‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 5)Chapitre 34 sur 105 · MISÈRE · texte numérisé non relu

MISÈRE

Cependant au milieu de ma prospérité, j'appris par deux autres secrétaires du ministre, que celui-ci omettait généralement de leur payer leur^ appointements. Cela abaissa

20 dans le moment mes j'brgueilleuses fumées.* Je me représentai qu'on n'aurait pas sans doute plus d'attention pour moi que pour les autres ; que, par conséquent, je ne devais pas être si charmé de mon poste ; qu'il était moins solide que je ne l'avais cru, et qu'enfin je ne pouvais assez ménager ma

25 bourse. .

J'avais de l'argent pour trois mois au plus. Je me prescrivis ce temps-là pour travailler aux dépens de qui il

appartiendrait,* me proposant, les plus courtes folies, çtant les meilleures, d'abandonner après cela la cour et son' clinquant, si je n'en recevais aucun salaire. Je fis donc mon plan. Je ne. m'attachai plus qu'à mettre à profit les moments d entretien que j avais avec le duc. 5

Quoique Monseigneur ne fît, pour ainsi dire, que paraître et disparaître à' mes yeux tous les jours, je ne laissai pas insensiblement * de me rendre si agréable à Son Excellence, qu'elle me dit une après-dînée : V^

(( Ecoute, Gil Bias, j'aime le caractère de ton esprit, et j'ai lo de la bienveillance pour toi. Tu es un garçon zélé, fidèle, plein d'intelligence et de discrétion. Je ne crois pas mal placer ma confiance en la donnant à «n p'areil sujet.^>

(( Tu iras trouver secrètement de ma part le comte de Lemos, ; chez le prince d'Espagne, et tu lui présenteras cette lettre de i ^ créance,* par laquelle je lui mande qu'il peut s'ouvrir à toi comme à un homme choisi par moi pour être notre messager commun.

(( Pour achever de te mettre en possession de ma confidence, ajouta le duc, je vais te découvrir un dessein que je mé- 20 dite. Je règne, si j'ose le dire, en Espagne. Je ne puis pousser ma fortune plus loin. Mais je voudrais la mettre "à l'abri des tempêtes qui commencent à la menacer ; et pour cet effet je souhaiterais d'avoir pour successeur au ministère le comte de Lemos, mon neveu. * . 25

« Enfin, me disais-je, me voici sous la gouttière ; une pluie d'or va tomber sur moi. Il est impossible que le confident d'un homme qui gouverne la monarchie d'Espagne ne soit pas bientôt comblé de richesses. »

Plein d'une si douce espérance, je voyais d'un œil indiffé- 30 rent ma pauvre bourse tirer à sa fin.

Il8 HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE

J'allai présenter ma lettre au comte de Lemos. Après l'avoir lue, il me conduisit dans une chambre où nous nous, enfermâmes tous deux, et là ce jeune seigneur infeîàArce

* '^ âîscéurs : « Puisque vous avez la confiance du duc de Lerme,

5 je ne doute pas que vous ne la méritiez, et je ne dois faire^

aucune difficulté de vous donner la mienne. Vous'Sauraz

lt^^(ÎÔhc que les choses vont le mieux du monde. Le prince

d'Espagne me distingue de tous les seigneurs qui sont atta-

chés à sa personne, et qui s'étudient' à lui plaire. J'ai eu ce

io matin une conversation particulière avec lui, dans laquelle il m'a paru chagrin de se yoir, par l'avarice du roi, hors d'état de faire une aepen^e convenable /à un prince. Sur cela je n'ai pas manqué de le plaindre ; et j'ai promis de lui porter demain à son lever mille pistoles. Il a été charmé de ma

IS promesse ; et je suis bien sûr de captiver sa bienveillance si je lui tiens parole. Allez dire, ajouta-t-il, toutes ces circonstances à mon oncle, et revenez m'apprendre ce soir ce qu'il h pense là-dessus. »

•"^ Je quittai le comte de Lemos dès qu'il m'eut parlé de

20 cette sorte, et je rejoignis le duc de Lerme, qui, sur mon

- . rapport, me chargea, le soir même, de remettre au comte les . .V mille pistoles.

En m'acquittant de ces nobles commissions, en me mettant de jour en jour plus avant dans les bonnes grâces du

25 premier ministre, avec les plus belles espérances du monde, que j'eusse été heureux si l'ambition m'eût préservé de la faim I II y avait plus de deux mois que je m'étais défait de mon magnifique appartement, et que j'occupais une petke chambre garnie des plus modestes. Quoique cela me fit de

30 la peine, comme j'en sortais de bon matin et que je n'y rentrais que la nuit pour y coucher, je prenais patience. J'étais

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toute la journée sur mon théât|re, c'est-à-dire chez le duc. J'y jouais un rôle de seigneur. Mais, quand j'étais retiré dans mon fâirais, le seigneur s'évanouissait^ et il ne restait que le pauvre Gil Bias, sans argent, et, qui pis est, sans avoir de quoi en faire. Outre que j'étais trop fier pour découvrir S à quelqu'un mes besoins, je ne connaissais personne qui pût m 'aider. J'avais été obligé de vendre mes hardes pièce à pièce.» Je n'avais plus qye celles dont je ne pouvais absolument me passer. Je n'allais plus à l'auberge, faute d'avoir de quoi payer mon ordinaire.^ Que faisais -je donc pour lo , subsister ? Je vais vous le dire. Tous les matins dans nos

' ." ^ bureaux on nous apportait pour déjeuner un petit pain et un doigt ' de vin ; c'était tout ce que le ministre nous faisait dpnner. ^ Je ne mangeais que cela dans la journée, et le soir,

* ^ fe plus' l^ouvénl, je me couchais sans souper. . iS

Telle était la situation d'un homme qui brillait à la cour, quoiqu'il y dût faire plus de pitié que d'envie. Je ne pus néanmoins résister à ma misère, et je me déterminai enfin à la découvrir finement au duc de Lerme, si j'en trouvais l'occasion. Par bonheur elle s'offrit à l'Escurial,* oU le roi et 20 le prince d'Espagne allèrent quelques jours après.

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