‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 5)Chapitre 6 sur 105 · FÂCHEUSE RENCONTRE · texte numérisé non relu

FÂCHEUSE RENCONTRE

Je ne me trouvai pas seul avec le muletier ; il y avait deux enfants de famille ' de Penaflor et un jeune bourgeois d'Astorga qui s'en retournait chez lui avec une jeune personne lo qu'il venait d'épouser.

En arrivant à Cacabelos,' nous descendîmes à la première hôtellerie en entrant dans le bourg, où le muletier nous laissa souper tranquillement ; mais, sur la fin du repas, nous le vîmes entrer d'un air furieux. « Par la mort ! s'écria-t-il, on iS m'a volé. J'avais dans un saç de cuir cent pistoles ; il faut que je les retrouve. Je vais chez le juge du bourg, qui n'entend pas raillerie * là-dessus, et vous allez tous avoir la question,* jusqu'à ce que vous ayez confessé le crime et rendu l'argent.» En disant cela d'un air fort naturel, il sortit, et 20 nous demeurâmes dans un extrême étonnement.

Il ne nous vint pas dans l'esprit que ce pouvait être une feinte, parce que nous ne nous connaissions pas assez pour pouvoir répondre les uns des autres. D'ailleurs, nous étions tous de jeunes sots. Nous ne savions pas quelles formalités 25 s'observent en pareil cas ; nous crûmes de bonne foi qu'on commencerait par nous mettre à la gêne, Aussi, cédant à notre frayeur, nous sortîmes de la thambre fort brusque-

ment. Les uns gagnent la rue, les autres le jardin ; chacun cherche son salut dans la fuite.

Pour moi je gagnai la campagne ; je traversai je ne sais combien de champs et de bruyères, et sautant tous les fossés 5 que je trouvais sur mon passage, j'arrivai enfin auprès d'une forêt. J'allais m'y jeter et me cacher dans le plus épais hallier lorsque deux hommes à cheval s'offrirent tout à coup audevant de mes pas. Ils crièrent : a Qui va là ? » et comme ma surprise ne me permit pas de répondre sur-le-champ, ils

10 s'approchèrent de moi ; et, me mettant chacun un pistolet sur la gorge, ils me sommèrent de leur apprendre qui j'étais, d'où je venais, ce que je voulais aller faire en cette forêt, et surtout de ne leur rien déguiser. A cette manière d'interroger, je leur répondis que j'étais un jeune homme

15 d'Oviédo qui allait à Salamanque ; je leur contai même l'alarme qu'on venait de nous donner ; et j'avouai que la crainte d'être appliqué à la torture m'avait fait prendre la fuite. Ils firent un éclat de rire à ce discours qui marquait ma simplicité ; et l'un des deux me dit :

20 (( Rassure-toi, mon ami ; viens avec nous, et ne crains rien ; nous allons te mettre en sûreté. »

A ces mots, il me fit monter en croupe sur son cheval, et nous nous enfonçâmes dans la forêt.

Je ne savais ce que je devais penser de cette rencontre ;

25 je n'en augurais pourtant rien de sinistre.

Je ne fus pas longtemps dans l'incertitude. Après quelques détours, que nous fîmes dans un grand silence, nous nous trouvâmes au pied d'une colline, oîi nous descendîmes de cheval.

'io (( C'est ici que nous demeurons, » me dit un des cava-

J'avais beau regarder de tous côtés, je n'apercevais ni maison ni cabane, pas la moindre apparence d'habitation. Cependant ces deux hommes levèrent une grande trappe de bois, couverte de broussailles, qui cachait l'entrée d'une longue allée en pente et souterraine, où les chevaux se jetèrent 5 d'eux-mêmes, comme des animaux qui y étaient accoutumés. Les cavaliers m'y firent entrer avec eux ; puis, baissant la trappe avec des cordes qui y étaient attachées pour cet effet, voilà le digne neveu de mon oncle Perez pris comme un rat dans une ratière, ^^ lo

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