‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 5)Chapitre 4 sur 105 · GIL BLAS VEND SA MULE · texte numérisé non relu

GIL BLAS VEND SA MULE

J'arrivai heureusenient à Penaflor : je m'arrêtai à la porte d'une hôtellerie d'assez bonne apparence. Je n'eus pas mis pied à terre, que l'hôte vint me recevoir fort civilement. Il 25 détacha lui-même ma valise, la chargea sur ses épaules, et me conduisit à une chambre, pendant qu'un de ses valets menait ma mule à l'écurie. Cet hôte, le plus grand babillard des

Asturies/ et aussi prompt à conter sans nécessité ses propres affaires que curieux de savoir celles d'autrui, m'apprit qu'il se nommait André Corcuelo ; qu'il avait servi longtemps dans les armées du roi en qualité de sergent, et que, depuis quinze mois, il avait quitté le service pour épouser une fille, S qui faisait valoir le bouchon.' Il me dit encore une infinité d'autres choses que je me serais fort bien passé ^ d'entendre. Après cette confidence, se croyant en droit de tout exiger de moi, il me demanda d'où je venais, où j'allais, et qui j'étais. A quoi il me fallut répondre article par article, parce qu'il 'o accompagnait d'une profonde révérence chaque question qu'il me faisait, en me priant d'un air si respectueux d'excuser sa curiosité, que je ne pouvais me défendre de la satisfaire. Cela m'engagea dans un long entretien avec lui, et me donna lieu* de parler du dessein et des raisons que j'avais de me 15 défaire de ma mule pour prendre la voie du muletier. Ce qu'il approuva fort, non succinctement ; car il me représenta là-dessus tous les accidents fâcheux qui pouvaient m'arriver sur la route: il me rapporta même plusieurs histoires sinistres de voyageurs. Je croyais qu'il ne finirait point. Il finit 20 pourtant, en disant que, si je voulais vendre ma mule, il connaissait un honnête maquignon qui l'achèterait. Je lui témoignai qu'il me ferait plaisir de l'envoyer chercher : il y alla sur-le-champ lui-même avec empressement.

Il revint bientôt accompagné de son homme qu'il me pré- 25 senta, et dont il loua fort la probité. Nous entrâmes tous trois dans la cour, où l'on amena ma mule. On la fit passer et repasser devant le maquignon, qui se mit à l'examiner depuis les pieds jusqu'à la tête. Il ne manqua pas d'en dire beaucoup de mal. J'avoue qu'on n'en pouvait dire beaucoup 3° de bien ; mais, quand c'aurait été la mule du pape, il y aurait

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tro uva à it/^ Hirp II assurait donc qu'elle avait tous les défauts du monde ; et, pour mieux me le persuader, il en attestait l'hôte, qui sans doute avait ses raisons pour en convenir.

5 « Eh bien, me dit froidement le maquignon, combien prétendez-vous vendre ce vilain animal-là ? »

Après réloge qu'il en avait fait, et l'attestation du seigneur Corcuelo, que je croyais homme sincère et bon connaisseur, j'aurais donné ma mule pour rien ; c'est pourquoi 10 je dis au marchand que je m'en rapportais à sa bonne foi ;

L qu'il n'avait qu'à priser la bête en conscience, et que je m'en tiendrais à la prisée.* Alors faisant l'homme d'honneur, il me répondit qu'en intéressant sa conscience je le prenais par son faible.' Ce n'était pas effectivement par son fort ; car, j 15 au lieu de faire monter l'estimation à dix ou douze pistoles,* ' comme mon oncle, il n'eut pas honte de la fixer à trois ducats, que je reçus avec autant de joie que si j'eusse gagné à ce marché-là.

Après m 'être si avantageusement défait de ma mule, l'hôte

20 me mena chez un muletier qui devait partir le lendemain pour

Astorga. Ce muletier me dit qu'il partirait avant le jour, et

qu'il aurait soin de venir me réveiller. Nous convînmes du

prix tant pour le louage d'une mule que pour ma nourriture ;

et quand tout fut réglé entre nous, je m'en retournai vers

25 l'hôtellerie avec Corcuelo, qui, chemin Ilaisant,' se mit à me

raconter l'histoire de ce muletier. Il m'apprit tout ce qu'on

en disait dans la ville. Enfin il allait de nouveau m'étourdir

de son babil importun, si par bonheur un homme assez bien

fait * ne fût venu l'interrompre en l'abordant avec beaucoup /

30 de civilité. Je les laissai ensemble, et continuai mon chemin.^ /*

sans soupçonner que j'eusse la moindre part à leur entretien.

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