CE QUE FIT GIL BLAS, NE POUVANT FAIRE MIEUX
Je pensai succomber, les . premiers JQurs, au çhaerîn qui me dévorait. Je' ne faisais qujb; traîner une vie mourante; mais enfin, mon bon génie m'inspira la pensée de dissimuler.
20 J'affectai de paraître moins triste ; je commençai à rire et à chanter, quoique je n'en eusse aucune envie ; en un mot, je me contraignis si bien, que Léonarde et Domingo y furent trompés. Ils crurent que l'oiseau s'accoutumait à la cage. Les voleurs s'imaginèrent la même chose. Je prenais un air
25 gai en leur versant à boire, et je me mêlais à leur entretien, quand je trouvais occasion d'y placer quelque plaisanterie. Ma liberté, loin de leur déplaire, les divertissait.
« Gil Bl^, me dit le capitaine un soir que je faisais le plaisant,' tu as bien fait, mon ami, de bannir la mélancolie ; je suis charmé de ton humeur et de ton esprit. On ne connaît pas d'abord les gens ; je ne te croyais pas-.-si. s pirituel ni si enjoué. » 3|icS^t*v»r zAjAUf^^) ^'5
Les autres me donnèrent aussi mille louanges, et m'exhortèrent à persister dans les généreux sentiments que je leur témoignais ; enfin, ils me parurent si contents de moi, y que, profitant d'une si bonne disposition ; ^^J
« Messieurs, leur dis-je, permettez que je vous découvre lo le fond de mon âme. Depuis que je demeure ici, je me sens tout autre que je n'étais auparavant. Vous m'avez défait des préjugés de mon éducation ; j'ai pris insensiblement votre esprit. J'ai du goût pour votre profession : je meurs d'envie d'avoir l'honneur d'être de vos confrères, et de par- 15 tager avec vous les périls de vos expéditions, m
Toute la compagnie applaudit à ce discours. On loua ma bonne volonté ; puis il fut résolu tout d'une voix qu'on me laisserait servir encore quelque temps pour éprouver ma vocation ; qu'ensuite on me ferait faire mes caravanes ; ' après 20 quoi on m'accorderait la place honorable que je demandais, et qu'on ne pouvait, disait-on, refuser à un jeune homme qui paraissait d'aussi bonne volonté que moi.
Grâces au ciel, six mois après, ce temps arriva. Le seigneur Rolando dit un soir à ses cavaliers : 25
« Messieurs, il faut tenir la parole que nous avons donnée à Gil Bias. Je suis d'avis que nous le menions demain, avec nous, cueillir des lauriers sur les grands chemins. »
Les voleurs furent tous du sentiment de leur capitaine ; et, pour me faire voir qu'ils me regardaient déjà comme un de 30 leurs compagnons, dès ce moment ils me dispensèrent de les
servir. Ils rétablirent la dame Léonarde dans Temploi qu'on lui avait ôté pour m'en charger. Ils me firent quitter mon habillement, qui consistait en une simple soutanelle fort usée, et ils me parèrent de toute la depoliinè d'un gentil- 5 homme nouvellement volé. Après cela, je me disposai à faire ma première campagne. /H
GIL BLAS DÉTROUSSE UN MOINE DE SAINT DOMINIQUE » ET PREND PART À UNE AFFAIRE PLUS SERIEUSE
Ce fut sur la fin d'une nuit du mois de septembre que je sortis du souterrain avec les voleurs. J'étais armé, comme eux, d'une carabinç, de deux pistolets, d'une épée et d'une baïon-
lo nette, et je montais un assez bon cheval, qu'on avait pris au même gentilhomme dont je portais les habits.
Nous allâmes nous mettre en embuscade dans un petit
■ bois qui bordait le grand chemin, dans un endroit d'où, sans être vus, nous pouvions voir tous les passants. Là, nous
15 attendions'^ue la fortune nous offrît quelque bon coup ^ à faire, quand nous aperçûmes un relig ijèu x de l'ordre de Saint Dominique, monté, contre l'ordinaire de ces bons pères, sur une mauvaise mule :
.( Dieu soit loué I s'écria le capitaine en riant, voici le chef-
20 d'œuvre * de Gil Bias. Il faut qu'il aille détrousser ce moine ; voyons comme il s'y prendra. »
Tous les voleurs jugèrent qu'effectivement cette commission me convenait, et ils m'exhortèrent à m'en bien acquitter.
25 « Messieurs, leur dis-je, vous serez contents : je vais mettre ce père nu comme la main, et vous amençr ici §9 mule.
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— Non, non, dit Rolando, elle n'en vaut pas la peine; apporte-nous seulement la bourse de Sa Révérence; c'est tout ce que nous exigeons de toi.
— Je vais donc, repris-je, sous les yeux de mes maîtres, faire mon coup d'essai ; * j'espère qu'ils m'honoreront de 5 leurs suffrages. > ^ K^'' ^'^^
Là-dessus, je sortis du bois et poussai vers le religieux, en priant le ciel de me pardonner l'action que j'allais faire. J'aurais bien voulu m'échapper dès ce moment-là, mais la plupart des voleurs étaient mieux montés que moi ; s'ils lo m'eussent vu fuir, ils se seraient mis à mes trousses," et m'auraient bientôt rattrapé, ou peut-être auraient-ils fait sur moi une décharge de leurs carabines, dont je me serais fort mal trouvé.* Je n'osai donc hasarder une démarche si délicate. Je joignis * le père, et lui demandai la bourse en lui 15 présentant le bout d'un pistolet. Il s'arrêta tout court pour me considérer ; et, sans paraître fort effrayé :
« Mon çnfant, me dit-il, vous êtes bien jeune ; vpus^ faites
de bfcnne heure un vilam metier. ^'Z^^^XuSS^ÇCT^^..,^ — ^'^
— Mon père, lui répondis-je, tout vilain qu^ est/je vou- 20 drais l'avoir commencé plus tôt.
— Ah ! mon fils, répliqua le bon religieux, que dites-vous ? quel aveuglement 1 souffrez que je vous représente l'état malheureux . . .
— Oh l mon père, interrompis-je avec précipitation, trêve 25 de morale,* s'il vous plaît ; je ne viens point sur les grands chemins pour entendre des sermons : je veux de l'argent.
— De l'argent 1 me dit-il d'un air étonné ; vous jugez bien mal de la charité des Espagnols, si vous croyez que les personnes de mon caractère aient besoin d'argent pour voyager 30 en Espagne. Détrompez-vous. On nous reçoit agréable-
ment partout ; on nous loge, on nous nourrit, et Ton ne nous demande pour cela que des prières. Enfin, nous ne portons point d'argent sur la route ; nous nous abandonnons à la Providence.
S — Eh 1 non, non, lui repartis-je, vous ne vous y abandonnez pas ; vous avez toujours de bonnes pistoles pour être PÎH5-^^ de la Providence. Mais, mon père, ajoutai-je, finissons : mes camarades- qui sont dans ce bois, s'impatientent ; jetez tout à Theurç^* votre bourse à terre, ou bien
10 je vous tue. »
A ces mots, que je prononçai d'un air menaçant, le religieux sembla craindre pour sa vie.
« Attendez, me dit-il, je vais donc vous satjsf^h-e, puisqu'il le faut absolument. Je vois bien qù^avec yous a.uitesj les
IS figures de rhétorique sont inutiles. »
En disant cela, il tira de dessous sa robe une grosse bourse de peau de chamois, qu'il laissa tomber à terre. Alors je lui dis qu'il pouvait continuer son chemin, ce qu'il ne me donna pas la peine jie répéter. Il pressa les flancs de sa
20 mule, qui, démenrani l'opinion que j'avais d'elle, car, je ne la croyais pas meill^re que celle de mon oncle, prit tout à coup un assez bon îràîn. Tandis qu'il s'éloignait, je mis pied à terre.' Je ramassai la bourse, qui me parut pesante. Je remontai sur ma bête, et regagnai promptement le bois, où les
25 voleurs, qui avaient toujours eu les yeux sur moi, m'attendaient avec impatience pour me féliciter, comme si la victoire que je venais de remporter m'eût coûté beaucoup. À peine me donnèrent-ils le temps de descendre de cheval, tant ils s'empressaient de m 'embrasser.
30 (( Courage, Gil Bias, me dit Rolando, tu viens de faire des merveilles. J'ai eu les yeux sur toi pendant ton expédition ;
j*ai observé ta contenance, je te prédis que tu deviendras un excellent voleur de grand chemin. »
Le lieutenant et les autres applaudirent à la prédiction, et m'assurèrent que je ne pouvais manquer de l'accomplir quelque jour. 5
Après qu'ils m'eurent d'autant plus loué que je méritais moins de l'être, il leur prit envie * d'examiner le butin dont je revenais chargé.
« Voyons, dirent-ils, voyons ce qu'il y a da^s la bourse du religieux. ..^;^*uA{^ ''>- lo
— Elle doit être biei\ garnie, continua l'un d'entre eux, car ces bons pères ne voyagent pas en pèlerins. » ][OXo/^^a,sa<3
Le capitaine délia la bourse, l'ouvrit, et en tira deux ou ^ tro; s ^poignées de petites médailles de cuivre, entremêlées !
"^' d'A0us^ei^ avpc quelques scapulaires. À la vue d'un 15 lar^n si nouveau, tous les voleurs éclatèrent en ris immodérés.
« Vive Dieu 1 * s'écria le lieutenant, nous avons bien de l'obligation à Gil Bias ; il. vient, pour son coup d'essai, de faire un vol fort salutaire à là compagnie. » 20 \
« Ma foi, Gil Blas^ajo^ta ^e^gapit aiijg,^ je te conseille, en jtrnj, d e ne dIus te joue ^ aux moines : ce sont des gens trop ^^^'^ tSii^ ëi trop nisjs itf)ur toi. )>
Nous demeurâmes dans le bois la plus grande partie de la journée, sans apercevoir aucun voyageur qui pût payer pour 25 le religieux. Enfin no u^n §|Drtîipes pûgf-reJoui^Êljau ^o^^y^/j^^^ terrain, tlorsque nous découv rîme s de loin ^un carrosse à ''
O0trac
airKjlorsque nous déco uv rîme s de loVQ^ t]^ mules. Il venait à nous au granatrov
quatjfe mules. Il venait à nous au granatrotf, et il était accompagné de trois hommes à cheval, qui me parurent bien armés et bien disposés à nous recevoir si nous étions assez 30 hardis pour les insulter. Rolando fit faire halte à la troupe,
pour tenir conseil là-dessus, et le résultat fut qu'on attaquerait.
Je ne ferai point un détail de Paction : quoique pi:4aent, je ne voyais rien, et ma peur, en me troublant r 5 me cachait l'horreur du spectacle même qui mfeffrayait. Tout ce que je sais, c'est qu'après un grand bruit ^^iS^&jv,^,^^ quetades j'entendis mes compagnons crieràpleinf tête : * ^
« Victoire 1 victoire I »
Le seigneur Rolando^courut d'abord à la portière du carlo rosse. Il y avait ^ ^dans une dame de vingt-quatre à vingtcinq ans, qui s'était évanouie pendant le combat, et son évanouissement durait encore. Elle fut mise à chevaJLjjarTC^ ordre du capitaine, entre les mains d'un voleur desmïeux ^ montés : puisT laissant sur le erand chemin le carrosse et les ^ IS morts dépouillés, nous emmenânfe s avec nous la dame, les mules et les chevaux.