‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 44 sur 78 · LIVRE X. 4oy · texte numérisé non relu

LIVRE X. 4oy

convenable à sa taille. Alors le fripier, ayant défait son paquet, me montra un pourpoint et un haut-de-chausses d’un beau drap musc avec des boutons d’argent, le tout à demi usé. Je me levai pour essayer cet habillement, lequel, quoique trop large et trop long, parut à ces messieurs fait exprès pour moi. Ybagnez le prisa dix pistoles ; et comme il n’y avoit rien à rabattre avec lui, il en fallut passer par-la. De sorte qu’il tira de sa bourse trente pistoles qu’il étala sur une table ; après quoi, 1l fit un autre paquet de ma robe royale et de ma couronne , qu'il emporta.

Lorsqu'il fut sorti, le vaillant me dit : Je sms très-satisfait de ce fripier. Il avoit bien raison de l'être; car je suis sûr qu’il tira de lui pour le moins une centaine de pistoles de bénéfice. Mais il ne se contenta point de cela, il prit sans facon la moitie de l’argent qui étoit sur la table, et me laissa l’autre en me disant : Mon cher Scipion, avec ces quinze pistoles qui vous restent, je vous conseille de sortir incessamment de cette ville, où vous jugez bien qu’on ne manquera pas de vous chercher par ordre de monseigneur l’archevêque. Je serois au désespoir qu'après vous être signalé par une action qui fera honneur à votre histoire , vous vous fissiez sottement mettre en prison. Je lui répondis que j’avois bien résolu de m’éloigner de Séville : comme en effet, après avoir

acheté un chapeau et quelques chemises je gagnai la vaste et délicieuse campagne qui conduit, entré des vignes et des oliviers, à l’ancienne cité de Carmonne ; et trois jours après j’arrivai à Cordoue. J’alla loger dans une hôtellerie a Pentrée de la grande place, où demeurent les marchands. Je me donnai pour un enfant de famille de Tolède, qui voyageoit pour son plaisir : j’étois assez proprement vêtu pour le faire croire; et quelques pis toles, que j’affectai de laisser voir comme par hazard à l’hôte, achevèrent de le lui persuader. Peut-être aussi que ma grande jeunesse lui fit penser que je pouvois être quelque petit hbertin qui couroit le pays apres avoir volé ses parents. Quoi qu'il en soit, il ne parut point curieux d’en savoir plus que je ne lui en disois , de peur apparemment que sa curiosité ne m’obligeat à changer de logement. Pour six réaux par jour, on étoit bien dans cette hôtéllerie, où il y avoit beaucoup de monde ordinairement. Je comptai le soir au souper jusqu’à douze personnes a table. Ce qu'il y a de plaisant, c’est que chacun mangeoit sans rien dire, a la réserve d’un seul homme, qui, parlant sans cesse à tort et à travers, compensoit par son babil le silence des autres. I] faisoit le bel-esprit , débitoit des contes, et s’efforcoit, par de bons mots, de réjouir la compagnie, qui de temps en temps

Sclatoit de rire, moins, à-la-vérité, pour applaudir ages saillies, que pour s’en moquer. oe

Pour moi, je faisois si peu d’attention aux discours de cet original, que je me serois levé de table sans pouvoir rendre compte de ce quil avoit dit, sil n’eût trouvé moyen de m’intéresser dans ses discours. Messieurs, s’écria-t-il sur la fin du repas, je vous garde pour la bonne bouche une histoire des plus divertissantes, une aventure arrivée ces jaurs passés à l’archevéché de Séville. Je da tiens d’un bachelier de ma connoissance , qui en a, dit-il, été témoin. Ces paroles me causèrent quelque émotion ; je ne doutai point que cette aventure ne fit la mienne, et je n’y fus pas trompé. Ce personnage en fit un récit fidéle, et m’apprit même ce que j’ignorois, c’est-à-dire, ce qui s’étoit passé dans la salle après mon départ : c’est ce que je vais vous raconter.

À peine eus-je pris la fuite, que les Maures, qui, suivant l’ordre de la pièce qu’on représentoit, devoient m’enlever, parurent sur la scène, dans le dessein de venir me surprendre sur le lit de gazon où ils me croyoient endormi; mais quand ils voulurent se jeter sur le roi de Léon, ils furent bien étonnés de ne trouver ni roi ni roc. Aussitôt la. comédie fut interrompue. Voila tous les acteurs en peine : les uns m’appellent, les autres me font chercher : celui-ci crie, et celui-la me

donne à tous les diables. L’archevéque , s’apèrce vant que le trouble et la confusion régnoient derriére le théâtre, en demanda la cause. A la voix du prélat, un page qui faisoit le Gracioso dans la pièce accourut, et dit à sa grandeur : Monseigneur, ne craignez plus que les Maures fassent prisonnier le roi de Léon; il vient de se sauver avec son habillement royal. Le ciel en soit loué! s’écria l’archevêque. Il a parfaitement bien fait de fuir Jes ennemis de notre religion, et d’échapper aux fers qu'ils lui préparoient. Il sera sans doute retourné à Léon , la capitale de son royaume. Puisse-t-1l y arriver sans malencontre ! Au reste, je défends qu’on suive ses pas; je serois faché que sa majesté recut quelque morüficauion de ma part. Le prélat, ayant parlé de cette sorte, ordonna qu’on Jit mon rôle, et qu’on achevat la comédie.

Page 1