‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 5)Chapitre 38 sur 105 · DANS LA TOUR DE SEGOVIE · texte numérisé non relu

DANS LA TOUR DE SEGOVIE

On commença par me mettre dans un cachot, oîi on me laissa sur la paille, comme un criminel digne du dernier supplice. Je passai la nuit non pas à me désoler, car je ne sentais pas encore tout mon mal, mais à chercher dans mon esprit ce qui pouvait avoir causé mon malheur. Tantôt je lo m'imaginais que c'était aHnsïPâfu crac de Lerme que j'avais été arrêté; et tantôt je pensais que c'était lui-même qui, pour quelque raison politique, m'avait fait emprisonner, ainsi que les ministres en usent quelquefois avec leurs favoris.

J'étais vivement agité de mes diverses conjectures, quand 15

la clarté du jour, perçant au travers d'une petite fenêtre

grillée, vint offrir à ma vue toute l'horreur du lieu où je me ^

trouvais. Je m'affligeai alors sans modération, et mes yeux

devinrent deux sources de larmes que le souvenir de ma

prospérité rendait intarissabliS/rendant que je.m'aban-20

donnais à ma douleur, il vint dans mon cachot un guicfïetlerJ

qui m'apportait un pain et une cruche d'eau pour ma journée.

Il me regarda, et remarquant que j'avais le visage baigné de

pleurs, tout guichetier qu'il était, il sentit un mouvement de pitié: ^^.vî.-.^ ^j

(( Seigneur prisonnier, me dit-il, ne vous désespérez point. Il ne faut pas être si sensible aux traverses de la vie. Vous

êtes jeune ; après ce temps-ci vous en verrez un autre. En attendant, mangez de bonne grâce le pain du roi.»

Mon consolateur sortit en achevant ces paroles, auxquelles je ne répondis que par des plaintes et des gémissements ; et 5 j'employai tout le jour à maudire mon étoile, sans songer à faire honneur à mes provisions.

La nuit vint pendant ce temps-là, et bientôt un grand bruit de clefs attira mon attention. La porte de mon cachot s'ouvrit, et un moment après il entra un homme qui portait une

10 bougie. Il s'approcha de moi, et me dit :

« Seigneur Gil Bias, vous voyez un de vos anciens amis. Je suis ce don André de Tordesillas * qui demeurait avec vous à Grenade et qui était gKiturfômitle aerarchavêque dans le temps Que vous possédiez les bonnes grâces de ce

15 prélat. Vous lepriates, s'il vous en souvient, d'employer son crédit pour moi, et il me fit nommer pour aller remplir un emploi au Mexique ; ' mais, au lieu de m'embarquer pour les Indes,* je m'arrêtai dans la ville d'Alicante.* TV épousai la fille du capitaine du château, et, parlsuiteŒaventures

20 dont je vous ferai un jour le récit, je suis devemi le châtelain • de la tour de Ségovie. C'est un Sbrineurpour vous, continua-t-il, de rencontrer dans un homme chargé de vous maltraiter, un ami qui n'épargnera rien pour adoucir la rigueur de votre prison. Loin de servir d'instrument à la cruauté .^

25 qu'on veut exercer sur vous, je prétends vous traiter le mieux qu'il me sera possible. Levez-vous et venez avec moi. ))

Le seigneur châtelain me fit traverser une cour et monter par un escalier fort étroit, à une petite chambre qui était

30 toucali riaijt de la tour. Je ne fus pas peu surpris, en entrant dans cette ;chambre, de voir sur une table deux chandelles

qui brûlaient dans des flambeaux de cuivre, et deux couverte \ assez propres.

(( Dans un moment, me dit Tordesillas, on va vous apporter à manger. Nous allons souper ici tous deux. C'est ce réduit que je vous ai destiné pour logement ; vous y serez 5 mieux que dans votre cachot. Outre cela, comptez que le linge et les autres choses qui sont nécessaires à un homme qui aime la propreté ne vous manqueront pas. De plus, vous serez bien couché, bien nourri, et je vous fournirai des livres tant que vous en voudrez ; en un mot, tous les agré- lo ments qu'un prisonnier peut avoir.»

Tout en soupant, Tordesillas m'apprit le motif de ma disgrâce. C'était à cause des services peu honorables que le duc de Lerme m'avait fait rendre au prince d'Espagne, que j'avais été emprisonné, sur l'ordre du roi, qui avait tout ^5 appris.

Je passai deux heures pour le moins à réfléchir sur ce que Tordesillas m'avait raconté.

L'idée la plus affligeante pour moi, celle qui me désespérait, et dont mon esprit ne pouvait se détacher, c'était le pil- 20 lage auquel je m'imaginais bien que tous mes effets avaient été abandonnés.

Je me peignais le désordre qui devait régner dans ma maison, et je faisais sur cela des réflexions toutes plus tristes les unes que les autres. La confusion de tant de pensées 25 différentes me jeta dans un accablement qui me devint favorable : le sommeil, qui m'avait fui la nuit précédente, vint répandre sur moi ses pavots. La bonté du lit, la fatigue que j'avais soufferte, ainsi que la fumée des viandes et du vin, y contribuèrent aussi. Je m'endormis profondément ; et, selon 3° toutes les apparences, le jour m'aurait surpris dans cet état,

si je n'eusse été réveillé tout à coup par un bruit assez extraordinaire dans les prisons. J'entendis le son d'une guitare et la voix d'un homme en même temps. J'écoute avec attention ; je n'entends plus rien ; je crois que c'est un songe. 5 Mais, un instant après, mon oreille fut frappée du son du même instrument et de la même voix qui chantait les vers suivants :

Ay de mi ! un anno feîice Parece un soplo ligero ; 10 Pero sin dicha un tétante

Es un siglo de tormento}

VQi

Ce couplet, qui paraissait avoir été fait exprès pour moi, irrita mes ennuis.*

(( Je n'éprouve que trop, disais-je, la vérité de ces p

15 II me semble que le temps de mon bonheur s'est écoulé bien vite, et qu'il y a déjà un siècle que je suis en prison.»

Je me replongeai dans une affreuse rêverie, et je recommençai à me désoler comme si j'y eusse pris plaisir. Mes lamentations finirent avec la nuit ; et les premiers rayons du

20 soleil, dont ma chambre fut éclairée, calmèrent un peu mes inquiétudes. Je me levai pour aller ouvrir ma fenêtre et donner de l'air à ma chambre. Puis je commençai à m 'habiller, et déjà j'étais à demi vêtu, quand Tordesillas vint me dire : « Seigneur Gil Bias, j'î viens de parler à un jeune homme

25 qui s'est présenté à la porte de cette prison. Il m'a demandé si vous n'étiez pas prisonnier ; e^, sur le refus que j'ai fait de contenter sa curiosité : Noble châtelain, m'a-t-il dit les larmes aux yeux, ne rejetez pas la très humble prière que je vous fais de m'apprendre si le seigneur de Santillane est ici.

30 Je suis son premier domestique, et vous ferez une action charitable si vous me permettez de le voir.»

J'assurai Tordesillas qu'il ne pouvait me faire un plus grand plaisir que de m'amener ce jeune homme, qui probablement avait à me dire des choses qu'il m'importait fort de savoir. J'attendis avec impatience le moment qui devait offrir à mes yeux mon fidèle Scipion ; car je ne doutais pas S que ce ne fût lui, et je ne me trompais point. 'Après les premiers moments donnés, de part et d'autre,* à la joie de nous revoir, Scipion me dit :

« Pourquoi n'écrivez-vous pas au ministre. Je lui porterai la lettre et je vous promets de la lui remettre en main w propre. »

Je demandai aussitôt du papier et de l'encre. Je composai un morceau d'éloquence que Scipion trouva pathétique, et que Tordesillas mit au-dessus des homélies mêmes de l'archevêque de Grenade. 15

Je me flattais que le duc de Lerme serait ému de compassion en lisant le triste détail que je lui faisais d'un état misérable oh je n'étais point ; et, dans cette confiance, je fis partir mon courrier, qui ne fut pas sitôt à Madrid, qu'il alla chez ce ministre. 20

Son Excellence ouvrit la lettre, la parcourut des yeux, et dit à Scipion d'un air furieux, devant quelques personnes qui pouvaient l'entendre :

« Ami, dites à Santillafi que je le trouve bien hardi d'oser s'adresser à moi, après l'indigne action qu'il a faite, et pour 25 laquelle il est si justement châtié. C'.est un malheureux qui ne doit plus compter sur mon appui, et que j'abandonne au ressentiment du roi.»

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