‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 5)Chapitre 33 sur 105 · GIL BLAS SECRETAIRE DU DUC DE LERME · texte numérisé non relu

GIL BLAS SECRETAIRE DU DUC DE LERME

En effet le bonheur se présenta à moi sous la forme d'un 25 nouveau maître, don Diègue de Monteser, l'un des hommes de confiance du duc de Lerme, premier min istre de la couronne d'Espagne. J'entrai chez lui comme nrtèftaînÎH J'y

étais déjà ^epuis. six mois, lorsque le secrétaire du duc de Lerme^^MiFa mouS, ce poste devint vacant et don Diëgue l'obtint pour moi. '

Ce fut Monteser qui m'annonça cette agréable nouvelle et me dit : '

: nouvelle ei *rT

« Ami Gil Bias, je vais vous présenter tout à Iftieure au duc de Lerme.»

Nous allâmes dans le moment chez ce ministre, que nous trouvâmes, dans une grande salle, occupé à donner audience. Il y avait là plus de monde que chez le roi. lo

Nous eûmes la patience d'attendre qu'il eût expédié tous ces suppliants. Alors don Diègue lui dit :

« Monseigneur, voici Gil Bias de Santillane, ce jeune homme dont Votre Elxcellence a fait choix pour remplir la place de votre ancien secrétaire. » '5 .^ t-

A ces mots, le duc jeta les yeux sur moi, et me fit entrer . ^ dans son cabinet pour m'entretenir en particulier, ou plutôt pour juger de mon esprit par ma conversation. D'abord il , ,, voulut savoir qui j'étais et la vie que j'avais menée jusque-là. ' Il exigea même de moi là-dessus une narration sincère. Quel 20 détail c'était me demander ! De mentir devant un premier ministre d'Espagne, il n'y avait pas d'apparence.* D'une autre part, j'avais tant de choses à dire aux dépens de ma vanité, que je ne pouvais me résoudre à une confession g^nçrale. ^Comment sortir de cet embarras ? Je pris le parti 2^ âe farder la vérité dans les endroits où elle aurait .fait ^t^éur" '* 'tôute^niie. Maïs il ne laissa pas de" la démêlerj malgré tout mon art.

« Monsieur de Santillane, me dit-il en souriant à la fin de

/non récit, à ce que je vois, vous avez été tant soit peu 30

picaro^ .\. i..- ►

— Monseigneur, lui répondis-je en rougissant, Votre Excellence m'a ordonné d'avoir de la sincérité, je lui ai obéi. ^ . ,j ,. '^ -Vft-w

' .' 'f -\— Te t'en saife bon. çré,* répliqua-t-il. Va, mon enfant, tu 5 en es quitte a iioh marche ; ^ je m'étonne que le mauvais

♦ exemple ne t'ait pas entièrement perdu. Combien y a-t-il d'honnêtes gens qui deviendraient de grands fripons si la fortune les mettait aux mêmes épreuves 1 '

(( Ami Santillane, continua le ministre, ne te souviens plus

lo du passé ; songe que tu es présentement au roi, et que tu

seras désormais occupa pçyir lui. Tu n'as qu'à me suivre ;

je vais t'apprendre en quoi consisteront tes occupations. »

A ces mots, le duc me mena dans un petit cabinet qui

joignait le sien, et oU il y avait sur des tablettes une'ving-

iStaine de registres in-folio * fort épais: ^jV^-X;,

(( C'est ici, me dit-il, que tu travailleras. Tous ces registres que tu vois composent un dictionnaire de toutes les familles nobles qui sont dans les royaumes et principautés de la monarchie d'Espagne. • Chaque livre contient par ordre

20 alphabétique l'histoire abrégée de tous les gentilshommes du royaume, dans laquelle sont détaillés les services qu'eux et leur ancêtres ont rendus à l'État, aussi bien que fefe aif âîi-es d'honneur qui peuvent leur être arrivées. On y fait encore mention de leurs biens, de leurs hiœurs, en un mot, de toutes

25 leurs bonnes et mauvaises qualités ; en sorte que, lorsqu'ils viennent demander des grâces à la cour, je vois d'un coup d'oeil s'ils les méritent. Pour savoir exactement tQutes ces choses, j'ai ' partout des pensionnaires * qui ont soin &e

*' s'en informer et de m'en instruire par des mémoires qu'ils

30 m'envoient ; mais, comme ces mémoires sont diffus et, rfrnplis de façons de parler provinciales, il faut les fédîger et en

polir la diction, parce que le roi se fait lire, quelquefois ces registres. C'est à ce travail, qui demande un style net et concis, que je veux t'employer dès ce moment même. »

En parlant ainsi, il tira d'un grand portefeuille plein de papiers un mémoire qu'il me mit entre les mains; puis il,5 ^ sortit de mon cabinet, pour ni'y laisser faire motîfèoup ^^'-■*" d'essai * eh lil^erf^^^^e me mis à l'œuvre.'

J'avais déjà fait quatre ou cinq pages, quand le duc, impatient de savoir comment je m'y prenais, revint et me dit: 10

« Santillane, montre-moi ce que tu as fait ; je suis curieux de le voir. »

En même temps, jetant la vue sur mon ouvrage, il en lut le commencement avec beaucoup d'attention. Il en parut si ^content; que j'en fus surpris. ^ 15

" (( Tout prévenu que j'étais en ta faveur, reprit-il, je t'avoue que tu as surpassé mon attente. Tu n'écris pas seulement avec toute la' netteté et la précision que je désirais, je trouve encore ton style léger et enjoué. Tu justifies bien le choix que j'ai fait de ta plume, et tu me consoles de la perte de 20 ton prédécesseur. »

Le ministre n'aurait pas borné là mon éloge, si le comte de Lemos, son neveu, ne fût venu l'interrompre en cet endroit. Ils s'enfermèrent tous deux pour s'entretenir en secret d'une affaire de famille. . • 25

Pendant qu'ils étaient ensemble, j'entendis sonner midi. Comme je savais que les secrétaires et les commis quittaient à cette heure-là leurs bureaux pour aller dîner où il leur plaisait, je laissai là mon chef-d'œuvre et sortis pour me rendre chez le plus fameux traiteur du quartier de la cour. 30 Une auberge ordinaire ne me convenait plus. Songe que U4

Il6 HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE

es présentement au roit ces paroles, que le duc m'avait dites, s'offraient sans cesse à ma mémoire, et devenaient des semences d'ambition qui germaient d'instant en instant dans mon esprit.

5 J'eus grand soin, en entrant, d'apprendre au traiteur que j'étais un secrétaire du premier ministre ; et, en cette qualité, je ne savais que lui ordonner de m'apprêter pour mon ^d^i\er. J'avais peur de demander quelque chose qui sentît ^'l'épargne,^ et je lui dis de me donner ce qu'il lui plairait. Il me

10 régala bien, et l'on me servit avec des marques de considération qui me faisaient encore plus de plaisir que la bonne chère. Quand il fut question de payer, je jetai sur la table une pistole, dont j'abandonnai aux valets un quart pour le moins qu'il y avait de reste à/ me rendre. Après quoi ie

15 sortis de chez le traiteur en faisant des écarts de poitrine * comme un jeune homme fort content de sa personne.

Page 1