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LIVRE IX. : , 265 wp CHAPITRE VI

Histoire de don Gaston de Cogollos , et de dona | Helena de Galisteo.

It y aura hientét quatre ans que je partis de Madrid pour aller 4 Coria voir dona Eléonor de Laxarilla, ma tante, qui est une des.plus riches douairiéres de la Castille vieille, et qui n’a point d’autre héritier que moi. Je fus a peine arrivé chez elle, que amour y vint troubler mon repos. Elle me donna un appartement dont les fenétres faisoient face aux jalousies d’une dame qui demeuroit vis-à-vis, et que je pouvois facilement remarquer, tant ses grilles étoient peu serrées et la rue étroite. Je ne négligeai pas cette possibilité ; et je trouva ma voisine si belle, que j’en fus d’abord enchanté. Je le lui marquai aussitôt par des ceillades si vives, qu'il n’y avoit pas à s’y méprendre. Elle s’en aper-çat bien; mais elle n’étoit pas fille à faire trophée d’une pareille observation, et encore moins à répondre à mes minauderies.

, Je voulus savoir le nom de cette dangereuse personne qui troubloit si promptement les cœurs.

J’appris qu’on la nommoit dona Helena; qu’elle

étoit fille unique de don George de Galisteo, qui possédoit à quelques lieues de Coria un fief dominant d’un revenu considérable ; qu’il se présentoit souvent des partis pour elle, mais que son père les rejetoit tous, parce qu’il étoit dans le dessein de la marier à don Augustin de Olighera son neveu, qui, en attendant ce mariage, avoit la liberté de voir et d’entretenir tous les jours sa cousine. Cela ne me découragea point : au contraire, j'en devins plus amoureux; et l’orgutilleux plaisir de supplans ter un rival aimé m’excita peut-être autant que mon amour à pousser ma pointe. Je continuai donc de lancer à mon Hélène des regards enflammés. J’en adressai aussi des suppliants a Felicia sa suivante, comme pour implorer son secours ; je fis même parler mes doigts. Mais ces galanteries furent inutiles; je ne tirai pas plus de raisons de la sou- — brette que de la maîtresse : elles firent toutes deux les cruelles et les inaccessibles.

Puisqu’elles refusoient de répondre au langage de mes yeux, j’eus recours à d’autres interprètes. Je mis des gens en campagne, pour déterrer les connoissances que Felicia pouvoit avoir dans la ville. Ils découvrirent qu’une vieille dame, appelée Theodora, étoit sa meilleure amie, et qu’elles se voyoient fort souvent. Ravi de cette découverte, j'allai moi-même trouver Theodora , que j’enga-

geal, par mes présents, à me servir. Elle prit parti pour moi, promit de me ménager chez elle un entretien secret avec son amie, et tint sa promesse dès le lendemain. |

Je cesse d’être malheureux, dis-je à Felicia, puisque mes peines ont excité votre pitié. Que ne dois-je point à votre amie de vous avoir disposée a m/’accorder la satisfaction de vous entretenir! Seigneur, me répondit-elle, Theodora peut tout sur moi. Elle m’a mise dans vos intérêts ; et si je pouvois faire votre bonheur, vous seriez bientôt au..comble de vos. vœux; mais, avec toute ma bonne volonté, je ne sais si je vous serai d’un grand secours. J] ne faut point vous flatter : vous n’avez jamais formé d’entreprise plus difficile. Vous aimez une dame prévenue pour un autre cavalier, et quelle dame encore ! Une dame si fière et si dissimulée , que si, par votre constance et par vos soins , vous parvenez à lui arracher des soupirs , ne pensez pas que sa fierté vous donne le plaisir de les entendre Ah! ma chère Felicia, m’écriai-je avec douleur, pourquoi me faites-vous connoitre tous les obstacles que j'ai à surmonter? ce détail m'assassine. Trompez-moi plutôt que de me désespérer. À ces mots, je pris une de ses mains, je la pressai entre les miennes, et lui mis au doigt un diamant de trois cents pistoles, en lui disant des choses si touchantes que je la fis pleurer.

Elle étoit trop émue de mes discours, et trop contente'de mes manières, pour me laisser sans consolation. Elle aplanit un peu les difficultés. Seigneur, me dit-elle, ce que je viens de vous représenter ne doit pas vous ôter toute espérance. Votre rival, il est vrai, n’est pas hai; il vient au logis voir librement sa cousine ; il lui parle quand il lui plaît, et c’est ce qui vous est favorable. L’habitude où ils sont tous deux d’être ensemble tous les jours rend leur commerce un peu languissant; ils me paroissent se quitter sans peine, et se revoir sans plaisir; on diroit qu’ils sont déjà mariés. En un mot, je ne vois point que ma mattresse ait une passion violente pour don Augustin. D’ailleurs, il y a entre vous et lui, pour les qualités personnelles, une différence qui ne doit pas être inutilement remarquée par une fille aussi délicate que dona Helena. Ne perdez donc pas courage ; continuez vos galanteries. Je vous secon : derai: je ne laisserai pas échapper une occasion de faire valoir à ma maîtresse tout ce que vous ferez pour lui.plaire. Elle aura beau se déguiser; à travers sa dissimulation, je démélerai bien ses sentiments.

Nous nous séparâmes , Felicia et moi, fort satisfaits l’un de l’autre après cette conversation. Je m'apprêtai sur nouveaux frais à lorgner la fille de don George; je la régalai d’une sérénade dans

LIVRE Ix. ' 26g laquelle je fis. chanter par une belle voix les vers que vous venez d’entendre, Après le concert, la suivante , pour sonder sa maîtresse , lui demanda si élle s’étoit divertie. La voix, dit dona Helena, m’a fait plaisir. Et les paroles qu’elle a chantées, répliqua la soubrette , ne sont-elles pas fort touchantes? Cest à quoi; répartit la dame, je wai fait aucune attention. Je ne me suis attachée qu’ au chant : je n’ai nullement pris garde aux Vers, nl ne ne soucie guére de savoir qui m’a donné cette sérénade. Sur ce pred-là, s’écria la suivante, le pauvre don Gaston de Cogollos est-trés— éloigné de son compte , et bien fou de passer son temps à regarder nos jalousies. Ce. n’est peut-être pas lui, dit la maîtresse d’un air froid; c’est quelque antre. Cavalier, qui vient, parce concert, de me déclarer sa passion. Pardonnéz-moi, répondit F ehcia ,.c’est don Gaston lui-même ; à à telles enselgues quik. m’a.‘¢e matin abordée. dans la rue, et priée de vous dire de sa part quil i yous adore > malgré les riguenrs: -dont vous payez son amour ; 3 et qu’enfin il s’estimerpit le plus h heureux de tous les hommes, si yous lui permettiez de vous marquer. sa tendresse par ses soins et par. des fêtes galantes. Ces discours, poursuiyit-elle, vous prou= vent assez que je ne me trompe pas,

La fille de don George changea tout-à-coup ‘de visage , et, regardant sa suivante d’un air severe :

emportements. Don Gaston, par exemple, ne s’est pasrebuté. Après lavoir accablé d'injures , comme je vous l'ai dit, j'ai été chez votre parente, où vous m'avez envoyée. Cette dame, par malheur, m’a retenue trop long-temps. Je dis trop longtemps , puisqu’en revenant j'ai retrouvé mon homme. Je ne m’attendois plus à le revoir. Sa vue m’a troublée, mais si troublée , que ma langue, qui ne me manque jamuis dans l’occasion, n’a pu me fournir une syllabe. Pendant ce temps-là, qu’a-t-il fait? Il m'a glissé dans la main un papier que j'ai gardé sans savoir ce que je faisois, et il a disparu dans le moment. | En parlant ainsi, elle tira de son sein ma lettre, qu’elle remit tout en badinant à sa maîtresse, qui, Payant prise comme pour s’en diverur, la lut à ban compte, et fit ensuite la réservée. En vérité, Félicia , dit-elle d’un air sérieux à sa suivante, vous êtes une étourdie , une folle d’avoir reçu ce billet. Que peut penser de cela don. Gaston ? et qu’en dois-je. croire moi-même ? Vous me donnez lieu, par votre conduite , de me défier de votre fidélité, et à lui de me soupçonner d’être -sensible à sa passion. Hélas ! peut-être s’imägine-t-1l , en cet instant, que je his et relis avec plaisir les caractères qu’il a tracés. Voyez à quelle honte vous expases ma fierté. Oh! que non, madame, lui répondit Ja soubrette , ikne sauroit avoir cette pensée ; et

supposé qu’il Petit , il ne l'aura pas long-temps. Je lui dirai, à la première vue, que je vous ai montré sa lettre; que vous Pavez regardée d’un .air glacé; et qu’enfin, sans la lire, vous l’avez déchirée avec un mépris froid. Vous pourrezhardiment, reprit dona Helena, lui jurer que je ne Pai point lue. Je serois bien embarrassée , s’il me falloit seulement en dire deux parolés. La fille de don George ne se contenta pas de parler de cette sorte ; elle déchira mon billet, et défendit à sa suivante de Pentretenir j jamais de moi.

Comme j’avois promis de ne plas faire le galant à mes fenêtres, puisque ma vue déplaisoit, je les tins fermées plusieurs jours; pour rendre mon dbéissance plus touchante. Mais, au défaut des mines qui m’étoient interdites, je me préparal à donner de nouvelles sérénades à ma cruelle Hélene. Je me rendis, une nuit, sous son balcon avec des musiciens ; et déjà les guitares se faisoient éntendre, lorsqu’un cavalier, ’épée à la main, vint troubler le concert, en frappant à droite et à gauche sur les concertants, qui prirent aussitôt la fuite. La fureur qui animoit cet audacieux excita la mienne. Je m’avance pour le punir, et nous commencons un rude combat. Dona Helena'et sa suivante entendent le bruit des épées. Elles regardent au travers de leurs jalousies , et voyent deux hommes qui sont aux mains. Elles poussent de

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grands cris, qui obligent don George et ses valets à se lever. Ils accourent, de même que plusieurs voisins, pour séparer les combattants; mais ils arrivèrent trop tard. Ls ne trouvèrent sur le champ de bataille qu’un cavalier noyé dans son sang, et presque sans vie ; et ils reconnurent que j’étois ce cavalier infortuné. On m’emporta chez ma tante, où les plus habiles chirurgiens de la ville furent appelés.

Tout le monde me plaignit , et particulièrement dona Helena, qui laissa voir alors le fond de son cœur. Sa dissimulation céda au sentiment. Le croirez-vous ? Ce n’étoit plus cette fille qui se faisoit un point d’honneur de paroître insensible à mes galanteries; c’étoit une tendre amante qui s’abandonnoit sans réserve à sa douleur. Elle passa le reste de la nuit à pleurer avec sa suivante , et à maudire son cousin don Augustin de Olighera, qu’elles jugeoient devoir être auteur de leurs larmes, comme en effet c’étoit lui qui avoit si désagréablement interrompu la sérénade. Aussi dissimulé que sa cousine , il s’étoit aperçu de mes intentions, sans en rien témoigner ; et s’imaginant qu’elle y répondoit, i] avoit fait cette action vigoureuse, pour montrer qu'il étoit moins endurant qu’on ne le croyoit. Néanmoins ce triste accident fut , peu de temps après, suivi d’une joie qui le fit oublier. Tout dangereusement blessé

LIVRE IX. | 275 que j'étois, l’habileté des chirurgiens me tira bien- 1ôt d'affaire. Je gardois encore la chambre , quand dona Éléonor, ma tante , alla trouver don George, et lui demanda pour moi dona Helena. I] consentit d’autant plus volontiers à ce mariage , qu’il regardoit alors don Augustin comme un homme qu’il ne reverroit peut-être jamais. Le bon vieillard appréhendoit que sa fille n’eût de la répugnance à se donner à moi, à cause que le cousin. Olighera avoit eu la liberté de la voir, et tout le loisir de s’en faire aimer ; mais elle parut si disposée à obéir en cela à son père, qu’on peut conclure de la qu’en Espagne , ainsi qu'ailleurs, c’est un avantage d’être un nouveau venu auprès des femmes.

Si tôt que je pus avoir une conversation particuliére avec Felicia , j’appris jusqu’à quel point sa maîtresse avoit été sensible au malheureux succès de mon combat. Si bien que, ne pouvant plus douter que je ne fusse le Paris de mon Hélène, je bénissois ma blessure , puisqu’elle avoit de si heureuses suites pour mon.amour. J’obtins du seigneur don George la permission de parler à sa fille en présence de la suivante. Que cet entretien fut doux pour moi! Je priai, je pressai tellement la dame de me dire si son père , en la livrant à ma tendresse, ne faisoit aucune violence à ses sentiments, qu ‘elle m’avoua que je ne la devois point

à sa seule obéissance. Depuis cet aveu plein de charmes, je ne m’occupai que du soin de plaire, et d'imaginer des fêtes galantes en: attendant le your de- nos noces, qui devoit être célébré par une magnifique cavalcade où toute la noblesse de Coria et des environs se préparoit é a brrher.

Je donnai un grand repas, à une supetbé thaison de plaisance que ma tante avoit aux portes de la ville, du côté de Manroi. Don George et sa fille, avec tous leurs parents et amis, en étoient. On y avoit préparé , par mon ordre, un concert de voix et d'instruments , et fait venir une troupe de comédiens de campagne pour y représenter une comédie. Au milieu du festin, on vint me dire à l'oreille qu’il y avoit dans une salle un homme | qui demandoit à me parler. Je me levai de table pour aller voir qui c’étoit. Je trouvai un inconnu qui avoit lair d’un valet-de-chambre. Il me présenta un billet que j'ouvris, et qui contenoit ces paroles :

Si l’honneur vous est cher , comme il le doit étre à tout chevalier de votre ordre, vous ne manquerez pas demain matin de vous rendre dans la plaine de Manrot. Vous y trouverez un cavalier qui veut vous faire raison de Poffense que vous avez reçue de lui, et vous mettre , s’il le peut , hors d’état d’épouser dona Helena.

3 Don AUGUSTIN DE OLIGHERA.

Si. l'amour a-beaucoup d’empire sur les Espagnols, la vengeance en a encore bien davantage. Je ne lus pas ce billet d’un cœur tranquille. Au seul nom de don Augustin, il s’alluma dans mes veines un feu qui me fit presque oublier les devoirs indispensables que j’avois à remplir ce jour-là. Je fus tenté de me dérober à la compagnie ) pour aller chercher sur-le-champ mon ennemi. Je me contraignis pourtant, de peur de troubler la’ fête , et dis à l’homme qui m’avoit remis la lettre : Mon ami, VOUS pouvez dire au chevalier qui vous envole, que j'ai trop d’envie de me revoir aux prises. avec lui, pour n’être pas demain, avant le lever du soleil , dans l’endroit qu "il me marque.

Après avoir renvoyé le messager avec cette réponse , je rejoignis mes convives et repris ma place a table , où je composai si bien mon visage que personne n’eut aucun soupçon de ce qui s¢ passoit en moi. Je parus pendant le reste de Ia journée occupé, comme les autres, des plaisirs de la fête, qui finit enfin au milieu de la nuit. L’assemblée se sépara , et chacun rentra dans la ville de la même manière qu’il en étoit sorti. Pour moi, je demeurai dans la maison de plaisance, sous prétexte d’y vouloir prendre lair le lendemain matin; mais ce n’étoit que pour me trouver plus tôt au rendez-vous. Au-heu de me coucher, j’attendis avec impauence la pointe du jour. Si tôt que je

Vapercus , je montai sur mon meilleur cheval, et je partis tout seul comme pour me promener dans la campagne. Je m’avance vers Manroi. Je découvre dans la plaine un homme à cheval qui vient de mon côté à bride abattue. Je vole à sa rencontre, pour lur épargner la moitié du chemin. Nous nous joignons bientôt : c’étoit mon rival. Chevalier’, me dit-il insolemment , c’est à regret que j’en viens aux mains une seconde fois avec vous ; mais c’est votre faute : après l’aventure de la sérénade , vous auriez dû renoncer de bonne grace à la fille de don George, ou bien voustenir pour dit que vous n’en seriez pas quitte pour cela, si vous persistiez dans le dessein de lui plaire. Vous êtes trop fier, Jui répondis-je, d’un avantage que vous devéz peut-être moins à votre adresse qu’à l’obscurité de la nuit. Vous ne songez pas que les armes sont journalières. Elles ne le sont pas pour moi, réphqua-t-il d’un air arrogant ; et je vais vous faire voir que le jour comme la nuit je sais punirles chevaliers audacieux qui vont sur mes brisées.

Je ne répartis à cet orgueilleux discours qu’en mettant promptement pied à terre. Don Augustin fit la même chose. Nous attachames nos chevaux à un arbre, et nous commencdmes à nous battre avec une égale vigueur. J’avouerai de bonne foi . que j'avois affaire à un ennemi quisavoit mieux se battre que moi, bien que.j’eusse deux années

Ed

LIVRE IX. 279 de salle. Il étoit consommé dans l'escrime : je ne pouvois exposer ma vie à un plus grand péril. Néanmoins, comme il arrive assez souvent que le plus fort est vaincu par le. plus foible, mon rival, malgré toute son habileté , reçut un coup d’épée dans le cœur, et tomba roide mort un moment après.

Je retournai aussitôt à la maison de plaisance , où j’appris ce qui venoit de se passer à mon valetde-chambre , dont la fidélité m’étoit connue. Ensuite je lui dis : Mon cher Ramire, avant que la justice puisse avoir connoissance de cet évènement, prends un bon cheval, et va informer ma tante de cette aventure. Demande-lui de ma part de lor et des pierreries , et viens me joindre à Plazencia : tu me trouveras dans la première hotellerie en entrant dans la ville. |

Ramire s’acquitta de sa commission avec tant de dihgence, qu’il arriva trois heures après moi à Plazencia. Il me dit que dona Eléonor avoit été . plus réjouie qu’afligée du combat qui réparoit l’affront que j’avois recu au premier, et qu’elle m’envoyoit tout son or et toutes ses pierreries , pour me faire voyager agréablement dans les pays étrangers , en attendant qu’elle eût accommodé mon affaire.

Pour supprimer les circonstances superflues, je vous dirai que je traversai la Castille nouvelle , pour aller dans le royaume de Valence m’embar-

quer.à Denia. Je passai en Italie, où je me mis en état de parcourir les cours et dy paroitre ayes agrément.

Tandis que loin de mon Hélène je me disposois à tromper, autant qu'il me seroit possible, mon amour et mesennuis, cette dame à Coria pleuroit en secret mon absence. Au-hen d’applaudir aux poursuites que sa famille faisoit contre mai au'sujet de la mort d’Olighera , elle souhaitoit qu’un prompt accommodement les fit cesser et hâtât mon retour. Six mois s’étoient déjà écoulés depuis qu’elle m’avoit perdu, et je crois que sa canstance auroit toujours triomphé du temps, si elle n’ett eu que le temps à combattre ; mais elle eut deg ennemis encore plus puissants. Don Blas de Com bados, gentilhomme de la côte occidentale de Galice, vint à Coria recueillir une succession qui lui avoit été vainement disputée par don Miguel] de Caprara son cousin, etil s’établit dans ce pays-la, le trouvant plus agréable que le sien. Combados étoit bien fait. 1] paroissoit doux et poli , et il avoit l'esprit du monde le plus insinuant. [I eut bientôt fait connoissance avec les honnétes gens de la ville , et su toutes les affaires des. uus et des autres,

Il n’ignora pas long - temps que don George avoit une fille dont la beauté dangereuse sembloit n’enflammer les hommes que pour leur malheur: Cela piqua sa curiosité. Il eut envie de voir une

dame si redoutable. Il rechercha pour cet effet amitié de son père , et la gagna si bien, que le vieillard , le regardant déjà comme.un gendre, lui donna l'entrée de sa maison et la liberté de parler en sa présence à dona Helena. Le Galicien ne tarda guère à devenir amoureux d’elle ; c’étoit un sort inévitable. [ouvrit son cœur à don George, qui lui dit qu’il agréoit sa recherche ; mais que ne voulant pas contraindre sa fille, il la laissoit maitresse de sa main. Là-dessus don Blas mit en usage toutes les galanteries dontil put s’aviser pour phair re à cette dame, qui n’y fut aucunement sensible, tant elle étoit oceupée de moi. Felicia étoit pourtant dans les intérêts du cavalier, qui l’avoit engagée par des présents à servir son amour ; elle y employoit toute son adresse. D’un autre côté ; le pére secondoit la suivante par des remontrances ; et néanmoins ils ne firent tous deux, Pen une année entière , que Lourmenter dona

elena , sans pouvoir me la rendre infidèle.

Combados, voyant que don George et Felicia s’intéressoient en vain pour Jui , leur proposa un expédient pour vaincre l’opiniâtreté d’une amante si prévenue. Voici, leur dit-il, ce que j’ai. imapiné. . Nous supposerons qu'un marchand de Corig vient de recevoir une lettre d’un négociant italien, dans laquelle , après un détail de choses qui concernent lec commerce, on lira les paroles: suivantes:

Vamour qui lui parloit pour moi au fond de son cœur , sans douter même un instant d’une nour velle qui auroit dû trouver dans une amante moins de crédulité. L’orgueilleuse n’écouta que sa présomption. Le ressentiment de l'injure qu’elle s'imaginoit que j’avois. faite a sa beauté l’emporta sur Pintérét de sa tendresse. Elle eut pourtant, peu de jours après son mariage, quelques remords de lavoir précipité : il lui vint dans l’esprit que Ja lettre du marchand pouvoit avoir été supposée, et ce soupcon lui causa de l'inquiétude. Mais lamoureux don Blas ne laissait point à sa femme le temps de nourrir des pensées contraires à son repos : il ne songeoit qu’à Pamuser , et il réussis soit par une succession continuelle de plaisirs. difr férents qu'il avoit l’art d'inventer.

Elle paroissoit très-contente d’un époux:si gar lant, et ils vivoient tous deux dans une parfaite union , lorsque ma tante accommoda mon affaire avec les parents de don Augystin. Elle m’écrivit aussitôt en Itahe pour nen donner avis. J’étois alors à Reggio, dans la Calabre uliérieure, .Je passai en Sicile , de là en Espagne, et je me rendis enfin -à Coria, sur Jes ailes de l'Amour. Dona Eleonor , qui ne m’avoit pas mandé le mariage de Ja fille de don George, me l’apprit à mon arrivée; et remarquant qu'il m’aflligeoit : Vous avez tort, me dit-elle, mon neveu, de vous montrer sensible

& la° perte d’une dame qui n’a pu vous demeurer fidèle. Croyez-moi , bannissez de votre mémoire une personne qui n’est pas digne de l’occuper. Comme ma tante ignoroit qu’on eût trompé dona Helena, elle avoit raison de me parler ainsi ; ételle ne pouvoit me donner un conseil plus sage. - Aussi je me promis bien de le suivre, ou du-moins daffecter un air d’indifférence, si je n’étois pas capable de vaincre ma passion. Je ne pus toutefois résister à la curiosité de savoir de quelle manière ce mariage avoit été fait. Pour en être instruit, je résolus de m’adresser à l’amie de Felicia, c’est-àdire, à la dame Theodora dont je vous ai déjà parlé. J’allai chez elle ; jy trouvai par hazard Felicta , qui, ne s’attendant à rien moins qu’à ma vue, en fut troublée, et voulut sortir pour éviter Péclaircissement qu’elle jugeoit bien que je lui demanderois. Je l’arrêtai. Pourquoi me fuyezvous ? lui dis-je : la parjure Hélène n’est-elle pas eontente de m'avoir sacrifié? vous a-t-elle défendu d’écouter mes plaintes ? ou cherchez-vous seulement à m’échapper, pour vous faire un mérite auprès de l’ingrate d’avoir refusé de les entendre? ‘ Seigneur, me répondit la suivante, je vous avoue ingéniment que votre présence me rend éonfuse. Je ne puis vous revoir sans me sentir déchirée de mille remords. On a séduit ma mat- tresse, et j’ai eu le malheur d’être complice de la

séduction. O ciel! répliquai-je avec surprise, que. m’osez-vous dire? expliquez-vous plus clairement. Alors la soubrette me fit le détail du stratagéme dont s’étoit servi Combados pour m’enlever dona Helena ; et, s’apercevant que son récit me per. coit le cœur , elle s’efforca de me consoler. Elle m'offrit ses bons offices auprès de sa maîtresse, me promit de la désabuser , et de lui peindre mon désespoir , en un mot de ne rien épargner. pour adoucir la rigueur de ma destinée ; enfin, elle me donna des espérances qui soulagèrent un peu mes peines. - -

Je passe les contradictions infinies qu’elle eut-à essuyer de la part de dona Helena, pour la faire consentir à me voir. Elle en vint pourtant a bout. Il fut résolu entre elles qu’on me feroit entrer secrettement chez don Blas, la première fois qu’il iroit à une terre où il alloit de temps en temps chasser, et où il demeuroit ordinairement un jour ou deux. Ce dessein s’exécuta bientôt. Le man partit. pour la campagne ; on eut soin de m’en averür , et de m’introduire une nuit dans l’appartement de sa femme. |

Je voulus commencer la conversation par des reproches; on me ferma la bouche. II est inuule de rappeler le passé, me dit la dame. Il ne s’agit point ici de nous attendrir l’un et l’autre ; vous êtes dans l’erreur, si vous me croyez disposée. à

flatter vos sentiments. Je vous le déclare , don Gaston : je n’ai prété mon consentement & cette secrette entrevue, je n’ai cédé.aux instances qu’on m’en a faites, que pour vous dire de vive voix que vous ne devez songer désormais qu’à m’oublier. Peut-être serois-je plus satisfaite de mon sort, s’il étoit lié au vôtre ; mais, puisque le ciel en a ordonné autrement, je veux obéir à ses arrêts.

Eh quoi ! madame, lui répondis-je, ce n’est pas assez de vous avoir perdue, ce n’est pas assez de voir l’heureux don Blas posséder tranquillement la seule personne que je puisse aimer, il faut encore que je vous bannisse de ma pensée ! Vous voulez m’arracher mon amour ,m’enlever l’unique bien qui me reste! Ah! cruelle, pensez-vous qu’il soit possible à un homme que vous avez une fois charmé de reprendre son cœur? Connoissez vous mieux que vous ne faites , et cessez de m’exhorter Yainement à vous Ôter de mon souvenir. Hé bien, répliqua-t-elle avec précipitation , cessez donc aussi d'espérer que je paye votre passion de quelque reconnoissance. Je n’ai qu’un mot à vous dire: l'épouse de don Blas ne sera point l’amante de don Gaston; prenez sur cela votre parti. Fuyez. Finissons promptement un entretien que je me

teproche , malgré la pureté de mes intentions, et que je me ferois un crime de prolonger.

À ces paroles, qui m’ôtoient toute espérance , je tombai aux genoux de la dame ; je lui tins des discours touchants ; j’employai jusqu’aux larmés pour lattendrir. Mais tout cela ne servit qu’à exciter peut-être quelquessentiments de pitié qu’on se garda bien de laisser paroître , et qui furent sacrifiés au devoir. A près avoir infructueusement épuisé les expressions tendres , les prières et les pleurs, ma tendresse se changea tout-a-coup en fureur. Je tirai mon épée , pour m’en percer aux yeux de l’inexorable Hélène , qui ne s’aperçut pas plus tôt de mon action, qu’elle se jeta sur moi pour en prévenir les suites. Arrêtez, Cogollos , me dit-elle. Est-ce ainsi que vous ménagez ma réputation ? Eu vous ôtant ainsi la vie , vous allez me déshonorer et faire passer mon mari pour un assassin.

Dans le désespoir qui me possédoit , bien loin de donner à ces mots l’attention qu’ils méritoient, je ne songeois qu’à tromper les efforts que faisoient la maîtresse et la suivante pour me sauver de ma funeste main; et je n’y aurois sans doute réussi que trop tôt, si don Blas, qui avoit été averti de notre entrevue , et qui, au-heu d'aller à la campagne, s’étoit caché derrière une tapisserie pour entendre notre entretien , ne fut vite venu se joindre à elles. Don Gaston, s’écria-t-il, en me retenant le bras, rappelez votre raison

égarée , et ne cédez point lachement au transport furieux qui vous agite.

J'interrompis Combados. Est-ce à vous , lui dis-je , a me détourner de ma résoluuon ? Vous devriez plutôt me plonger vous-même un poignard dans le sein. Mon amour , tout malheureux quil est , vous Offense. N'est-ce pas assez que vous me surpreniez la nuit dans l’appartement de votre femme ? en faut-il davantage pour vous exciter à la vengeance? Percez-moi, pour vous défaire d’un homme qui ne peut cesser d’adorer dona Helena qu’en cessant de vivre. C’est en vain, me répondit don Blas , que vous tachez d’intéresser mon honneur à vous donner la mort. Vous êtes assez puni de votre témérité , et je sais si bon gré à mon épouse de ses sentiments vertueux, que je lui pardonne l’occasion où elle les a fait éclater. Croyezmoi, Cogollos, ajouta-t-1l, ne vous désespérez pas comme un foible amant ; soumettez-vous avec courage à la nécessité.

Le prudent Galicien, par de semblables discours, calma peu-à-peu ma fureur , et réveilla ma vertu. Je me retirai dans le dessein de m’éloigner d'Hélène et des lieux qu’elle habitoit, et deux jours après je retournai à Madrid. La, ne voulant plus m'occuper que du soin de ma fortune, je commencai à paroître à la cour, et à m’y faire des amis. Mais j'ai eu le malheur de m’attacher parti-

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290 GIL BLAS. | culiérement au marquis de Villareal, grand seigneur portugais , Qui, pour avoir été soupeonneé de songer a délivrer le Portugal de la domination des Espagnols, est présentement au chateau d’Alicante. Comme le duc de Lerme a su que j’avois. été dans une étroite haison avec ce seigneur, il. m'a fait aussi arrêter et conduire ici. Ce ministre croit que je puis être complice d’un pareil projet ;. il ne sauroit faire un outrage plus sensible à un homme qui est noble et Castillan. :

Don Gaston cessa de parler en cet endroit ; ;après quoi, je lui dis pour le consoler : Seigneur cavalier, votre honneur ne peut recevoir aucune. atteinte de cette disgrace, qui tournera sans doute dans la suite à votre profit. Quand le duc de Lerme sera instruit de votre mnocence , il ne manquera pas de vous donner un emploi considérable, pour rétablir la réputation d’un genulhomme injustement accusé. de trahison.

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