‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 27 sur 78 · LIVRE IX. | 291 ———— nee CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE IX. | 291 ———— nee CHAPITRE VII

Scipion vient trouver Gil Blas à la tour de Ségovie , et lui apprend bien des nouvelles.

Nornz conversation fut interrompue par Tordesillas, qui entra dans la chambre, et m’adressa la parole dans ces termes : Seigneur Gil Blas , je viens de parler à un jeune homme qui s’est pré- , senté à la porte de cette prison. Il m’a demaudé si vous n’étiez pas prisonnier ; et sur le refus que j'ai fait de contenter sa curiosité, il m’a paru fort mortifié. Noble châtelain, m’a-t-il dit les larmes aux yeux, ne rejetez pas la très-humble prière que je vous fais de m’apprendre si le seigneur de Santillane est ici. Je suis son premier domestique , et vous ferez une action charitable si vous me permettez de le voir. Vous passez dans Ségovie pour un gentilhomme plein d’humanite ; j’espère que vous ne me refuserez pas la grace d’entretenir un instant mon cher maitre, qui est plus malheureux que coupable. Enfin, continua don André, ce garcon m’a témoigné tant d’envie de

vous parler, que j’ai promis de lui donner ce soir cette satisfaction. | | J’assurai Tordesillas qu’il ne pouvoit me faire un plus grand plaisir que de m’amener ce jeune homme, qui probablement avoit à me dire des choses qu’il m’importoit fort de savoir. J’attendis avec impatience le moment qui devoit offrir à mes yeux mon fidèle Scipion ; car je ne doutois pasque ce ne fût lui, et je ne-me trompois point. On le fit entrer , sur le soir, dans la tour; et sa joie , que la mienne seule pouvoit égaler , éclata par destransports extraordinaires lorsqu'il m’apercut. De mon côté , dans le ravissement où je me sentis à sa vue, je lui tendis les bras, et il me serra sans facon entre les siens. Le maitre et le secrétaire se confondirent dans cette embrassade , tant ils étoient aises de se revoir. | Quand nous nous fimes un peu déméleés tous deux, j’interrogeai Scipion sur l’état où il avoit laissé mon hôtel. Vous n’avez plus d’hôtel, me réponditil; et pour vous épargner la peine de me faire question sur question , je vais vous dire en deux mots ce qui s’est passé chez vous. Vos effets ont été pillés, tant par des archers que par vos propres domestiques, qui, vous regardant déjà comme un homme entièrement perdu, ont pris à compte sur leurs gages tout ce qu'ils ont pu emporter. Par bonheur pour vous, j’ai eu l’adresse

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de sauver de leurs griffes deux grands sacs de doubles pistoles que j’ai tirés de votre coffre-fort, et qui sont en sûreté. Salero , que j’en ai fait dépositaire, vous les remettra quand vousserez sorti de cette tour, où je ne vous crois pas pour long-temps pensionnaire de sa majesté, puisque vous avez été arrêté sans la participation du duc de Lerme. |

Je demandai à Scipion comment il savoit que son excellence n’avoit point de part à ma disgrace. Oh! vraiment , me répondit-il, c’est une chose dont je suis bien instruit. Un de mes amis, qui a la confiance du duc d’Uzèdé , m’a conté toutes les circonstances de votre émprisonnement. Calderone, m’a-t-il dit, ayant découvert, par le ministère d’un valet, que la segnora Sirena recevoit , sous un autre nom, le prince d’Espagne pendant la nuit, et que c’étoit le comte de Lemos qui conduisoit cetté intrigue par l’entremise du seigneur de Santillané, résolpt de se venger d’eux et de sa mattressé. Pour y réussir, il va trouver secrettément le duc d’Uzéde, et lui découvre tout. Ce duc, ravi d’avoir en main une si belle occasion de perdre son ennemi, ne manque pas d’en profiter. Il informe le roi de ce qu’on vient de lui apprendre, et lui représente vivement les périls auxquels le prince a été exposé. Cette nouvelle excite la co- 1ère desa majesté , qui fait enfermer sur-le-champ

Sirena dans la maison des Repenties, exile lecomte de Lemos, et condamne Gil Blas à une prison perpétuelle. |

Voilà, poursuivit Scipion, ce que m’a dit mon ami. Vous voyez par - là que votre malheur est Vouvrage du duc d’Uzéde, ou, pour mieux dire, de Calderone.

Je jugeai, par ce discours, que mes affaires pourroient se rétablir avec le temps ; que le duc de Lerme , piqué de l’exil de son neveu , mettroit tout en œuvre pour faire revenir ce seigneur a‘la cour ; et je me flattai que son excellence ne m’oùblieroit point. La belle chose que l’espérance ! Elle me consola tout-à-coup de la perte de mes effets volés , et me rendit aussi gai que si j’eusse eu sujet de Pétre. Loin de regarder ma prison comme une demeure malheureuse où je finirois peut-être mes jours, elle me parut plutôt un moyen dont la fortune vouloit se servir pour m’élever à quelque grand poste. Car voici de quelle manière je raisonnois en moi-même : Le premier ministre a pour partisans don Fernand Borgia, le père Jérôme de Florence, et sur - tout le frère Louis d’Aliaga, qui lui est redevable de la place qu’il occupe auprès du roi. Avec les secours de ces amis puissants , son excellence coulera tous ses ennemis à fond; ou bien l’état pourra bientôt changer de face. Sa majesté est fort valétudinaire : dès qu’ elle

ne sera plus, le ‘prince son fils commencera par rappeler le comte de. Lemos, qui me tirera aussitôt d'ici, pour me présenter au nouveau monarque qui m’accablera de bienfaits. Ainsi, déjà plein des plaisirs de l'avenir, je ne sentois presque plus les maux présents. Je crois bien que les deux sacs de doublons, que mon secrétaire disoit avoir mis en dépôtchez l’orfèvre, contribuérent, autantque l'espérance , au changement subit qui se fiten moi.

J’étois trop content du zèle et de l’intégrité de Scipion, pour ne le lui pas témoigner. Je lui offris la moitié de l’argent qu’il avoit préservé du pillage ; ce qu’il refusa. J’attends de vous, me dit-il, une autre marque de reconnoissance. Aussi étonné de son discours que de ses refus, je lui demandait ce que je pouvois faire pour lui. Ne nous séparons point, me répondit-1l ; souffrez que j’attache ma fortune à la vôtre : je me sens pour vous une amitié que je n’ai jamais eue pour aucun maître. Et moi, lui dis-je, mon enfant, je puis assurer que tu n’aimes pas un ingrat. Du premier moment que tu vins t’offrir à mon service, tu me plus. Il faut que nous soyions nés l’un et l’autre sous la Balance ou sous les Jumeaux, qui sont, à ce qu’on dit , les deux constellations qui unissent les hommes. J’accepte volontiers la société que tu me proposes, et pour la commencer je vais prier le seigneur chatelain de t’enfermer avec moi dans cette

tour. Cela me fera plaisir , s’écria-t-il. Vous me prévenez ; j’allois vous conjurer de lui demander cette grace. Votre compagnie m’est plus chère que la liberté. Je sortirai seulement quelques fois pour aller prendre à Madrid l'air du bureau, et voir s’il ne sera point arrivé à la cour quelque changement qui puisse vous être favorable; de sorte que vous aurez en moi, tout ensemble, un confident, un courrier etun espion. |

Ces avantages étoient trop considérables pour m’en priver. Je retins donc auprès de moi un homme si utile, avec la permission de l’obligéant châtelain , qui ne voulut pas me refuser une si

. ‘douce consolation.

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