit de brocart *' tout 'us'e, de
10 vieilles chaises, de serge jaune, garmesŒune frange de ^ie . de Grenade de la .même couleur, une table à pieds (JorésJ ' couvert^ d'un cuir qui paraissait avoir été rouge, et bordée d'uné'èWpIne ae ïàujnor devenu noir par le laps de temps, avec une armoire d'ébène, ornée de figures grossièrement
15 sculptées.'' Il avait pour bureau, dans son cabinet, une petite table ; et sa bibliothèque était composée de quelques livres, avec plusieurs lilassés'' de papiers qu'on voyait sur des ais disposés par étages le long du mur. Sa cuisine, qui ne déparait pas"*Te reste, contenait de la poterie et d'autres
20 ustensiles nécessaires.
Fabrice, après m'avoir donné le loisir de considérer son appartement, me dit : ,^ ^^,^y V, > '^
« Que penses-tu de mon ménage et de mon logement ? n'en es-tu pas enchanté ?
25 — Oui, ma foi, lui répondis-je en souriant. Il faut que tu ne fasses jDas mal tes affaires à Madrid ppur y ê^re aussi ^ , bieri nippé. Tu as sans doute quelque Comnifssiôn T* * . • ,'
— Le ciel m'en préserve I répliqua-t-il. Le parti * que j'ai pris est au-dessus de tous les emplois. Un homme de distinc"
30 tion, à qui cet hôtel appartient, m'y a donné une chambre dont j'ai fait quatre pièces " que j'ai meublées comme tu le
— Eh bien I me dit-il, je vai^^^i^enler. Je suij auteur, je me suis jeté dansje bel esprit j ''^j 'écris en vers et
vois. Je ne m'occupe que de choses qui me font plaisir, et je ne sens pas la nécessité.*
— Parle-moi plus clairement, interrompis- je : tu irrites l'envie que j'ai d'apprendre ce que tu fais.
suis devenu 5 té dansj e bel esprit ; "^ 'écris ei en prose ; je suis au poST et a TaTplurnfe.*^^ ^^"^
— Toi, favori d'Apollon I ' m'écriai-je en riant ; voilà ce que je n'aurais jamais deviné ; je serais moins surpris de te voir tout aijtre chose. Quels charmes as-tu donc pu trouver lo dans la-cônçlition des poètes? Il me semble que ces gens-là ^ sont méprisés aans la vie civile, et qu'ils n'ont pas un ordi-
— ^h fi^ s'écria-t-il à son tour. Tu me p^^-les jd^ ces
, ] pisérables auteurs dont les ouvrages sont Ip reÈut/des 15 libraires et des comédiens. Mais les bons, mon ami, sont sur un meilleur pied dans le monde ; et je puis dire, sans vanité, que je suis du nombre de ceux-ci.
— Je n'en doute pas, lui dis-je : tu es un garçon plein d'esprit ; ce que tu composes ne doit pas être mauvais. Je ne 20 suis en peine que de savoir coij^çient la rage d'écrire a pu te prendre; cela me paraît digne de ma curiosité.
— Ton étonnement est juste, reprit Nunez. J'étais si content de mon état chez le seigneur Manuel Ordonnez, tu sais, l'administrateur d'hôpital, que je n'en souhaitais pas d'autre. 25 M^îs mpn génie s'élevant peu à peu, comme celui de Plante,* aiShoessus de la servitude, je composai une comédie que je ûs représenter par des comédiens qui jouaient à Valladolid. Quoiqu'elle ne . valût pas le diable," elle eut un fort grand succès. Je jugeai par là que Je public ^tait une bonne vache 30 à lait qui se laissait aisément traire. Cette réflexion et la
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fureur de faire de nouvelles pièces * me détachèrent de Phôpital. L'amour de la poésie m 'ôta celui des richesses. Je ./ résolus de me rendre à Madrid, comme au centre des beaux-*' '**'' espiits, pour y former mon goût.
S "^ "inTadministrateur, voyant qu'il combattait inutilement mon dessein, me paya mes gages^ et me fit présent d'une cinquantaine de ducats pour reconnaître mes services. De manière qu'avec cela je fus en état, en arrivant à Madrid, de me mettre proprement ; ^ ce que je ne manquaLpa^de faire. *
lo quoique les écrivains de notre nation ne se picjoeni guef? oe^^ propreté. Je connus bientôt Lope de Vega Carpio, Miguel Cervantes de Saavedra ' et les autres fameux auteurs ; mais préférablement à ces grands Ijommes, je choisis pour mon précepteur un jeune bachelierÇcordouan,* l'incomparable don
15 Louis de Gongora,* le plus beau génie que l'Espagne ait
jamais produit. Ce qu'il a de particulier, c'est que la nature
l'a doué du rare talent de réussir dans toutes sortes de
,. ^ j poésies. Il .excelle prinpipajement dans les pièces satiriques :
voilà son fort Oe n'est pas, comme Lucilius,* un fleuve
20 bourbeux: qui entraîne avec lui beaucoup dejimon ; c'est le Tage ^ qui roule des eaux pures sur un sable d'or.
H C'est donc sous un si habile maître que j'ai feit mon apprentissagCj et j'ose dire,, sans vanité, qu'il y paraît. . Vai si bien pris son esprit,* que je compose déjà des morceaux ''
'^5 abstraits qu'il avouerait. Je vais, à son exemple, débiter ma marchandise dans les grandes maisons, où l'on me reçoit à merveille, et où j'ai affaire à des gens qui ne sont pas fort difficiles. Il est vrai que j'ai le débit séduisant ; * ce qui ne^
nuit pas à mes compositions- -Enfin ie suis aimé de plusieurs,
30 seigneurs, et, je via surtout avec le duc de Médina Sîdonia
comme Horace vivait avec Mecenas.*" Voilà, poursuivit
HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE lOI
Fabrice, de quelle manière j'ai été métamorphosé en auteur. Je n'ai plus rien à te conter. C'est à toi, Gil Bias, à chanter
tes exploits. )) -hx Pr ^/./-.v^- {^î^^'V^
Alors je pris la parole et lui fis le détail qu'il demandait. Après cela, il fut question de dîner. Il tira de son armoire S d'ébène des serviettes, du pain, un reste d'épaule de mouton rôti, une bouteille d'excellent vin, et nous nous mîmes à table avec toute la gaîté de deux amis qui se rencontrent après une /S longue séparation, ^^
Nous trouvâmes le vin si 1;^, cnt'il jfajj^t tirer de l'armoire lo une seconde bouteille. Entrela poire et^le fromage,' je lui témoignai que je serais bien aise de voir quelqu'une de ses productions. Aussitôt il chercha parmi ses papiers un sonnet qu'il me lut d'un airfempliatique. Néanmoins, malgré le charme de la lecture, je trouvai l'ouvrage si obscur, iS que je n'y compris rien du tout. Il s'en aperçut.
« Ce sonnet, me dit-il, ne te paraît pas fort clair, n'est-ce
pas ?» r < j .
Je lui avouai que j'y aurais voulu un peu plus de netteté. Il se mit à rire à mes dépens. 20
« Si ce sonnet, repirit-il, n'est guère intelligible, tant mieux, mon ami. Les sonnets, les odes et les autres ouvrages qui veulent du sublime ne s'accommodent pas du simple et du naturel ; c'est l'obscurité qui en fait tout le mérite.
— Tu te moques de moi, interrompis-je. Il faut du bon 25 sens' et de la clarté dans toutes les poésies, de quelque nature qu'elles ^oient, et si ton incomparable^ Gqngoja n'écrit pas plus clairement que toi, je t'avoue que j'en rabats bien.* C'est un poète qui ne peut tout au plus tromper que son , siècle. Voyons présentement de ta prose. » 3^
Nunez me fit voir une préface qu'il prétendait, disait-il,
mettre à la tête d'un recueil de comédies qu'il avait sous presse. Ensuite il me demanda ce que j'en pensais.
(( Je ne suis pas, lui dis-je, plus satisfait de ta prose que de tes vers. Ton sonnet n'est qu'un pompeux galimatias ; et il
5 y a dans ta préface des expressions trop recherchées, des mots qui ne sont point marqués au coin du public,* des phrases entortillées, pour ainsi dire. En un mot, ton style est singulier. Les livres de nos bons et anciens auteurs ne sont pas écrits comme cela.
lo — Pauvre ignorant, s'écria Fabrice, tu ne sais pas que tout prosateur qui aspire aujourd'hui à la réputation d'une plume délicate affecte cette singularité de style, ces expressions détournées' qui te choquent. Nous sommes cinq ou six novateurs hardis qui avons entrepris de changer la langue du
15 blanc au noir ; * et nous en viendrons à bout, s'il plaît à Dieu, en dépit de Lope de Vega, de Solis,* de Cervantes, et de tous les autres beaux-esprits qui nous chicanent sur nos nouvelles façons de parler.
« Après tout, continua-t-il, notre dessein est louable ; et,
20 le préjugé à part, nous valons mieux que ces écrivains naturels qui parlent comme le commun * des hommes. Je ne sais pas pourquoi il y a tant d'honnêtes gens qui les estiment. Cela était fort bon à Athènes • et à Rome, où tout le monde était confondu, et c'est pourquoi Socrate ' dit à Alcibiade ® que
25 le peuple est un excellent maître de langue. Mais à Madrid, nous avons un bon et un mauvais usage, et nos courtisans s'expriment autrement que nos bourgeois. Tu peux m'en croire ; * enfin notre style nouveau l'emporte sur celui de nos antagonistes. Je veux par un seul trait *° te faire sentir la
30 différence qu'il y a de la gentillesse de notre diction à la platitude de la leur. Ils diraient, par exemple, tout uniment :
(( Les intermèdes embellissent une comédie ; )> et nous, nous disons plus joliment : (( Les intermèdes font beauté dans une comédie.» Remarque bien ce ^«/^^dJ«/^. En sens-tu tout le brillant, toute la délicatesse, tout le mignon ? )> *
J'interrompis mon novateur par un éclat de rire. S
« Va, Fabrice, lui dis-je, tu es un original avec ton langage précieux.^
— Et toi, me répondit-il, tu n'es qu'une bête ' avec ton style naturel. Allez », poursuivit-il en m'appliquant ces paroles de l'archevêque de Grenade, « allez trouver mon trésorier ; 10 qu^il vous compte cent ducats^ et que le del vous conduise avec cette somme, Adieu^ monsieur Gil Bias ; je vous souhaite un peu plus de goût, »
Je renouvelai mes ris à cette saillie ; et Fabi^ice, me pardonnant d'avoir parlé avec irrévérence de ses écrits, ne perdit 15 rien de sa belle humeur. Nous achevâmes de boire notre seconde bouteille : après quoi nous nous levâmes de table, ^^ tous deux assez bien conditionnés.* j^g