‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 5)Chapitre 5 sur 105 · UN PARASITE · texte numérisé non relu

UN PARASITE

Je demandai à souper dès que je fus dans Phôtellerie. C'était un jour maigre : * on m'accommoda des œufs. Lorsque Tomelette qu'on me faisait fut en état de m'être servie, je m'assis tout seul à une table. Je n'avais pas encore mangé le premier morceau, que l'hôte entra suivi de l'homme S qui l'avait arrêté dans la rue. Ce cavalier portait une longue rapière, et pouvait bien avoir trente ans. Il s'approcha de moi d'un air empressé.

(( Seigneur écolier, me dit-il, je viens d'apprendre que vous êtes le seigneur Gil de Bias de Santillane, l'ornement d'O- lo viédo et le flambeau * de la philosophie. Est-il bien possible que vous soyez ce savantissime,^ce bel esprit dont la réputation est si grande en ce pays-ci ? Vous ne savez pas, continua-t-il en s'adressant à l'hôte et à l'hôtesse, vous ne savez pas ce que vous possède? : vous avez un trésor dans i S votre maison : vous voyez dans ce jeune gentilhomme la huitième merveille du monde.»

Puis, se tournant de mon côté et me jetant les bras au cou :

« Excusez mes transports, ajouta-t-il, je ne suis point 20 maître de la joie que votre présence me cause.»

Je ne pus lui répondre sur-le-champ, parce qu'il me tenait si serré, que je n'avais pas la respiration libre ; et ce ne fut qu'après que j'eus la tête dégagée de l'embrassade, que je lui dis : 25

« Seigneur cavalier, je ne croyais pas mon nom connu à Penaflor.

— Comment, connu ? reprit-il sur le même ton ; nous tenons registre de tous les grands personnages qui sont à vingt lieues à la ronde. Vous passez ici pour un prodige ; et je ne doute pas que l'Espagne ne se trouve un jour aussi 5 vaine de vous avoir produit que la Grèce d'avoir vu naître ses sept sages.))

Ces paroles furent suivies d'une nouvelle accolade, qu'il me fallut encore essuyer au hasard d'avoir le sort d'Antée.* Pour peu que j'eusse eu ^ d'expérience, je n'aurais pas été la

10 dupe de ses démonstrations ni de ses hyperboles; j'aurais bien connu, à ses flatteries outrées, que c'était un de ces parasites que l'on trouve dans toutes les villes, et qui, dès qu'un étranger arrive, s'introduisent auprès de lui pour remplir leur ventre à ses dépens ; mais ma jeunesse et ma vanité

15 m'en firent juger tout autrement. Mon admirateur me parut un fort honnête homme,* et je l'invitai à souper avec moi.

« Ah 1 très volontiers, s'écria-t-il ; je sais trop bon gré * à mon étoile de m'avoir fait rencontrer l'illustre Gil Bias de Santillane, pour ne pas jouir de ma bonne fortune le plus

20 longtemps que je pourrai. Je n'ai pas grand appétit, poursuivit-il ; je vais me mettre à table pour vous tenir compagnie seulement, et je mangerai quelques morceaux par complaisance.)) *

En parlant ainsi, mon panégyriste s'assit vis-à-vis de moi.

25 On lui apporta un couvert. Il se jeta d'abord sur l'omelette avec tant d'avidité, qu'il semblait n'avoir mangé de trois jours. A l'air complaisant dont il s'y prenait," je vis bien qu'elle serait bientôt expédiée. J'en ordonnai une seconde, qui fut faite si promptement, qu'on nous la servit comme nous

30 achevions, ou plutôt comme il achevait de manger la première. Il y procédait pourtant d'une vitesse toujours égale,

et trouvait moyen, sans perdre un coup de dent, de me donner louanges sur louanges ; ce qui me rendait fort content de ma petite personne. Il buvait aussi fort souvent : tantôt c'était à ma santé, et tantôt à celle de mon père et de ma mère, dont il ne pouvait assez vanter le bonheur d'avoir 5 un fils tel que moi. En même temps il versait du vin dans mon verre, et m'excitait à lui faire raison.*

Je ne répondais -point mal aux santés qu'il me portait ; ce qui, avec ses flatteries, me mit insensiblement de si belle humeur, que, voyant notre seconde omelette à moitié mangée, lo je demandai à l'hôte s'il n'avait pas de poisson à nous donner. Le seigneur Corcuelo, qui, selon toutes les apparences, s'entendait " avec le parasite, me répondit :

« J'ai une truite excellente ; mais elle coûtera cher à ceux qui la mangeront : c'est un morceau trop friand pour vous. 15

— Qu'appelez-vous trop friand ? dit alors mon flatteur d'un ton de voix élevée ; vous n'y pensez pas, mon ami : apprenez que vous n'avez rien de trop bon pour le seigneur Gil Bias de Santillane, qui mérite d'être traité comme un prince. »

Je fus bien aise qu'il eût relevé les dernières paroles de 20 l'hôte, et il ne fit en cela que me prévenir. Je m'en sentais offensé, et je dis fièrement à Corcuelo :

« Apportez-nous votre truite, et ne vous embarrassez pas du reste, n

L'hôte, qui ne demandait pas mieux, se mit à l'apprêter, 25 et ne tarda guère à nous la servir. A la vue de ce nouveau plat, je vis briller une grande joie dans les yeux du parasite, qui fit paraître une nouvelle complaisance,^ c'est-à-dire qu'il donna sur * le poisson comme il avait donné sur les œufs. Enfin, après avoir bu et mangé tout son soûl,* il voulut finir 30 la comédie.

« Seigneur Gil Bias, me dit-il en se levant de table, je suis trop content de la bonne chère que vous m'avez faite pour vous quitter sans vous donner un avis important dont vous me paraissez avoir besoin. Soyez désormais en garde contre

S les louanges. Défiez-vous des gens que vous ne connaîtrez point. Vous en pourrez rencontrer d'autres qui voudront, comme moi, se divertir de votre crédulité, et peut-être pousser les choses encore plus loin ; n'en soyez point la dupe, et ne vous croyez point, sur leur parole, la huitième merveille

10 du monde. »

En achevant ces mots, il me rit au nez, et s'en alla. Je fus aussi sensible à cette baie * que je l'ai été dans la suite ^ aux plus grandes disgrâces qui me sont arrivées. Je ne pouvais me consoler de m'être laissé tromper si grossière-

15 ment, ou, pour mieux dire, de sentir mon orgueil humilié.

a Eh quoi ! dis-je, le traître s'est donc joué de moi ? Il

n'a tantôt abordé mon hôte que pour lui tirer les vers du

nez,* ou plutôt ils étaient d'intelligence * tous deux. Ah 1

pauvre Gil Bias, meurs de honte d'avoir donné à ces fripons

20 un juste sujet de te tourner en ridicule. Ils vont composer de tout ceci une belle histoire qui pourra bien aller jusqu'à Oviédo, et qui t'y fera beaucoup d'honneur. Tes parents se repentiront sans doute d'avoir tant harangué un sot : loin de m'exhorter à ne tromper personne, ils devaient me recomman-

25 der de ne me pas laisser duper.

Agité de ces pensées mortifiantes, enflammé de dépit, je m'enfermai dans ma chambre et me mis au lit ; mais je ne pus dormir, et je n'avais pas encore fermé l'œil lorsque le muletier me vint avertir qu'il n'attendait plus que moi pour

30 partir. Je me levai aussitôt ; et pendant que je m'habillais, Corcuelo arriva avec un mémoire de la dépense, dans lequel

la truite n'était pas oubliée ; et non seulement il m'en fallut passer par oîi il voulut/ mais j'eus encore le chagrin, en lui livrant mon argent, de m 'apercevoir que le bourreau se ressouvenait de mon aventure. Après avoir bien payé un souper dont j'avais fait si désagréablement la digestion, je me S rendis chez le muletier avec ma valise, en donnant à tous les diables le parasite, l'hôte et l'hôtellerie.

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