UN POSTE DE CONFIANCE
J'avais trop d'envie de revoir Fabrice pour n'être pas chez lui le lendemain de grand matin. « J'allais te chercher tout à 20 l'heure, me dit-il, pour te conduire chez le comte Galiano, grand igeigi ^ w s^cilien^m a besoin d'un secrétaire. Tu sera^'^rnaKSnfeiTraen^e^'lui ; il est riche et fait à Madrid une dépense diimbassadeur. »
Nous nous rendîmes tous deux chez le comte. Nous le 25 trouvâmes en robe de chambre, s'amusant à badiner avec un gros singe, qu'il appelait Cupidon. Il suspendit le plaisir
qu'il prenait à ce passe-temps pour me dire : « Gil Bias, je vous apprendrai tantôt à quoi je prétends vous employer. Vous n'avez en attendant qu'à suivre mon homme d'affaires ; il vient de recevoir des ordres qui vous regardent.» J'obéis,
' 5 laissant Fabrice avec le comte et Cupidon.
L'intendant me conduisit à son appartement en m'accablant d'honnêtetés.* Il envoya chercher le tailleur qui avait habillé toute la maison, et lui ordonna de me faire promptement un habit de la même magnificence que ceux des prin-
10 cipaux officiers.* Le tailleur prit ma mesure et se retira.
Je sortis pour aller chercher mes hardes, et les faire apporter à ma nouvelle demeure. Quand je revins, le comte était à table avec plusieurs seigneurs et le poète Nunez, lequel d'un air aisé se faisait servir et se mêlait à la con-
15 versation.
Pour moi je dînai avec les officiers, qui furent traités, à peu de chose près,' comme le patron. Après le repas, je me retirai dans ma chambre, où je me mis à réfléchir sur ma condition.
20 Tandis que je me livrais à mes réflexions, un laquais vint me dire que tous les cavaliers qui avaient dîné à l'hôtel venaient de sortir pour s'en retourner chez eux, et que M. le comte me demandait. Je volai aussitôt à son appartement, où je le trouvai couché sur un sopha et prêt à faire la sieste
25 avec son singe qui était à côté de lui.
« Approchez, Gil Bias, me dit-il, prenez un siège et m'écoutez. ))
Je fis ce qu'il m'ordonnait, et il me parla dans ces termes : « Don Fabricio * m'a dit qu'entre autres bonnes qualités
30 vous aviez celle de vous attacher à vos maîtres, et que vous étiez un garçon plein d'intégrité. Ces deux choses m'ont
déterminé à vous proposer d'être à moi. J'ai besoin d'un domestique affectionné qui épouse mes intérêts et mette toute son attention à conserver mon bien. Je suis riche, à la vérité ; mais ma dépense va tous les ans fort au delà de mes revenus. Et pourquoi ? C'est qu'on me vole, c'est qu'on s me pille. Je suis dans ma maison comme dans un bois rempli de voleurs. Je soupçonne mon maître d'hôtel * et mon intendant de s'entendre ensemble ; et, si je ne me trompe/ point, en voilà plus qu'il n'en faut pour me ruiner de fond en comble. Vous me direz que, si je les crois fripons, je n'ai lo qu'aies classer. Mais où en prendre d'autres qui soient ■'^pems^^SiVneilleur^ïmorf? Il faut donc que je me contente de les faire observer l'un et l'autre par un homme qui ait droit d'inspection sur leur conduite ; et c'est vous que je choisis pour remplir cette commission. Si vous vous en 15 acquittez bien, soyez sûr que vous ne servirez pas un ingrat. J'aurai soin de vous établir en Sicile ' très avantageusement. »
Après m 'avoir tenu ce discours, il me renvoya ; et dès le soir même, devant tous les domestiques, je fus proclamé 20 surintendant de la maison. Je pris mes fonctions au sérieux ; je réformai les abus, je fis chasser l'intendant, je réduisis les dépenses ; enfin je rétablis l'ordre dans une maison oli tout allait au pillage.
Je demeurai ferme dans la résolution d'être toujours fidèle 25 et zélé. Je ne me démentis ' point, et j'ose dire qu'en quatre mois, par mon épargne, je fis profit à mon maître de trois mille ducats pour le moins. ^
lo6 HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE