GIL BLAS REÇOIT LA TERRE DE LIRIAS
A Madrid je rencontrai don Alphonse, à qui je fis le récit de mon élévation et de ma chute.
Je lui racontai toute cette histoire, et je finis mon récit par
10 la résolution que j'avais prise d'acheter, du peu de bien qui me restait de ma prospérité passée, une chaumière pour y aller mener une vie retirée.
Après m 'avoir écouté avec beaucoup d'attention, don Alphonse me répliqua :
15 « Mon cher Gil Bias, vous savez que je vous ai toujours aimé. Puisque vous êtes dans le dessein de vivre à la campagne, je vous donne une petite terre que nous avons près de Lirias, à quatre lieues de Valence. Vous la connaissez. C'est un présent que nous pouvons vous faire sans nous incom-
20 moder. J'ose vous répondre que mon père ne me désavouera * point, et que cela fera un vrai plaisir à Séraphine. »
Je me jetai aux genoux de don Alphonse, qui me releva dans le moment. Je lui baisai la main et je fus plus charmé de son bon cœur que de son bienfait.
25 Sur ces entrefaites arriva don César. Il ne fit guère moins paraître de joie que son fils en me voyant. Ils me menèrent sur-le-champ chez im notaire, où ils firent dresser
la donation, qu'ils signèrent tous deux avec plus de plaisir qu'ils n'auraient signé un acte ' à leur profit. Quand le contrat fut expédié, ils me le remirent entre les mains, en me disant que la terre de Lirias n'était plus à eux, et que j'en pourrais aller prendre possession quand il me plairait. Je S volai vers notre hôtel, oli je ravis d'admiration mon secrétaire, lorsque je lui annonçai que nous avions une terre dans le royaume de Valence, et que je lui contai de quelle manière je venais de faire cette acquisition.
« Combiêï peut valoir ce petit domaine ? me dit-il. lo
— Cinq cents ducats de rente, lui répondis-je, et je puis t'assurer que c'est une aimable solitude. Je la connais pour y a,voir été plusieurs fois. C'est une petite maison sur les b^rds du Guadalaviar,' dans un hameau de cinq ou six
eux,' et dans un pays charmant. 15
Ce qui me plaît davantage, s'écria Scipion, c'est que nous aurons là de bon gibier, avec du vin de Benicarlo * et d'excellent muscat. Allons, mon patron, hâtons-nous de quitter le monde et de gagner notre ermitage.
— Je n'ai pas moins d'envie d'y être que toi, lui repartis- 20 je, mais il faut auparavant que je fasse un tour ayx Asturies. Mon père et ma mère n'y sont pas dans une heureuse situation. Je prétends les aller chercher pour les conduire à Lirias, où ils passeront en repos leurs derniers jours. Le ciel ne m'a peut-être fait trouver cet asile que pour les y 25 recevoir, et il me punirait si j'y manquais. »
Scipion loua fort mon dessein ; il m'excita même à l'exécuter.
tt Ne perdons pas de temps, me dit-il : je me suis assuré déjà d'une chaise roulante ; achetons vite des mules et pre- 30 nons le chemin d'Oviédo.
— Oui, mon ami, lui répondis-je, partons le plus tôt qu'il nous sera possible. Je me fais un devoir indispensable de partager les douceurs de ma retraite avec les auteurs de ma naissance. Nous nous verrons bientôt dans notre ha- 5 meau ; et je veux, en y arrivant, écrire sur la porte de ma maison ces deux vers latins en lettres d'or :
Invent portum, Spes et Fortuna^ valete / .
Sat me lusistis ; ludite nunc alios !