J BELLES RESOLUTIONS
Au bout de huit jours je vis revenir mon homme, qui m'apn 15 prit que le prince avait, non sans peine, obtenu du roi ma liberté ; ce qui me fut confirmé dès le même jour par le seigneur châtelain, qui vint me dire en m'embrassant :
(( Mon cher Gil Bias, grâces au ciel, vous êtes libre ! Les portes de cette prison vous sont ouvertes ; mais c'est à deux 20 conditions qui vous feront peut-être beaucoup de peine, et que je me vois à regret obligé de vous faire savoir. Sa Majesté vous défend de vous montrer à la cour et vous ordonne de sortir des deux Castilles ' dans un mois. Je suis très mortifié qu'on vous interdise la cour.
25 — Et moi, j'en suis ravi, lui répondis-je. Dieu sait ce que j'en pense. Je n'attendais du roi qu'une grâce, il m'en fait deux. ))
Étant donc assuré que je n'étais plus prisonnier, je fis louer deux mules, sur lesquelles cous montâmes le lendemain, mon confident et moi, après que j'eus remercié mille fois Tordesillas de tous les témoignages d'amitié que j'avais reçus de lui. Nous prîmes gaiement la route de Madrid, S pour aller retirer des mains du seigneur Gabriel nos deux sacs, où il y avait dans chacun cinq cents doublons, lesquels Scipion avait eu la présence d'esprit de mettre en sûreté, au moment de ma disgrâce. Chemin faisant, mon associé me dit : 10
tt Si nous ne sommes pas assez riches pour acheter une terre magnifique, nous pourrons en avoir du moins une raisonnable.
— Quand nous n'aurions qu'une cabane, lui répondis-je, j'y serais satisfait de mon sort. Quoique je sois à peine au »5 milieu de ma carrière, je me sens revenu * du monde, et je ne prétends plus vivre que pour moi. Outre cela, je te dirai que je me suis formé des agréments de la vie champêtre une idée qui m'enchante, et qui m'en fait jouir par avance. Il me semble déjà que je vois l'émail ' des prairies, que j'en- 20 tends chanter les rossignols et murmurer les ruisseaux ; tantôt je crois prendre le divertissement de la chasse, et tantôt celui de la pêche. Imagine-toi, mon ami, tous les différents plaisirs qui nous attendent dans notre solitude, et tu en seras charmé comme moi. A l'égard de notre nourriture, 25 la plus simple sera la meilleure. Un morceau de pain pourra nous contenter ; quand nous serons pressés de la faim, nous le mangerons avec un appétit qui nous le fera trouver excellent. La volupté n'est point dans la bonté des aliments exquis, elle est toute en nous ; et cela est si vrai, 30 que mes repas les plus délicieux ne sont pas ceux où je vois
régner la délicatesse et l'abondance. La frugalité est une source de délices merveilleuse pour la santé.
— Avec votre permission, seigneur Gil Bias, interrompit mon secrétaire, je ne suis pas tout à fait de votre sentiment
5 sur la prétendue frugalité dont vous voulez me faire fête. Pourquoi nous nourrir comme des Diogenes ? ^ Quand nous ne ferions pas de si mauvaise chère," nous ne nous en porterions pas plus mal. Croyez-moi, puisque nous avons. Dieu merci, de quoi rendre notre retraite agréable, n'en faisons
10 pas le séjour de la faim et de la pauvreté. Sitôt que nous aurons une terre, il faudra la munir de bons vins et de toutes les autres provisions convenables à des gens d'esprit,' qui ne quittent pas le commerce des hommes pour renoncer aux commodités de la vie, mais plutôt pour en jouir avec plus de
15 tranquillité. « Ce qu'on a dans sa maison, dit Hésiode,* ne (( nuit pas, au lieu que ce qu'on n'y a point peut nuire. Il « vaut mieux, ajoute-t-il, posséder chez soi les choses nécesu saires, que de souhaiter de les avoir. »
— Comment diable,* monsieur Scipion, interrompis-je à 20 mon tour, vous connaissez les poètes grecs 1 Eh I oli avez-
vous fait connaissance avec Hésiode ?
— Chez un savant, me répondit-il. J'ai servi quelque temps à Salamanque un pédant qui était un grand commentateur. Il vous faisait en moins de rien un gros volume. Il
25 le composait de passages hébreux, grecs et latins, qu'il tirait des livres de sa bibliothèque et traduisait en castillan.* Comme j'étais son copiste, j'ai retenu je ne sais combien de sentences aussi remarquables que celles que je viens de vous citer.
— Cela étant, lui répliquai-je, vous avez la mémoire bien ►rnée. Mais pour revenir à notre projet, dans quel royaume
d'Espagne jugez-vous à propos que nous allions établir notre résidence philosophique ?
— J'opine pour T Aragon, repartit mon confident. Nous y trouverons des endroits charmants oîi nous pourrons mener une vie délicieuse. S
— Eh bien ! lui dis-je, soit ; arrêtons-nous à T Aragon : j'y consens. Puissions-nous y déterrer un séjour qui me fournisse tous les plaisirs dont se repaît mon imagination I »
Lorsque nous fûmes arrivés à Madrid, nous allâmes descendre à un petit hôtel garni oli Scipion avait logé dans ses lo voyages ; et la première chose que nous fîmes fut de nous rendre chez l'orfèvre, pour retirer de ses mains nos doublons. Il nous reçut parfaitement bien, et me témoigna beaucoup de joie de me voir en liberté.
« Je vous proteste, ajouta-t-il, que j'ai été sensible à votre 15 disgrâce, qu'elle m'a dégoûté de l'alliance des gens de cour. Leurs fortunes sont trop en l'air.* J'ai marié ma fille Gabriela à un riche négociant.
— Vous avez fort bien fait, lui répondis-je ; outre que cela est plus solide, c'est qu'un bourgeois qui devient beau- 20 père d'un homme de qualité n'est pas toujours content de monsieur son gendre. »
Puis changeant de discours, et venant au fait : ' « Seigneur Gabriel, poursuivis-je, ayez, s'il vous plaît, la bonté de nous remettre les deux mille pistoles que ... 25
— Votre argent est tout prêt », interrompit l'orfèvre, qui, nous ayant fait passer dans son cabinet, nous montra deux sacs oîi ces mots étaient inscrits sur des étiquettes : Ces sacs de doublons appartiennent au seigneur Gil Bias de Santillane,
Voilà, me dit-il, le dépôt tel qu'il m'a été confié.» 30
Je rendis grâces au seigneur Gabriel du plaisir qu'il m'avait
fait et, fort consolé d'avoir perdu sa fille, nous emportâmes les sacs à notre hôtel, oli nous nous mîmes à visiter nos doubles pistoles.* Le compte s'y trouva, à cinquante près,' qui avaient été employées aux frais de mon élargissement. S Nous ne songeâmes plus qu'à nous mettre en état de partir pour l'Aragon.