‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 5)Chapitre 37 sur 105 · UNE NOCE QUI N'EUT PAS LIEU · texte numérisé non relu

UNE NOCE QUI N'EUT PAS LIEU

Un soir, après avoir renvoyé la compagnie qui était venue souper chez moi, me voyant seul avec Scipion, je lui demands dai ce qu'il avait fait ce jour-là.

• « Un coup de maître/ me répçndit-il. Je veux vous marier à la fille unique d'urv orfèvre de ma connaissance.

— La fille d'un orfèvre I m'écriai-je d'un air dédaigneux ; as-tu peidu l'esprit ? Peux-tu me proposer une bourgeoise ?

20 Quand on a un certain mérite, et qu'on est à la cour sur un certain pied, il me semble qu'on doit avoir des vues plus élevées.

— Eh I monsieur, me repartit Scipion, ne le prenez point sur ce ton-là 1 Savez-vous bien que l'héritière dont il s'agit

25 est un parti de cent mille ducats pour le moins ? N'est-ce pas là un beau morceau d'orfèvrerie ?» ' •

Lorsque j'entendis parler d'une grosse somme, je devins

plus traitable. « Je me rends, dis-je à mon secrétaire ; la dot me détermine.»

Deux jours après, Scipion me dit : « Le seigneur Gabriel, père de Théritière en question, vous donne à souper ce soir. Nous sommes convenus que vous ne parlerez pas du mariage S projeté. Il doit inviter plusieurs marchands de ses amis à ce repas, où vous vous trouverez comme un simple convive, et demain il viendra souper chez vous de la même manière. Vous voyez par là que c'est un homme qui veut vous étudier avant que de passer outre. Il sera bon que vous vous lo observiez un peu devant lui.

— Oh 1 pàfrbleu, interrompis-je d'un air de confiance, qu'il m'examine tant qu'il lui plaira, je ne puis que gagner à cet examen. » v

. Cela s'exécuta de point en point. 15

Je me fis conduire chez l'orfèvre, qui me reçut aussi familièrement que si nous nous fussions déjà vus plusieurs fois. C'était un bon bourgeois qui était, comme nous le disons, poli hasta porfiar,^ Il me présenta la senora Eugenia sa femme, et la jeune Gabriela sa fille. Je leur fis force com- 20 pliments. Je leur dis des riens en fort beaux termes*, des phrases de courtisans. . * ^ i \

Gabriela ne me parut pas désagréabh, soit à cause qu'elle était extrêmement parée, soît que je ne la regardasse qu'au travers de la'aot. ^La bonne maison que* celle du seigneur 25 Gabr.el ! Il y a, je crois, moins d'argent dans les mines du Pérou ' qu'il n'y en avait dans cette maison-là. Ce métal s'y offrait à la vue de toutes parts, sous mille formes différentes. Chaque chambre, et particulièrement celle oli nous nous étions mis à table, était un trésor. Quel spectacle pour les 30 yeux d'un gendre 1 Le beau-père, pour faire plus d'honneur

à son repas, avait assemblé» chez lui cinq ou six marchands, tous personnages graves et ennuyeux/ Ils ne parlèrent qu^ de commerce ; l'on peut dire quff Içur conversation fut plutôt" une conférence de négociants- qu^uh entretien d'amis qui Ssoupent ensemble, f „ ^

Je régalai Porf^re à mon tour le lendemain au soir. Ne pouvant rebloti^ par mon argenterie, j'eus recours à une autre illusion. 'J'i^^vitai à souper ceux de mes amis qui faisaient la plus belle figure à la cour, et que je connaissais

10 pour des ambitieux qui ne mettaient point de bornes à leurs désirs. Ces gens-ci ne s'entretinrent que des grandeurs, que des postes brillants et lucratifs -auxquels ils aspiraient : ce qui fit son enet. Le bourgeois Gabriel, etoura^j de leurs grandes idées, ne se sentait, malgré son bien, qu'un tout

15 petit mortel en comparaison de ces messieurs. Pour moi, faisant l'homme modéré, je dis que je me contenterais d'une fortune médiocre, pomme de vingt mille ducats de rente; sur quoi ces affamés oTionneurs et de richesses s'écrièrent que j'aurais tort, et qu'étant aimé autant que je l'étais du premier

20 ministres^ je ne devais pas m'en tenir à * si peu de chose. Le beaù-père ne perdit pas une de ces paroles; et je Crus remarquer, quand il se retira, qu'il était fort satisfait.

Scipion ne manqua pas de l'aller voir le jour suivant dans la matinée, pour lui demander s'il était content de moi.

25 « J'en suis charmé, lui répondit le bourgeois ; ce garçonlà m'a gagné le cœur. Mais, seigneur Scipion, ajouta-t-il, je vous conjure, par notre ancienne connaissance, de me parler sincèrement. Nous avons tous notre faible,^ comme vous savez. Apprenez-moi celui du seigneur de Santillane.

30 Quelle est son inclination vicieuse ? Ne me la cachez pas, je vous en prie.

— Vous m*offensez, seigneur Gabriel, en me faisant cette question, repartit l'entremetteur. Je suis plus dans vos intérêts que dans ceux de mon maître. S'il avait quelque mauvaise habitude qui fût capable de rendre votre fille malheureuse, est-ce que je vous l'aurais proposé pour gendre ? S non, parbleu I je suis trop votre serviteur. Mais, entre nous, je ne lui trouve poinj d'autre défaut que celui de n'en avoir aucun. Il est trop^skge'fjoîï^OTi jeune homme. ijC.<i A^v^'^^^

— Tant mieux, reprit l'orfèvre ; cela me fait plaisirî Allez, mon ami, vous pouvez l'assurer qu'il aura ma fille, et que je lo la lui donnerais quand il ne serait pas chéri du ministre. »

Aussitôt que mon secrétaire m'eut rapporté cet entretien, je courus chez le seigneur Gabriel, pour le remercier de la disposition favorable oli il était pour moi. Il avait déjà déclaré ses volontés à sa femme et à sa fille, qui me firent i S connaître, pat la manière dont elles me reçurent, qu'elles y étaient Sctumises ^ans répugnance. Il me serra fortement entre ses bras" lorsque nous nous séparâmes, en me disant : .0 « Mon fils, j'ai tant d'impatience de vous voir l'époux de G^briela, que vous le serez dans huit jours tout au plus tard. » 20

La veille de ce jour si désiré, Jesoupai chez le beau-père avec des oncles et des tantes, des cousins et des cousines. Je jouai parfaitement bien le personnage d'un gendre hypocrite. J'eus mille complaisances pour l'orfèvre et pour sa femme ; je conjbrefis le passionné auprès de Gabriela ; je 25 grâcîeusai toute la famille, dont i 'écoutai sans m 'impatienter les plats discours et les r'â^niîemerits toùrgeois. ''"Aussi, pour prix de ma patience, j'eus le bonheur de plaire à tous ^-i les parents. Il n'y en eut pas un qui ne parût s'applaudir de |/ mon alliance. 30

Le repas fini, la compagnie passa dans une grande salle

oïl on la régala d'un concert de voix et d'instruments qui ne fut pas mal exécuté, quoiqu'on n'eût pas choisi les meilleurs sujets' de Madrid. Plusieurs airs gais, dont nos oreilles furent agréablement frappées, nous mirent de si belle S humeur, que nous commençâmes à former des danses. Après nous être bien divertis, il fallut songer à se retirer chez soi. Je prodiguai les révérences et les accolades. <i.\yK^olyi/u^.e,<^ « Adieu, mon gendre, me dit l'orfèvre en m'embrassant ; j'irai chez vous demain matin porter la dot en belles espèces

10 d'or.

— Vous y serez le bienvenu, lui répondis-je, mon cher beau-père. »

Ensuite, donnant le bonsoir à la famille, je gagnai mon équipage qui m'attendait à la porte et je pris le chemin de

15 mon hôtel.

J'étais à peine à deux cents pas de la maison du seigneur Gabriel, que quinze ou vingt hommes, les uns à pied, les autres à cheval, tous armés d'épées et de carabines, entourèrent mon carrosse et l'arrêtèrent en criant : De par le roi!^

20 Ils m'en firent descendre brusquement pour me jeter dans une chaise roulante,' où le principal de ces cavaliers, étant monté avec moi, dit au cocher de toucher * vers Ségovie. Je jugeai bien que c'était un honnête alguazil que j'avais à mon côté. Je voulus le questionner pour savoir le sujet de mon

25 emprisonnement ; mais il me répondit sur le ton de ces messieurs-là, je veux dire brutalement, qu'il n'avait point de compte à me rendre. Je lui dis que peut-être il se méprenait.

« Non, non, repartit-il, je suis sûr de mon fait.* Vous

30 êtes le seigneur de Santillane ; c'est vous que j'ai ordre de conduire où je vous mène.»

N'ayant rien à répliquer à ces paroles, je pris le parti de me taire. Nous roulâmes le reste de la nuit le long du Mançanarez * dans un profond silence. Nous changeâmes de chevaux à Colmenar," et nous arrivâmes sur * le soir à Ségovie, où l'on m'enferma dans la tour. ^j^

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