LIVRE x. Ars
‘sentois ; mais en méme-temps je me promis bien de disparoitre au moment qu’il faudroit partir. Je m’imaginois par-la me venger de lui, et je trouvois ce projet très-ingénieux. J’en étois si content,: que je ne pus m'empêcher de le communiquer aun vaillant de profession que je rencontrai dans la rue. Depuis que j’étois à Séville , j’avois fait quelques mauvaises connoissances, et principalement celle- Ja. Je lui contai de quelle manière et pourquoi, javois été souffleté ; ensuite je lui dis le dessein: que javois de quitter don Abel lorsqu'il seroit prêt à s’embarquer, et je lui demandai ce qu'il pensoit de ma résolution.
Le brave fronca les sourcils en m’écoutant , etreleva les crocs de sa moustache ; puis , blamant gravement mon maître : Petit bon-homme, me dit-il, vous étes un garcon déshonoré pour jamais, si vous vous en tenez à la frivole vengeance. que vous méditez. Il ne suffit pas de laisser don Abel parur tout seul, ce ne seroit pas assez le punir ; il faut proportionner le châtiment à l’outrage. Enlevons-lui ses hardes et son argent , que nous partagerons en frères après son départ. Quoique j’eusse un penchant naturel à dérober, je fus effrayé de la proposition d’un vol de cette importance.
Cependant Parchi - fripon qui me la faisoit ne laissa pas de me persuader ; et voici quel fut le succés de notre entreprise. Le brave, qui étoit un
homme grand et robuste, vint le lendemain, ‘sur la fin du jour, me trouver à l’hôtel garni. Je la montrai le coffre où mon maîtré avoit déjà serré ses nippes, et je lui demandai s’il pourroit lui seul porter un coffre si pesant. Si pesant ! me dit-il ; apprenez que lorsqu’il s’agit d’enlever le bien d’autrui, j’emporterois l'arche de Noé. En achevant ces paroles , il s’approcha du coffre, le mit sans peine sur ses épaules , et descendit l’estalier d’un pied léger. Je le suivis da même pas ; et nous étions près d’enfiler la porté de la rue, quand don Abel, que son heureuse étoile amena là si à propos pour lui, se présenta tout - à - coup devant nous. |
Où vas-tu avec ce coffre ? me dit-il. Je fus si troublé que je demeurai muet; et le brave, voyant le coup manqué, jeta le coffre à terre, et prit la fuite , pour éviter les éclaircissements. Où vas-tu donc avec ce coffre ? me dit mon maître pour la seconde fois. Monsieur, lui répondis-je plus mort que vif , je vais le faire porter au vaisseau sur le~ quel vous devez demain vous embarquer pour Vitalie. Hé ! sais-tu, me répliqua-t-il, sur quel vaisseau je dois faire ee voyage ? Non, monsieur, lui répartis-je ; mais qui a langue va à Rome: je m’en serois informé sur le port, et quelqu'un me l’auroit appris. À cette réponse, qui lui fut suspecte , il me lanca un regard furieux. Je-erus
LIVRE X. 413 gu’ m’alloit encore souffleter. Qui vous a commandé, s’écria-t-il , de faire emporter mon coffre hors de cet hôtel ? C’est vous-même , lui dis-je. Est-il possible que vous ne vous souveniez plus du reproche que vous me fitesil y a quelques jours? Ne me dites-vous pas, en me maltraitant , que vous vouliez que je prévinsse vos ordres, et fisse demon chef ce qu'il y auroit à faire pour votre service ? Or, pour me régler là-dessus , je faisois porter votre coffre au vaisseau. Alors le joueur , remarquant que j’avois plus de malice qu’il n’avoit cru, me dit en me donnant mon congé d’un air froid : Allez, monsieur Scipion, que le ciel vous conduise. Je n’aime point à jouer avec. des gens qui ant tantôt une carte de plus ettantôt une carte de moins. Otez-vous de devant mes yeux, ajoutat-il en changeant de ton, de peur que je ne vous . fasse chanter sans solfier.
+ Je lui épargnai la peine de me dire deux fois de me retirer. Je nr’éloignai de lui dans le moment, mourant de peur qu’il ne me fit quitter mon habit, qu’heureusement il me laissa. Je marchois le long des rues en révant où je pourrois , - agec deux réaux que j’avois pour tout bien, aller giter. J’arrivaiala porte delarchevéché ; etcamme og trayailloit alors au souper de monseigneur , 1l sortoit des cuisines une agréable odeur qui se farseit sentir d’une lieue à la ronde. Peste ! dis - je
en moi-même, je m’accommoderois volontiers dé quelqu’un de ces ragoûts qui prennent au nez; je me contenterois méme d’y tremper les quatre doigts et le pouce. Mais quoi! ne puis-je imaginer un moyen de goûter de ces bonnes viandes dont je ne fais que sentir la fumée ? Pourquoi non? cela ne paroît pas impossible. Je m’échauffai Pimagination là-dessus ; et à force de rêver, il me vint dans l'esprit une ruse que j’employai sur-lechamp , et qui réussit. J’entrai dans la cour du palais archi- épiscopal, en courant vers les cwsines , et en criant de toute ma force: 4u secours! au secours ! comme si quelqu'un m’eût poursuivi pour m’assassiner.
A mes cris redoublés , maitre Diégo, le cuisinier de l’archevéque, accourut avec trois ou quatre marmitons pour en savoir la cause ; et ne voyant personne que moi, il me demanda pour quel sujet je crois si fort. Ah ! seigneur , lui répondis-je en faisant toutes les démonstrauons d’un homme épouvanté , par saint Polycarpe ! sauvez-moi , je vous prie, de la fureur d’un spadassin qui veut me tuer. Où est-1l donc, ce spadassin ? s'écria Diégo. Vous êtes tout seul de votre compagnie, et je ne vois pas un chat à vos trousses. Allez, mon enfant, rassurez-Vous ; C’est apparemment quelqu'un qui a voulu vous faire peur pour se divertir , et qui a bicn fait de ne pas vous suivre dans ce palais, car.
nous lui aurions pour le moins coupé des oreilles. Non, non, dis-je au cuisinier, ce n’est pas pour rire qu’il m’a poursuivi, C’est un grand pendard : qui vouloit me dépouiller, et je suis sûr qu’il m’attend dans la rue. i vous y attendra donc longtemps, reprit-il, puisque vous demeurerez ici jus- . qu’à demain. Vous y souperez et coucherez,
Je fus transporté de joie quand j’entendis ces” dernières paroles; et ce fut pour moi un spectacle ~ ravissant , lorsqu’ayant été conduit par maître Diégo dans les cuisines , j’y. vis les préparatifs du souper de monseigneur. Je comptai jusqu’à quinze . personnes qui en étoient occupées ; mais Je ne pus nombrer.les mets qui s’offrirent à ma vue, tant-la providence avoit soin d’en pourvoir l’archevéché. Ce fut alors que, respirant à plein nez la fumée des ragoûts que je n’avois sentis que de loin , j’appris à connoître la sensualité. J’eus Phonneur de souper et de coucher avec les marmitons , dont je gagnai si bien l’amitié, que le jour suivant , lorsque j'allai remercier maître Diégo de m’avoir donné si généreusement un asile , ilme dit : Nos garcons de cuisine m’ont témoigné tous qu'ils seroient ravis de vous avoir pour camarade, tant ils trouvent a leur gré votre humeur. De votre côté, seriez-vous bien aise d’être leur compagnon ? Je répondis que si j’avois ce bonheur-là, je me cror rois au comble de mes vœux. Si cela-est, reprit-il,
mon ami, regardez-vous dés-a-présent commé utr officier de larchevêché. A ces mots, il me mena et me présenta au majordome , qui, sur mon aif éveillé , me jugea digne d’être recu parmi leh fouille-au-pot.
Je ne fus pas plustôt en possession d’un emploi si honorable, que maître Diégo , suivant lusagé des cuisiniers des grandes maisons, qui envoyent secrettement des viandes à leurs mignonnes, mé choisit pour portér chez une dame du voisinage, tantôt des longes de veaux, et tantôt de la volaille ou du gibier. Cette bonne dame étoit une veuvé de trente ans tout au plus, très-jolie, trés-vive, et qui avoit lair de n’être pas exactement fidéle . à son cuisinier. I] ne se contentoit pas de lui fournir de la viande , du pain, du sucre et de Phuile; il faisoit aussi sa provision de vin, et tout cela aux dépens de monseigneur Parchevéque.
J’achevai de me dégourdir dans le palais de sa grandeur, où je fis un tour assez plaisant , et dont on parle encore aujourd’hui dans Séville. Les pages et quelques autres domestiques, pour célébrer l’anniversaire de monseigneur, s’aviserent de vouloir représenter une comédie. IIs choisirent celle des Bénavides ; et comme il leur falloit un garcon de mon âge pour faire le rôle du jeune rot de Léon, ils jetèrent les yeux sur moi. Le major: dome, qui se piquoit de déclamation , se charged
de m’exercer, et aprés m’avoir donné quelques leçons, assura que je ne serois pas celui qui s’en acquitteroit le plus mal. Comme c’étoit le patron qui faisoit la dépense de la fête, on n’épargna rien pour la rendre magnifique. On construisit dans la plus grande salle du palais un théâtre qui fut bien décoré. On fit dans les ailes un lit de gazon sur lequel je devois paroître endormi, quand les Maures viendroient se jeter sur moi pour me faire prisonmer. Lorsque les acteurs furent en état de jouer la pièce , l'archevêque fixa Je jour de la re~ présentation, et ne manqua pas de prier les seigneurs et les dames les plus considérables de la ville de s’y trouver.
Ce jour venu, chaque acteur ne s’ occupa que de son habillement. Pour le mien, il me fut apporté par un tailleur accompagné de notre majordome, qui, s’étant donné la peine de me répéter mon rôle, se faisoit un plaisir de me voir habiller. Le tailleur me revétit d’une riche robe de velours bleue , garnie de galons et de boutons d’or, avec des manches pendantes, ornées de franges du même métal; et le majordome lui-même me posa sur la tête une couronne de carton , parsemée de quantité de perles fines mélées de faux diamants. De plus, ils me mirent une ceinture de sole couleur de rose, fleurs d’argent; et à chaque chose
dont ils me paroient, il me sembloit qu'ils m’at- Le Sage. Tome III. 27
tachoient des ailes pour m’envoler et m’en aller. Enfin , la comédie commença sur Ja fin du jour. J’ouvrisla scéne par une tirade de vers, qui aboutissoit à dire que, ne pouvant me défendre des charmes du sommeil, j’allois m’y abandonner. En méme-temps, je me retirai dans les coulisses, ét me jetai sur un ht de gazon qui m’y avoit été préparé : mais au-heu de m’y endormir, je me misà rêver aux moyens de pouvoir gagner la rüe, et me sauver avec mes habits royaux. Un peut escalier dérobé, par où l’on descendoit sous le théâtre et dans Ja salle, me parut propre à l’exécutiou de mon dessein. Je me levai légèrement ; -et voyant. que personne ne prenoit garde à moi, j’enflai cet. escalier qui me conduisit dans la salle, dont je ga-
gnai la porte, en criant : place , place ; je vais changer d’habit. Chacun se rangea , pour me laisser passer; de sorte qu’en moins de deux minutes je sortis impunément du palais à la faveur de la nuit, et me rendis à la maison du vaillant, . mon ami.
Il fut dans le dernier étonnement de me voir vêtu comme j’étois. Je le mis au fait, et il en rit de tout son cœur. Puis, m’embrassant avec d’autant plus de joie, qu'il se flatioit d’avoir part aux dépouilles du roi de Léon, il me félicita d’avoir fait un si beau coup, et me dit que si je ne me démentois pas dans la suite, je ferois un jour du
bruit dans le monde par mon esprit. Après nous être égayés tous deux et bien épanoui la rate, je dis au brave : Que feronsnous de ce riche habille ment? Que cela ne vous embarrasse point, me répondit-il. Je connois un honnête fripier qui, sans témoigner la. moindre curiosité, achète tout ce qu’on veut lui vendre, pourvu qu’il y trouve bien son compte. Demain matin, j'irai le chercher, et je. vous l’amènerai ici. En effet, le jour suivant, le brave sortit de grand matin de sa chambre , où:ib me laissa au ht, et revint deux. heures après avec le fripier, qui portoit un paquet de toile jaune. Mon ami, me dit-il, je vous présente le seigneur Ybagnez de Ségovie, qui, malgré le mauvais exemplé que ses confrères lui donnent, se pique de la plus scrupuleuse intégrité. I] va vous dire au: juste ce que vaut l’habillement dont vous voulez vous défaire, et vous pourrez vous en tenir à son: estimation. Oh! pour cela oui, dit le fripier. I} faudroit que je fusse un grand misérable, pour priser une chose au-dessous de sa valeur. C’est ce: qu’on n’a point encore reproché, Dieu merci, et ce qu’on ne reprochera jamais a Y bagnez de Ségovie. Voyons un peu, ajouta-t-il, les hardes que. vous avez envie de vendre; je vous dirai en conscience: ce qu’elles valent. Les voici, lui dit le brave en les lui montrant; convenez que rien n’est plus magnifique , remarquez bien la beauté de ce velours de 27 *
Génes et la richesse de cette garniture. J’en suis enchanté, répondit le fripier après avoir examiné Vhabit avec beaucoup d’attention, rien n’est plus beau. Et que pensez-vous des perles qui sont à cette couronne? reprit mon ami. Si elles étoient plus rondes, répartit Ybagnez, elles seroient inestimables; cependant, telles qu’elles sont, je les trouve fort belles, et j’en suis aussi content que du reste. J’en demeure d’accord de bonne foi, continua-t-il. Un fourbe de fripier, à ma place, affecteroit de mépriser la marchandise pour lavoir à vil prix, et n’auroit pas honte d’en offrir vingt pistoles ; mais moi, qui ai de la morale, I ’en donneral quarante.
Quand Ybagner auroit dit cent, il n’eût pas encore été un juste estimateur , puisque les perles seules en valoient bien deux cents. Le brave, qui s’entendoit avec hn, me dit : Voyez le bonheur que vous avez d’être tombé entre les mains d’un honnéte homme. Le seigneur Ybagnez apprécie les choses comme s’il étoit a l’arucle de la mort. Cela est vrai, dit le fripier; aussi n’y a-t-1l pas une obole à rabattre ou à augmenter avec moi. Hé bien , ajouta-t-il, est-ce une affaire finie ? N’y a-t-il qu’à vous compter l’espèce? Attendez , lui répondit le brave, il faut auparavant que mon petit ami essaie habit que je vous ai fait apporter ici pour lui : je suis bien trompé, s’il n’est pas