CHAPITRE XI
Suite de l’histoire de Scipion.
Taner que j’eus de l’argent, mon hôte eut de grands égards pour moi; mais du moment qu’il sapercut que je n’en avois plus guére, il me
' LIVRE X. . 425 battit froid, me fit une querelle d’Allemand, et me pria un beau matin de sortir de sa maison. Je le. quittai fiérement, et j’entrai dans l’église des pères de Saint-Domimique, où, pendant que j’entendois la messe, un vieux mendiant vint me demander l’aumône. Je tirai de ma poche deux oy trois maravédis que je lui donnai, en lui disant : Mon ami, priez Dieu qu’il me fasse trouver bien tôt quelque bonne place; si votre prière est exaucée, vous ne vous repentirez pas de l'avoir faite ; comptez sur ma reconnoissance.
A ces mots, le gueux me considéra fort attentivement, et me répondit d’un air sérieux : Quel poste souhaiteriez-vous d’avoir ? Je voudrois, lui répliquai-je, être laquais dans quelque maison où je fusse bien. Il me demanda si la chose pressoit. On ne peut pas davantage, lui dis-je; car si je n’ai pas au plus tôt le bonheur d’être placé, il n’y a point de milieu, il faudra que je meure de faim , ou que je devienne un de vos confrères. Si yous étiez réduit à cette nécessité , reprit-il , cela seroit facheux pour vous, qui n’étes pas fait à nos manières ; mais pour peu que vous y fussiez accoutumé , vous préféreriez notre état à la servitude, qui, sans contredit, est inférieur à la gueuserie. Cependant, puisque vous aimez mieux servir que de mener, comme moi, une vie libre et indépendante , vous aurez un maître incessam-
ment. Tel que yous me voyez, je puis vous étre utile. Soyez ici demain à la même heure.
Je n’eus garde d’y manquer. Je revins le jour suivant au même endroit, où je ne fus pas longtemps sans apercevoir le mendiant, qui vint m6 joindre, et qui me dit de prendre la peime de le suivre. Je le suivis. Il me conduisit à une cave qui n’étoit pas éloignée de l’église, et où il faisoit résidence. Nous y entrames tous deux; et nous étant assis sur un long banc, qui avoit pour le moins cent ans de service , il me tint ce discours : Un bonne action, comme dit le proverbe , trouve toujours sa récompense; vous me donnates hier Paumône , et cela m’a déterminé à vous procurer une condition ; ce qui sera bientôt fait, s’il plaît au Seigneur. Je connois un vieux dominiquain, nommé père Alexis, qui est un saint religieux, un grand directeur. J’ai l'honneur d’être son commissionnaire, et je m’acquitte de cet emploi avec tant de discrétion et de fidélité, qu’il ne refuse point d'employer son crédit pour moi et pour mes amis. Je lm ai parlé de vous, et je l'ai mis dans la disposition de vous rendre service. Je vous présenterai à sa révérence quand il vous plaira.
Il n’y a pas un moment à perdre, dis-je au vieux mendiant; allons voir tout-à-l’heure ce bon religieux. Le pauvre y consentit, et me mena sur-le-champ au père Alexis, que nous trauvèmes
occupé dans sa chambre à écrire des let iituelles. Il interrompit son travail pour me arler. I] me dit qu’à la prière du mendiant il vouloit bien s’intéresser pour moi. Ayant appris, poursuivit-il, que le seigneur Baltazar Velasquez avoit besoin d’un laquais, je lui ai écrit ce matin en votre faveur, et il vient de me faire réponse qu'il vous recevroit aveuglément de ma main. Vous pouvez dès ce jour le voir de ma part; c’est mon pénitent et monami. La-dessus le moiném’exhorta pendant trois quarts d’heure a bien remplir mes devoirs. Il s’étendit principalement sur l’obligation où j étois de servir Velasquez avec zèle ; après quoi il m’assura qu’il auroit soin de me maintenir dans mon poste, pourvu que mon maitre n’eût point de reproche à me faire.
Après avoir remercié le religieux des bontés qu’il avoit pour moi, je sortis du monastère avec le mendiant, qui me dit que le seigneur Baltazar Velasquez étoit un vieux marchand de drap, un homme riche , simple et débonnaire. Je ne doute pas, ajouta-t-il, que vous ne soyiez parfaitement bien dans sa maison. Je m’informai de la demeure du bourgeois, etje m’y rendissur-le-champ, après avoir promis au gueux de reconnoître ses bons offices , si tôt que j’aurois pris racine dans ma condition. J’entrai dans une grande boutique où deux jeunes garcons marchands, proprement vêtus , se
prom@pient en long et en large et faisoient les agréables en attendant la pratique. Je leur demandai si le maitre y étoit, et leur dis que j’avois à lui parler de la part du pére Alexis. A ce nom vénérable, on me fit passer dans une arrière-boutique, où le marchand feuilletoit un gros registre qui étoit sur un bureau. Je le saluai respectueusement; ‘et m’étant approché de lui : Seigneur, lui dis-je, vous voyez le jeune homme que le révérend père Alexis vous a proposé pour laquais. Ah! mon enfant, me répondit-il, sois le bien-venu. I suffit que tu me sois envoyé par ce saint homme, je te recois 4 mon service préférablement 4 trois ou quatre laquais qu’on veut me donner. C’est une affaire décidée ; tes gages courent dés ce jour.
Je n’eus pas besoin d’étre long-temps chez ce bourgeois, pour m’apercevoir qu’il étoit tel qu’on me l’avoit dépeint. Il me parut même d’une a grande simplicité, que je ne pus m’empécher de penser que j’aurois bien de la peine à m’abstenir de lui jouer quelque tour. I] étoit veuf depuis quatre années, et il avoit deux enfants, un garçon . qui achevoit son cinquième lustre , et une fille qui commencoit son troisième. La fille , élevée’ par une duégne sévère , et dirigée par le père Alexis, marchoit dans le sentier de la vertu ; mais Gaspard Velasquez, son frère, quoiqu’on n’ett rien épargué pour en faire un honnête homme, avoit tous
| LIVRE X. 429 les vices d’un jeune libertin. Il passoit quelquefois deux ou trois jours hors du logis ; et si à son re~ tour son père s’avisoit de lm en faire des reproches , Gaspard lui imposoit silence , en le prenant sur un ton plus haut que le sien.
Scipion , me dit un jour le vieillard, jai un fils qui fait toute ma peine. Il est plongé dans toutes sortes de débauches : cela m’étonne, car son éducation n’a point été négligée. Je lui ai donné de bons maîtres ; et le père Alexis, mon ami, a fait tous ses efforts pour le mettre dans le bon chemin. Hi n’a pu en venir à bout, Gaspard s’est jeté dans le libertinage. Tu me diras peut-être que je lai traité avec trop de douceur dans sa puberté, et que c’est cela qui Pa perdu. Mais non, ila été chàtié , quand j'ai jugé à propos d’user de rigueur ; car, tout débonnaire que je suis, j’ai de la fermeté dans les occasions qui en demandent. Je l’aimême fait enfermer dans une maison de force, et iln’en est devenu que plus méchant. En un mot, c’est un de ces mauvais sujets que le bon exemple, les remontrances et les châtiments même ne sauroïent corriger. Il n’y a que le ciel qui puisse faire ce miracle.
= Si je ne fus pas fort touché de la douleur de ce malheureux père , du-moins je fis semblant de l'être. Que je vous plains, monsieur ! lui dis-je, un homme de bien comme vous méritoit d’avoir un
meilleur fils. Que veux-tu, mon enfant, me répondit-il. Dieu m’a voulu priver de cette consolation. Entre les sujets que Gaspard me donne de me plaindre de lui, poursuivit-il, je te dirai confidemment qu’il y en a un qui me cause beaucoup d'inquiétude; c’est Penvie qu'il a de me voler, et qu’il ne trouve que trop souvent moyen de salisfaire , malgré ma vigilance. Le laquais à qui tu succèdes s’éntendoit avec lui, et c’est pour cela que j'ai chassé ce domestique. Pour toi, je compte que tu ne te laisseras pas corrompre par mon fils, Tu épouseras mes intéréts; je ne doute pas que le père Alexis ne te lait bien recommandé. Je vous en réponds, lui dis-je; sa révérence m’a exhorté pendantune heure a n’avoir en vue que votre bien; mais je puis vous assurer que je n’avois pas besoin pour cela de son exhortation. Je me sens disposé à vous servir fidèlement, et je vous promets enfin un zèle a toute épreuve.
Qui n’entend qu’une partie n’entend rien..Le jeune Velasquez, petit-maître en diable, jugeant à ma physionomie que je ne serois pas plus difficile à séduire que mon prédécesseur, m’attira dans un endroit écarté, et me parla dans ces termes : Écoute , mon cher, je suis persuadé que mon père va chargé de m’espionner; prends-y garde, je Ven avertis, cet emploi n’est pas sans désagrément. Si je viens a m’apercevoir que tu m’observes, je
. LIVRE X. 451 ve ferai mourir sous le bâton ; au-lieu que si- tu veux m'aider à tromper mon père , tu peux tout: attendre de ma reconnoissance. Faut-1l te parler plus clairement? Tu auras ta part des coups de fi-" let que nous ferons ensemble. Tu -n’as qu’à choisir.: déclare-toi dans cé moment pour le père où pour le fils; point de neutralité. :
Monsieur , lui répondis-je, vous me serrez furieusement le bouton; je vois bien que je ne pourraime défendre de me ranger de votre parti, quoi-" que dans le fond je me sente de la répugnance a trahir le seigneur Velasquez. Tu ne dois t’en faire aucun scrupule, reprit Gaspard; c’est un vieil avare qui voudroit encore me meiner par la lisière ; un’ vilain qui me refuse mon nécessaire, en refusant de fournir à mes plaisirs ; car les plaisirs sont des besoins à vingt-cinq ans. C’est dans ce point de: vue. qu’il faut que tu regardes mon père. Voilà qui est fini , monsieur , lui dis-je ; il n’y a pas moyen de :tenir contre un-si juste sujet dé plainte. Je m’offre à vous seconder dans vos louables entreprises ; mais cachons bien tous deux notre intelligence, de peur qu’on ne mette à ‘la porte votre fidèle adjoint. Vous ne ferez point mal, ce me sem- © ble ; d’affecter de me hair : parlez-moi brutalement devant le monde ; ne mesurez pasles termes. Quelques soufllets même ‘et quelques coups de
pied au cul ne gâteront rien; au contraire, plus
vous me donnerez de marques d’aversion , plus le seigneur Baltazar aura de confiance en moi. De mon côté, je ferai semblant d’éviter votre conversation. En vous servant à table, je paroîtrai ne n’en acquitter qu’à regret; et quand je m’entretiendrai de votre seigneurie avec les garçons ‘de boutique, ne trouvez pas mauvais que je dise pis que pendre de vous.
Vive Dieu ! s’écria le jeune Velasquez à ces dernières paroles , je admire, mon ami, tu fais paroître à ton âge un génie étonnant pour l'intrigue ; j'en concois pour moi le plus heureux présage. J’espére qu'avec le secours de ton esprit , je ne laïisserai pas une pistole à mon père. Vous me faites trop d'honneur, lui dis-je, de tant compter sur mon industrie. Je ferai mon possible pour justifier la bonne opinion que vous avez de moi; etsije ne puis y réussir, du-moins ce ne sera pas ma faute.
Je ne tardai guère à faire connoître 4 Gaspard que j’étois effectivement l’homme qu’il lui falloit ; et voici quel fut le premier service que je lui rendis. Le coffre-fort de Baltazar étoit dans la chambre de ce bon homme , à la ruelle de sonlit, etlui servoit de prie-Dieu. Toutes les fois que je le revardois , il me réjouissoit la vue, et je lui disois souvent en moi-même : Coffre-fort, mon ami, seras-tu toujours fermé pour moi? N’aurai-je jamais le plaisir de contempler le trésor que tu
recéles ? Comme j’allois quand il me plaisoit dans la chambre, dont l’entrée n’étoit interdite qu’à Gaspard, il arriva un jour que j’apercus son père, qui, croyant n’étre vu de personne, après avoir ouvert et refermé son coffre-fort , en cacha la clef derrière une tapisserie. Je remarquai bien l’endroit , et fis part de cette découverte à mon jeune maitre, qui me dit en m’embrassant de joie : Ah! mon cher Scipion, que viens-tu m’apprendre ?
Notre fortune est faite, mon enfant. Je te donnerai dès aujourd’hui de la cire; tu prendras ’em— preinte de la clef, et tu me la remettras entre les mains. Je n’aurai pas de peine à trouver un serrurier.obligeant dans Cordoue , qui n’est pas la ville d'Espagne où il ya le moins de fripons.
Hé! pourquoi, dis-je à Gaspard, voulez-vous faire une fausse clef? nous pouvons nous servir de la véritable. Oui , me répondit-il ; mais je crains que mon père, par défiance ou autrement, ne s’avise de la cacher ailleurs, et le plus sûr est d’en avoir une qui soit à nous. J’approuvai sa crainte ; et me rendant à son sentiment , je me préparai à prendre l'empreinte de la clef; ce qui fut exécuté un beau matin, tandis que mon vieux patron faisoit une visite au père Alexis, avec lequel il avoit ordinairgment de fort longs entretiens. Je n’en demeurai pas là : je me servis de la clef pour ouvrirle coffre-fort, qui, se trouvant remphi de grands
Le Sage. Tome IH. 28
et de petits sacs, me jeta dans un embarras charmant. Je ne savois lequel choisir , tant je me sens tois d’affection pour les uns et pour les autres; néanmoins,, comme la peur d’étre surpris ne me permettoit pas de faire un long examen, je me saisis à tout hazard d’un des plus gros. Ensuite ayant refermé le coffre , et remis la clef derrière la lapisserie , je sortis de la chambre avec ma proie; que jallai cacher sous mon lit, dans une petite garde-robe où je couchois, .
- Ayant fait si heureusement cette opération ) je rejoignis promptement le jeune Velasquez, qui m’attendoit dans une maison où il m’avoit donné rendez-vous , et je le ravis en lui apprenant ee que je venois de faire. Il fut si content de moi, qu’il m’açcabla de caresses, et m’offrit généreusement la moitié des espèces qui étoient dans le sac; ce que je refusai. Non, non, monsieur , lui dis-je ;ce premier sac est pour vous seul ; servezvous-en pour vos besoins. Je retournerai mcessamment au coffre-fort , où, graces au ciel, il y 2 de argent pour nous deux. En effet, trois jours après j’enlevai un second sac, où 1} y avoit, ainsi que dans le premier, cinq cents écus, desquels je ne voulus accepter que le quart , quelques instances que me fit Gaspard pour m’obliger à les partager avec lui fraternellement.
Si tôt que ce jeune homme se vit si bien en
Fonds , et par conséquent en état de satisfaire la passion qu’il avoit pour les femmes et pour le jeu, il s’y abandonna tout entier; il éut même le malheur de s’entéter d’une de ces fameuses coquettes qui dévorent et engloutissént en peu dé temps les plus gros patrimoines. Il se jeta pour elle dans une dépensé effroyable ; ce qui me mit dans la nécessité de rendre tant de visites ‘au coffre-fort, que le vieux Velasquez s’apercut enfin qu’on le voloit. Scipion , me dit-il un matin, il faut que je te fasse une coufidence : quelqu’un me vole , mon ami; on a ouvert mon'coffre-fort ; on èn a tiré plusieurs sacs, c’est un fait constant. Qui dois-je accuser de ce larcin ? ou plutôt, quel autre que mon fils peut l'avoir fait ? Gaspard sera furtivement entré dans ma chambre, ou bien tu Fly auras toi-même introduit ; car je suis tenté de te troiré d’accord avec lui, quoique vous paroissiez ious deux fort mal ensemble, Néanmoins je ne veux pas écouter ce soupcon, puisque le père Alexis m’a répondu de ta fidélité. Je répondis que, graces à Dieu, le bien d’autrui ne me tentoit point, et j’accompagnai cé mensonge d’une gri- inace hypocrite qui me servit d’apologie. |
Effectivement , le vieillard ne m’en parla plus; mais il ne laissa pas de m ’envelopper dans sa défiance , et prenant des précautions contre nos ättentats, il fit mettre à son coffre-fort une nou-
velle serrure , dont il porta toujours depuis la clef dans ses poches. Par ce moyen , tout commerce étant rompu entre nous et les sacs, nous demeurâmes fort sots, particulicrement Gaspard, qui, ne pouvant plus faire laméme dépense pour sa nymphe, craignit d’étre obligé de ne la plus voir. J] eut pourtant l’esprit d’imaginer un expédient qui le fit rouler encore quelques jours, et cet ingénieux expédient fut de s'approprier, par forme d’emprunt, tout ce qui m’étoit revenu des saignées que j’avois faites au coffre-fort. Je lui donnai jusqu’à la dernière pièce; ce qui pouvoit, ce me semble, passer pour une restitution anticipée que je faisois au vieux marchand , dans la personne de son héritier. |
Ce jeune homme, lorsqu'il eut épuisé cette ressource , considérant qu’il n’en avoit plus aucune autre , tomba dans une profonde et noire mélancolie , qui troubla peu-à-peu sa raison. Il ne regarda plus son père que comme un homme qui faisoit tout le malheur de sa vie. Il entra dans un vif désespoir ; et, sans être retenu par la voix du sang , le misérable concut lhorrible dessein de Vempoisonner. Il ne se contenta pas de me faire confidence de cet exécrable projet, il me proposa méme de servir d’instrument a sa vengeance. A cette proposition , je me sentis saisis d’effroi. Monsieur, lui dis-je , est-il possible que vous soyez
assez abandonné du ciel pour avoir formé cette abominable résolution? Quoi! vous seriez capable de donner la mort a l’auteur de vos jours ? On verroit en Espagne, dans le sein du christianisme, commettre un crime dont la seule idée feroit hosreur aux nations les plus barbares ? Non , mon cher maître, ajoutai-je en me jetant à ses genoux, non, vous ne ferez point une action qui soulèveroit contre vous toute la terre, et qui seroit suivie d’un infame châtiment.
Je tins encore d’autres discours à Gaspard , pour le détourner d’une entreprise si coupable. Je ne sais Où j’allai prendre tous les raisonnements d’honnéte homme dont je me servis pour combattre son désespoir ; mais il est certain que je lui parlai comme un docteur de Salamanque, tout jeune et taut fils que j’étois de la Cosclina. Cependant j’eus beau lui représenter qu'il devoit rentrer en luimême, et rejeter courageusement les pensées détestables dont son esprit étoit assailh , toute mon éloquence futinutile. I] baissa la tête sur son estomac ; et gardant un morne silence, quelque chose que je pusse lui dire , il me fit juger qu'il n’en démordroit point.
Là-dessus prenant mon parti, je demandai un secret entretien à mon vieux maître , avec lequel m’étant enfermé : Monsieur, lui dis-je , souffrez que je me jette à ves pieds, et que j’implore votre
miséricorde. En achevant ces paroles, je me prosternai deyant lui avec beaucoup d’émotion, et le ~ visage baigné de larmes. Le marchand, surpris de mon action et de mon air troublé , me demanda ce que j’avois fait. Une faute dont je me repens , lui répondis-je , et que je me reprocherai toute ma vie. J’ai eu la foiblesse d’écouter votre fils, et de l’aider à vous voler. En même-temps je lui fis un aveu sincère de tout ce qui s’étoit passé à ce sujet; après quoi je lui rendis compte de la conversation que je venois d’avoir avec Gaspard, dont je lui révélai le dessein , sans oublier la moindre circonstance.
Quelque mauvaise opinion que le vieux Velasquez eût de son fils, à-peine pouvoit-il ajouter for à ce discours. Néanmoins, ne doutant point que mon rapport ne fut véritable : Scipion , me dit-il en me relevant, car j’étois toujours à ses pieds, je te pardonne en faveur de Davis important que tu viens de me donner. Gaspard , poursuivit-il en élevant la voix, Gaspard en veut à mes jours. Ah! fils ingrat , monstre qu’il eût mieux valu étouffer en naissant , que de laisser vivre pour devenir un parricide ! quel sujet as-tu d’attenter sur ma vie ? Je te fournis tous les ans une somme raisonnable pour tes plaisirs , et tu n’es pas content! Faut-il donc pour te satisfaire que je te permette de dissiper tous mes biens ? Ayant fait cette apostrophe
amère , il me recommanda le secret, et me dit de le laisser seul songer à ce qu’il avoit à faire dans une conjoncture si délicate.
J’étois fort en peine de savoir quelle résolution prendroit ce père infortuné, lorsque le même jour il fit appeler Gaspard , et lui tint ce discours sans lui rien témoigner de ce quil avoit dans l’ame : Mon fils , j’ai recu une lettre de Mérida, d’où l’on me mande que, si vous voulez vous marier , on vous offre une fille de quinze ans, parfaitement belle, et qui vous apportera une riche dot. Si vous n’avez point de répugnance pour le mariage, nous partirons demain au lever de l'aurore pour Mérida ;nous verrons la personne qu’on vous propose ; et si elle est de votre goût, vous l’épouserez. Gaspard entendant parler d’une riche dot, et croyant déjà la tenir, répondit sans hésiter qu'il étou prêt à faire ce voyage; si bien qu'ils partirent le lendemain dès la pointe du jour, tous deux seuls , et montés sur de bonnes mules.
Quand ils furent dans les montagnes de Fésira, et dans un endroit aussi: chéri des voleurs que redouté des passants , Baltazar mit pied à terre, en disant à son fils d’en faire autant. Le jeune homme obéit, et demandh pourquoi dans ce lieula on le faisoit descendre de sa mule. Je vais te apprendre , lui répondit le vieillard en Penvisa— gant avec des yeux où sa douleur et sa colère
étoient peintes : Nous n’irons point à Mérida; et Phymen dont je Lai parlé n’est qu’une fable que j'ai inventée pour Vattirer ici. Je n’ignore pas, fils ingrat et dénaturé, je n’ignore pas le forfait que tu médites. Je sais qu’un poison préparé par tes soins me doit être présenté ; mais , insensé que tu es , as-tu pu te flatter que tu m’ôterois de cette façon impunément la vie? Quelle erreur ! Ton crime seroit bientôt découvert, et tu périrois par la main d’un bourreau. Il est, continua-t-il , un moyen plus sûr de contenter ta rage, sans t’exposer à une mort ignominieuse ; nous sommes ici sans témoins, et dans un endroit où se commettent tous les jours des assassinats ; puisque tu es si alteré de mon sang, enfonce ton poignard dans mon sein : On imputera ce meurtre à des brigands. A ces mots, Baltazar découvrant sa poitrine, et marquant la place de son cœur à son fils : Tiens, Gaspard , ajouta-t-il, porte-moi là un coup mortel, pour me punir d’avoir produit un scélérat comme tol. :
Le jeune Velasquez, frappé de ces paroles comme d’un coup de tonnerre , bien loin de chercher à se justifier, tomba tout-à-coup sans sentiment aux pieds de son père. Ce bon vieillard le voyant dans cet état qui lui parut un commencement de repentir , ne put s'empêcher de céder à Ja foiblesse de la paternité. Il s’empressa de le
secourir ; mais Gaspard n’eut pas si tôt repris Pusage de ses sens , que, ne pouvant plus soutenir la présence d’un père si justement imité , il fit un effort pour se relever ; il remonta sur sa mule, et s’éloigna sans dire une parole. Baltazar le laissa disparoitre ; et, Pabandonnant à ses remords, revint à Cordoue , où, six mois après , il apprit qu’il s’étoit jeté dans la chartreuse de Séville, pour y passer le reste de ses jours dans la pénitence.
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Fin de Vhistoire de Scipion.
Lz mauvais exemple produit quelquefois de trèsbons effets. La conduite que le jeune Velasquez avoit tenue me fit faire de sérieuses réflexions sur la mienne. Je commençai à combattre mes inchnations furtives , et à vivre en garcon d'honneur. L’habitude que j’avois de me saisir de tout l’argent que je pouvois prendre étoit formée par tant d’actes réitérés, qu’elle n’étoit pas aisée à vaincre. Cependant j’espérois en venir à bout, m’imaginant que , pour devenir vertueux , il ne falloit que le vouloir véritablement. J’entrepris donc ce grand
ouvrage, et le ciel sembla bénir mes efforts. Je cessai de regarder d’un œil de cupidité le coffrefort du vieux marchand ; je crois même qu’il n’eût tenu qu’à moi d’en ürer des sacs , que je n’en aurois rien fait. J’avouerai pourtant qu’il y auroit eu de l’imprudence à mettre à cette épreuve mon intégrité naissante : aussi Velasquez s’en garda bien. |
Don Manrique de Medrano, jeune gentilhomme, et chevalier de l’ordre d’Alcantara, venoit souvent au logis. Nous avions sa pratique , qui étoit une des plus nobles, si elle n’étoit pas une de nos meilleures. J’eus le bonheur de plaire à ce cavalier, qui, toutes les fois qu’il me rencontroit, m’agacoit toujours pour me faire parler, et paroissoit m’écouter avec plaisir. Scipion , me ditil un jour, si j’avois un laquais de ton humeur , je croirois posséder un trésor; et si tu n’appartenois pas à un homme que je considère, je n’épargnerois rien pour te débaucher. Monsieur, lui répondis-je, vous auriez peu de peine a y réussir, car j'aime d’inclination les personnes:de: qualité , c’est ma folie; leurs manières aisées m’enlévent:; Cela étant, reprit don Manrique , je veux prier le seigneur Baltazar de consentir que tu passes de son service au mien : je ne crois pas qu’il me refuse cette grace. Véritablement, Velasquez la lui accorda d’autant plus facilement , qu’il ne croyois
pas la perte d’un laquais fripon irréparable. De mon côté, je fus bien-aise de ce changement , le valet d’un bourgeois ne‘me.paroissant qu’un gredin en comparaison du valet d’un chevalier d’Alcantara.
Pour vous faire un portrait fdèle de mon nouveau patron, je vous dirai que c’étoit un cavalier doué de la plus aimable figure, et qui revenoit à tout le monde par la douceur de ses mœurs, et par son bon esprit. D'ailleurs, il avoit beaucoup de valeur et de probité : il ne lui manquoit que du bien ; mais cadet d’une maison plus illustre que riche, il étoit obligé de vivre aux dépens d’une vieille tante qui demeuroit à Tolède, et qui, laimant comme un fils, avoit soin de lui faire tenir l'argent dont il avoit besoin pour s’entretenir. Il étoit toujours vétu proprement : on le recevoit fort bien par-tout. I] voyout les principales dames de:la ville, et entr’autres la marquise d’Alménara. C’étoit une veuve de soixante-douze ans, qui, par les manières engageantes et les agréments de son esprit, attiroit chez elle toute la noblesse de Cordoue : les hommes, ainsi que les femmes, se plaisoient à son entretien , et l’on appeloit sa maison la bonne compagnie.
Mon maître étoit un des plus assidus courtisans’ de cette dame. Un soir qu'il venoit de la quitter, 11 me parut avoir un air animé qui ne lui étoit pas
naturel. Seigneur, lui dis-je, yous voila bien agité; votre fidèle serviteur peut-il vous en demander la cause ? Ne vous seroit -il point arrivé quelque chose d’extraordinaire ? Le chevalier sourit à cette question ,.et m’avoua qu’effectivement il étoit occupé d’une conversation sérieuse qu’il venoit d’avoir avec la marquise d’Alménara. Je voudrois bien , lui dis-je en riant, que cette mignonne septuagénaire vous eit fait une déclaration d’amour. Ne pense pas te moquer, me répondit-il ; apprends, mon ami, que la marquise m’aime. Chevalier, m’a-t-elle dit, je connois votre peu de fortune , comme votre noblesse ; j’ai de l’inclination pour vous, et j'ai résolu de vous épouser pour vous mettre à votre aise, ne pouvant honnêtement vous enrichir d’une autre manñère. Je sais bien que ce mariage me donnera dans le monde un ridicule ; qu’on tiendra sur mon compte des discours médisants , et qu’enfin je passerai pour une vieille folle qui veut se remarier. N'importe, je prétends mépriser les caquets pour vous faire un sort agréable : tout ce que je crains, a-t-elle ajouté, c’est que vous n’ayiez de la répugnance à répondre à mes intentions.
Voilà, poursuivit le chevalier, ce que m’a dit la marquise ; j’en suis d’autant plus étonné que c’est la femme de Cordoue la plus sage et la plus raisonnable; aussi lui ai-je fait réponse que j'étois
surpris qu’elle me fit l'honneur de me proposer sa main, elle qui avoit toujours persisté dans la résolution de soutenir jusqu’au bout son veuvage. A quoi elle a réparti, qu’ayant des biens considérables, elle étoit bien-aise de son vivant d’en faire part à un honnête homme qu’elle chérissoit. Vous êtes apparemment , repris-je, déterminé à sauter le fossé. En peux-tu douter ? me répondit-il. La marquise a des biens immenses, avec les quahtés du cœur et de l'esprit. Il faudroit que j’eusse perdu le jugement pour laisser échapper un établissement si avantageux pour moi.
J’approuvai fort le dessein où mon maitre étoit de profiter d’une si belle occasion de faire sa fortune, et même je lui conseillai de brusquer les choses , tant je craignois de les voir changer. Heu- ‘reusementla dame avoit encore plus que moicette affaire à cœur; elle donna de si bons ordres, que les préparatifs de son hyménée furent bientôt faits. Dès qu’on sut dans Cordoue que la vieille marquise d@’Alménara se disposoit à épouser le jeune don Manrique de Medrano, lesrailleurs commencèrent à s’égayer aux dépens de cette veuve ; mais ils eurent beau s’épuiser en mauvaises plaisanteries , ils ne la détournèrent point de son entreprise ; elle laissa parler toute la ville, et suivit son chevalier à l’autel. Leurs noces furent célébrées avec un éclat qui fournit une nouvelle matière à la médi-
sance, La fnariée, disoit-on ,-auroit au-moins di, par pudeur, supprimer la pompe et le fracas, qui ne conviennent point du tout aux vieilles veuves qui prennent de jeunes époux.
La marquise, au-lieu de se montrer honteuse d’être, à son âge, femme du chevalier, se hvroit sans contrainte à la | joie qu’elle en ressentoit. Hl y eut chez elle un grand repas accompagne dé symphonie, et la fête finit par un bal où se trouva toute la noblesse de Cordoue, de l'un et de l’autre sexes. Sur la fin dù bal, nos nouveaux mariés s’échapperent pour gagner un appartement où, s’étant enférmés avec une femme-de-chambre et moi, la marquisé adressa ces paroles à mon maître : Don Manriqué , voici votre appartement, le mien est dans ui autre éndroit de cette maison; nous passérons la nuit dans des chambres séparées, et le jour nous vivrons ensemble comme une mere et son fils. Le chevalier y fut trompé d’abord : il crut que la dame ne parloit ainsi que pour l’engager à lui faire une douce violence ; et, s’imaginant devoir par politesse paroître passionné, il s’approcha delle, et s’offrit avec empressement a lui servir de valet-de-chambre ; mais, bien loin de lui permettre de la déshabiller, elle le repoussa d’un air sérieux, et lui dit: Arrétez, don Manrique; si vous me prenéz pour uné de ces tendres vieilles qui se remarient par fragilité, vous êtes dans l'erreur : je ne
LIVRE X. han vous ai point épousé pour vous faire acheter les avantages que je vous fais par notre contrat de mariage ; ce sont des dons purs de mon cœur, et je n’exige de votre reconnaissance que des sentiments d'amitié. À ces mots, elle nous laissa, mon maître et moi, dans notre appartèthent, et se retra dans le sien avec sa suivante, en‘défendant absolument au chevalier de Paccompagner.
Après sa retraite, nous demeurâmes assez longtemps fort étourdis de ce-que nous yenions d’entendre. Scipion, me dit mon maître , te serois-tu jamais atterdu au discours que la marquise m’a tenu? Que penses-tu d’une pareille dame ? Je pense, monsieur, lui répondis-je, que c’est une femme comme il n’y en a point. Quel bonheur pour vous de l'avoir! C’est posséder un bénéfice, sans être tenu d’en acquitter les charges. Pour moi. reprit don Manrique, j’admire une épouse d’un caractère si estimable; et je prétends com~ pénser, par toutes les attentions imaginables, le sacrifice qu’elle fait à sa délicatesse. Nous conti nuâmes à nous entretenir de la dame, et nous allames ensuite nous reposer, moi, sur un grabat dans une garde-robe, et mon maître dans un beau ht qu’on lui avoit préparé, et où je crois qu’au fond de son ame il ne fut pas faché de coucher seul, et d’en étre quitte pour la peur.
Les réjouissances recommencérenit le jour sui-:
vant, et la nouvelle mariée parut de si belle humeur, qu’elle donna beau jeuaux mauvais plaisants. Elle rioit toute la première de ce qu’ils disoient; elle excitoit même les rieurs à s’égayer, en se pré: tant de bonne grace à leurs saillies. Le chevalier, de son côté , ne se montroit pas moins content que son épouse , et l’on eût dit, à l’air tendre dont il la regardoit et lui parloit, qu'il étoit dans le goût de la vieillesse. Les deux époux eurent le soir une nouvelle conversation, où il fut décidé que , sans se gêner l’un l’autre, ils vivroient de la même façon qu’ils avoient vécu avant leur mariage. Cependant il faut donner cette louange à don Manrique: il fit, par considération pour sa femme , ce que peu de maris eussent fait a sa place ; 11 abandonna une petite bourgeoise qu'il aimoit, et dont il étoit aimé, ne voulant pas, dit-il, entretenir un commerce qui sembleroit insulter à la conduite délicate que son épouse tenoit avec lui.
Tandis qu’il donnoit de si fortes marques de reconnoissance a cette vieille dame, elle les payoit avec usure, quoiqu’elle les ignorat. Elle le rendit maître de son coffre-fort, qui valoit mieux que celui de Velasquez. Comme elle avoit réformé sa maison pendant son veuvage , elle la remit sur le même pied où elle avoit été du vivant de son premier époux ; elle grossit son domestique, remplit ses écuries de chevaux et de mules; en un mot,
par ses généreuses bontés, le chevalier le plus gueux de l’ordre d’Alcantara en devint le plus riche. Vous me demanderez peut-être ce que je gagnai à tout cela : je reçus cinquante pistoles de ma maîtresse, et cent de mon maître , qui de plus me fit son secrétaire, avec quatre cents écus d’appointements; il eut même assez de confiance en moi pour vouloir que je fusse son trésorier. -
Son trésorier! n'’écriai-je en interrompant Scis pion dans cet endroit, et en faisant an éclat de rire. Oui, monsieur, répliqua-t-il d’un air froid et sérieux , oui, son trésorier ; j'ose même dire que je me suis acquitté de cet emploi avec honneur. EE est vrai que je suis peut-être redevable de quelque chose à la caisse ; car, comme je prenois dedans mes gages d’avance, et que j’ai quitté brus~ quement le service du chevalier, 1kn’est pas impossible que le comptable soit en reste; en tout cas, c’est le dernier reproche qu’on ait à me faire, puisque j'ai toujours été, depuis ce tempela ) Plow de droiture et de probité.
J’étois donc, poursuivit le fils de la Cosclina y secrétare et trésorier de don Manrique, qui paroissoit aussi content de moi que j’étois satisfait de lui, lorsqu’il recut de Tolède une lettre par Jar quelle on lui mandoit que dona Theodora Mos- €080 , sa tante, étoit à l’extrémité. fl fut st sensible a cette nouvelle, qu'il partit sur-le-champ pour se
Le Sage. Tome III. . 29
tendre auprès de cette dame, qui lui servoit de mère depuis plusieurs années. Je Paccompagnai dans ce voyage avec un valet-de-chambre et un laquais seulement ; et tous quatre montés sur les meilleurs chevaux de nos écuries, nous gagnamies en diligence Tolède, où nous trouvâmes dona Theodora dans un état à nous faire espérer qu’elle ‘ne mourroit point de sa maladie ; et véritablement, “hos pronostics, quoique contraires à celui d’ui vieux médecin qui la gouvernoit, ne furent pas démentis par l'évènement. ao] Pendant que la santé de notre bonne tante se rétablissoit 4 vue-d’ceil, moins peut-étre par les remèdes qu’on lui faisoit prendre , que par la présence de son cher neveu, monsieur le trésorier passoit son temps, le plus agréablement quil lu étoit possible , avec des jeunes gens dont la connoissance étoit fort propre à lui procurer les occasions de dépenser son argent. Ils m’entraînoient quelquefois dans des tripots, où ils m’engageoient à jouer avec eux; et n’étant pas aussi habile joueur que mon maître don Abel, je perdois beaucoup plus souvent que je. ne gagnois. Je prenois goût insensiblement au jeu; et si je me fusse entiére~ ment livré à cette passion, elle m’auroit réduit sans doute a tirer de la caisse quelques quartiers d’avance : mais heureusement l’amour sauva la caisse et ma vertu. Un jour, comme je passois auprès de.
LIVRE 'X. 451 l'église de los Royes , j’apercus au travers d’ine jalousie, dont les rideaux étoient ouverts, une jeune fille qui me parut moins une mortelle qu’urie divinité. Je me serviroïs d’un terme encore plus fort, sil y en avoit, pour mieux vous exprimet Pimpression que sa vue fit sur moi. Je m’informai delle, et à force de perquisitions, j’appris qu’elle se nommoit Béatrix, et qu’elle étoit suivante de ‘dona Julia, fille cadette du comte de Polan.
Béatrix interrompit Scipion, en riant à gorge » déployée; puis, adressant la parole a ma femme : Charmante Antonia, lui dit-elle, regardez moi bien , je vous prie; n’ai-je pas, à votre avis, Pair d’une divinité? Vous l'aviez alors 4 mes yeux, lu: dit Scipion ; et depuis que votre fidélité ne m’est plus suspecte , vous me paroissez plus belle que jamais. Mon secrétaire , après une répartie si ga- Jante , poursuivit ainsi son histoire.
Cette découverte acheva de m’enflammer, non à-la-vérité d’une ardeur légitimie. Je m’imaginai que je triomphetois facilement de sa vertu, si je la tentois par des présents capables de l’ébranler ; mais je jugeois mal de la chaste Béatrix. J’eus beau lui faire proposer par des femmes mercenatres ma bourse et mes soins, elle rejeta fièrement mes propositions. Sa résistance irrita mes désirs. J’eus recours au dernier expédient; je lui fis offrir ma main, qu "elle > accepta lorsqu'elle sut que j’étois
secrétaire et trésorier de don Manrique. Conme nous trouvames à-propos de cacher notre mariage pendant quelque temps, nous nous marièmes se~ crettement en présence de la dame Lorenga Sephora , gouvernante de Séraphine , et devant quelques autres domestiques du comte de Polan. Je n’eus pas plus 1ôt épousé Béatrix, qu’elle me facilita les moyens de la voir le jour, et de Pentretenir la nuit dans le jardin, où je m’introduisois par une petite porte dont elle me donna une clef. Jamais deux époux n’ont été plus contents que nous l’éuions l’un de l’autre , Béatrix et moi: nous attendions , avec une égale impatience , Pheure du rendez-vous; nous y courions avec le même empressement ; et le temps que nous passions ensemble, quoiqu'il fût quelquefois assez long, nous sembloit toujours trop court.
Une nuit qui fut aussi cruelle pour moi que les précédentes avoient été douces, je fus surpris, en voulant entrer dans le jardin, de trouver la petite porte ouverte. Cette nouveauté m’alarma; jen tirai un mauvais augure : je devins pâle et tremblant, comme si j’eusse pressenti ce qui m’alloit arriver ;-et m’avancant, dans l'obscurité, vers un cabinet de verdure où j’avois accoutumé de parler à mon épouse , j’entendis la voix d’un homme. Je m’arrêtai tout-à-coup pour mieux ouir, et mon oreille fut aussitôt frappée de ces
paroles : Ne me faites donc point languir, ma chère Béatrix ; achevez mon bonheur ; songez que votre fortune y est attachée. Au-lieu d’avoir la patience d'écouter encore, je crus n’avoir pas be soin den entendre davantage; une fureur jalouse s’empara de mon ame; et ne‘respirant que venr geance , je tirai mon épée, et jentrai brusquement dans le cabinet: Ah! Hiche suborneur, m’é: crial-je; qui que tu sois, il faut que tu m’dtrathes la vie, avant que tu m’ôtes Phonritur. En disant ces mots, je chargeai le cavalier qui s entretenoit avec Béatrrx. Il se mit promptement en défense, et se battit en homime qui savoit mieux faire des armes que moi, qui iavois récu que quelques lecons d'escrime à Cordoue. Cependant, tout grand spadassin qu'il étoit, je lui portai un coup qu'il ne put parer , où plutôt i fit un faux pas; je le vis tombér ; et m’imagirrarit Pävoir mortellement blessé , je mrenfuts ¥ toutes jathbes, sans vouloir répondre à Béatrix, qui in’appeloit.
Oui vraiment, intérromrpit la femtiie de Scipion en nous adressant la parole, je Pappelois pour le turer d’erreut. Le cavaltet avec qui je m’entrete~ nois-dans le cabmet étoit doh Fernand de Leyva. Ce seigneur, qui aimoit Julie ma maîtresse, avoit formé la résolution de l’enlever, croyant ne pou- . voir J’obtenir.que par ‘ce. moyen, et je lui avois moi-méme donné rendez-vous dans le jardin,
pour concerter avec lui cet enlèvement, dont 1l m'assuroit que dépendoit ma fortune : mais j’eus beau appeler mon époux, il s’éloigna de moi comme d’une femme infidèle. |
Dans l’état où je me trouvois, reprit Scipion, j’étois capable de tout. Ceux qui savent par expérience ce que e’est que la jalousie, et quelles extravagances elle fait faire aux meilleurs esprits, ne seront point étonnés du désordre qu’elle produisit dans mon foible cerveau. Je passai dans le moment d’une extrémité à l’autre : je sentis succéder des mouvements de hatne aux sentiments de tendresse que j’avois un instant auparavant pour mon épouse. Je fis serment de abandonner, et de la. bannir pour jamais de ma mémoire. D’ailleurs, je croyois avoir tué un cavalier ; et dans cette Opinion , craignant de tomber entre les mains de la justice, j'éprouvois ce trouble funeste. qui suit par-tout, comme une furie, un homme qur vient de faire un mauvais coup. Dans cette horrible situation, ne songeant qu’à me sauver, je ne retournal point au logis, et je sortis à l’heure même de Tolède, n’ayant point d’autres hardes que Vhabit dont j’étois revêtu. Il est vrai que j’avois dans mes poches une soixantaine de pistoles, ce qui ne laissoit pas d’être une assez bonne ressource pour un jeune homme quise proposoit de vivre toujours dans la servitude. .
Je marchai toute la nuit, ou, pour mieux dire, je courus ; car l’image des alguazils , toujours présente à mon esprit, me donnoit sans cesse une nouvelle vigueur. L’aurore me découvrit entre Rodillas et Maqueda. Lorsque je fus à ce dernier bourg , me trouvant un peu fatigué , j’entrai dans l’église qu’on venoit d'ouvrir; et après y avoir fait une courte prière , je m’assis sur un banc pour me reposer. Je me mis à rêver à l’état de mes affaires, qui n’avoient que trop de quoi m'occuper; mais je n’eus pas le temps de faire bien des réflexions. J’entendis retentir église de trois ou quatre coups de fouet, qui me firent juger qu'il passoit par-là quelque muletier. Je me levai aussitôt pour aller vOH si je ne me trompois pas; et quand je fus à la porte, j’en aperçus un qui, monté sur une mule, en menoit deux autres en lesse. Arrêtez, mon ami, lui dis-je : où vont ces mules? A Madrid, me répondit-il. J’ai amené de là ici deux bons religieux de Saint-Dominique, et je m’en retourne.
L'occasion qui se présentoit de faire le voyage de Madrid m’en inspira l’envie ; je fis marché avee le muletier ; je montaisurune de ses mules , etnous poussames vers Illescas , où nous devions aller coucher. A-peine fûmes-nous hors de Maqueda, que le muletier, homme de trente-cinq à quarante ans , commença d’entonner des chants d’église à pleine tête. Il débuta par les prières que les
chanoines disent a matines ; ensuite il chanta le Credo, comme on le chante aux grandes messes; puis, passant aux vépres, 1l les dit sans me faire grace du Magnificat. Quoiquele faquin m’étourdit les oreilles, je ne pouvois m’empécher de rire ; je Fexcitois même à continuer quand il étoit obhgé de s‘arréter pour reprendre haleine. Courage! Vami, lui disois-je, poursuivez; si le ciel vous a donné de bons poumons, vous n’en faites pas un mauvais usage. Oh! pour cela non, s’écria-t-il; je ne ressemble pas, Dieu merci, à la plupart des voMuriers , qui ne chantent que des chansons infames ou impies ; je ne chante même jamais de romances sur nos guerres contre les Maures ;.æ ce sont des choses du-moins frivoles, si cles sont pas déshonnétes. Vous avez, lui répliquai-je, une pureté de coeur que les muletiers ont rarement. Avec votre extrême délicatesse sur le choix de vos chants, avez-vous aussi fait vœu de chasteté dans les hôtelleries où il y a de jeunes ser~ vantes? Assurément, me répartit-1l, la continence est encore une chose dont je me pique dans ces sortes de lieux ; je ne m’y occupe que du soin que je dois avoir de mes mules. Je ne fus pas peu étonné d’entendre parler de cette sorte ce phénix des muletiers, et le tenant pour un homme de bien et d’esprit, je liai avec lui conversation après qu'il eut chanté tout son saoul.
Nous arrivames à Illescassur la fin de la journée. Lorsque nous fiimes à l’hôtellerie, je laissai à mon compagnon le soin des mules ; et j’entrai dans la cuisine , où j’ordonnai à l'hôte -de nous préparer un bon souper; ce qu’il me promit de faire si bien, que je me souviendrois, dit-il, toute ma vie d’avoir logé chez lui. Demandez, ajouta-t-il, demandez à votre muletier quel homme je suis. Vive Dieu! je défierois tous les cuisiniers de Madrid et de Tolède de faire une olla podrida comparable aux miennes. Je veux vous régaler ce soir d’un civet de lapereau de ma façon ; vous verrez si j’ai tort de vanter mon savoir-faire. Là-dessus, me montrant une casserole eù il y avoit, à ce qu’il disoit, un lapin déjà tout haché : Voila, continua-t-il , ce que je prétends vous donner. Quand j’aurai mis là-dedans du poivre, du sel, du vin, un paquet de fines herbes, et quelques autres ingrédients que yemploie dans messauces, j’espère que je vousservirai tantôt un ragoût digne d’un cantador mayor.
L’hôte , après avoir ainsi fait son éloge, commenca d’appréter le souper. Pendant qu'il y travailloit, j’entrai dans une salle, où, m’étant couché sur un grabat que j’y trouvai, je m’endormis de fatigue , n’ayant pris aucun repos la nuit précédente. Au bout de deux heures, le muletier vint me réveiller : Mon gentilhomme , me dit-il, votre souper est prêt ; venez, sil vous plaît, vous mettre
a table. Il y en avoit dans la salle une sur laquelle étoient deux couverts. Nous nous y assimes, le muletier et nioi, et l’on nous apporta le civet. Je me jetai dessus avidement ; je le trouvai d’un goût exquis, soit que la faim m’en fit juger trop favorablement , soit que ce fût un effet des ingrédients du cuisinier. On nous servit ensuite .un morceau de mouton rôti; et remarquant que le muletier ne faisoit honneur qu’a ce dernier plat, je lui demandai pourquoi il ne touchoit point à l’autre. li me répondit, en souriant, qu'il n’uimoit point les ragoüts. Cette réponse, ou plutôt le souris dont il l’avoit accompagnée, me parui mystérieux. Vous me cachezg lui dis-je , la véritable raison qui vous empêche de manger de ce civet; faites - moi le plaisir de me l’apprendre. Puisque vous êtes si curieux de le savoir, reprit-il, je vous dirai que j'ai dela répugnance à me bourrer l'estomac de ces sortes de ragoûts, depuis qu’en allant de Tolède à Cuenca, on me servit un soir, dans une hôtellerie, pour un lapin de garenne, un matou en hachis; cela m’a dégoûté des fricassées.
Le muleuer ne m’eut pas si t@ dit ces paroles, que, mälgré la faim qui me dévoroit, l’appéut me manqua tout-à-coup. Je me mis en tête que je venois de manger d’un lapin supposé, et je ne regardai plus le ragoût qu’en faisant la grimace. Mon compagnon ne me guérit pas l'esprit li-
dessus , en me disant que les maîtres d’hôtelleries en Espagne faisoient assez souvent ce guiproguo , de même que les pâussiers. Le discours, comme vous voyez, étoit fort consolant ; aussi je n’eus plus aucune envie de retourner au civet , pasméme de toucher au plat de réti, de peur que le mouton ne fit pas mieux vérifié que le lapin. Je me levai de table en maudissant le ragoût, l’hôte et l’hôtellerie ; et m’étant recouché sur le grabat, j’y passat la nuit plus tranquillement que je ne m’y étois attendu. Le jour suivant, de grand matin , après avoir payé mon hôte aussi grassement que sl m’eût fort bien traité, je m’éloignai .d’Illescas, Pimagination encore si remplie du civet, que je prendis pour des chats tous les animaux que J'apercevois.
- J’arrivai de bonne heure à Madrid , ot, si tôt que jeus satisfait mon muletier, je louai une chambre garnie auprès de la porte du Soleil. Mes yeux, quoiqu’actoutumés au grand monde , ne laissèrent pas d’être éblouis du concours de seigneurs qu’on voit ordinairement dans le quartier de la cour. J’admirai la prodigieuse quantité de carrosses, et le nombre infini de gentilshommes, de pages et de laquais qui étoient à la suite des grands. Mon admiration redoubla, lorsqu’étant allé au lever du roi, j’aperçus ce monarque envixonné de ses courtisans, Je fus charmé de ce
spectacle, et je dis en moi-même : Je ne m’étonns plus d’avoir oui dire qu’il faut voir la cour de Madrid pour en concevoir toute la magnificence; je suis ravi d’y être venu, j'ai un pressentiment que j'y ferai quelque chose. Je n’y fis pourtant rien , que quelques connoissances infructueuses. Je dépensai peu-à-peu mon argent , et je fus trop heureux de me donner, avec tout mon mérite, à un pédant de Salamanque , qu’une affaire de: famille avoit attiré à Madrid, où il étôit né, et que le hazard me fit connoitre. Je devins son factotum, et je le suivis à son université lorsqu'il y retourna: Mon nouveau patron se nommoit don Ignacio de Ipigna. Il prenoit le don pour avoir été précepteur d’un duc. qui lui faisoit, par reconnoissance, une pension à vie; 1l en avoit une autte comme professeur-émérite du collège ; et de plus, il tiroit tous les ans du public un revenu de deux ou trois cents pistoles , par les livres de morale dogmatique qu’il avoit coutume de faire imprimer. La manière dont il composoit ses ouvrages mérite bien que j’en fasse une glorieuse mention. I] passoit presque toute la journée à liré les auteurs hébreux , grecs et latins, et à mettre sur un petit carré de papier chaque apophthègme ou pensée brillante qu’il y trouvoit. À mesure qu’il remphssoit des carrés, il m’employoit à les enfiler dans un fil de fer en forme de guirlande , et chaque
guirlande faisoit un tome. Que nous faisions de mauvais livres! Il ne se passoit guéere de mois que nous ne fissions pour le moins deux volumes, et aussitôt la presse en gémissoit : ce qu’il y a de plus surprenant, c’est que ces compilations se donnoient pour des nouveautés; et si les critiques s’avisoient de reprocher à Pauteur qu'il pilloit les anciens , 1] leur répondoit avec une orgueilleuse effrontenie : Furto loetamur in ipso.
IL étoit aussi grand commentateur, et il y avoit tant d’érudition dans ses commentaires, qu’il farsoit souvent des remarques sur des choses qui n’étoient pas dignes d’être remarquées. Comme sur ses carrés de papier il écrivoit quelquefois trèsmal-à-propos des passages d’Hésiode et d’autres . auteurs, je ne laissai pas de profiter chez ce savant; il y auroit de Vingratitude à n’en pas convenin Jy perfectionnai mon écriture à force de copier ses ouvrages; et sl, me traitant en élève plutôt qu’en valet, il eut soin de me former l'esprit, il ne négligea point mes mœurs. Scipion, me disoitil, quand par hazard il entendoit dire que quelque domestique avoit fait une friponnerie , prends bien garde , mon enfant , de suivre le mauvais exemple de ce fripon. Il faut qu’un valet serve son maîire avec autant de fidélité que de zèle. En un mot, don Ignacio ne perdoit aucune occasion de me porter à la vertu; et ses exhiortations faisgient sur
moi un si bon effet, que je n’eus pas la moindre téntation de lui jouer quelque tour, pendant quinze mois que je demeurai chez lui.
J'ai déjà dit que le docteur de Ipigna étoit originaire de Madrid ; il y avoit une parente, appelée Catalina, qui étoit femme-de-chambre de madame la nourrice. Cette soubrette , qui est la
même dont je me suis servi depuis pour tirer de la tour de Ségovie le seigneur de Santillane ayant envie de rendre service à don Ignacio, engagea sa maîtresse à demander pour lui un bénéfice au duc de Lerme. Ce ministre le fit nommer à l’archidiaconat de Grenade, lequel étant en pays conquis est à la nomination du roi. Nous partimes pour Madrid si tôt que nous eûmes appris cette nouvelle , le docteur voulant remercier ses’ bienfa-, trices avant que d’aller à Grenade. Jeus plas d’une occasion de voir Catalina et de lui parler. Mon humeur enjouée et mon air aisé lui plurent; de mon côté, je la trouvai si fort à mon gré, que je ne pus me défendre de répondre aux petites marques d'amitié qu’elle me donna; enfin nous nous attachames l’un à l’autre. Pardonnez-moi cet aven, ma chère Béatrix ; comme je vous croyois infidèle, cette erreur doit me sauver de vos reproches.
Cependant le docteur don Ignacio se préparoit à parur pour Grénade. Sa parente et moi,
effrayés de Ja prochaine séparation qui nous menaçoit, nous eûmes recours à un expédient qui nous en préserva. Je feignis d’être malade, je me plaignis de la tête, je me plaignis de la poitrine, ‘et je fis toutes les démonstrations d’un homme | ‘accablé de tous les maux du monde. Mon maître appela un médecin qui me dit bonnement, après m'avoir bien observé , que ma maladie étoit plus — sérieuse qu'on ne pensôit, et que , selon toutes les apparences, je garderois long-temps la chambre. Le: docteur, impatient de se rendre à sa cathédrale , ne jugea point à-propos de retarder son départ; il aima mieux prendre un autre garçon pour le servir ; il se contenta de m’abandonner aux soins d’une garde, a laquelle il laissa une somme d'argent: pour m’enterrer si je mourois , ou pour récompenser mes services si je revenois de ma maladie.
Si tôt que je sus don Ignacio parti pour Grenade, je fus guéri de tous mes maux. Je me levai, je congédiai mon médecin qui avoit tant de pénétration, et je me défis de ma garde qui me vola plus de la moitié des espèces qu’elle devoit me remettre. Tandis que je faisois ce personnage, Catalina jouoit un autre rôle auprès de dona Anna de Guevara, sa maîtresse , à laquelle faisant en- ‘tendre que j’étois admirable pour l'intrigue , elle Jui mit dans l'esprit de me choisir pour un de ses
agents. Madame la nourrice, à qui Pamour des-
richesses faisoit souvent former des entreprises, ayant besoin de pareils sujets , me recut parmi ses domestiques, et ne tarda guère à m’éprouver. Elle me donna des commissions qui demandoient un peu d’adresse , et sans vanité je ne m’en acquittal point mal; aussi fut-elle autant satisfaite de moi, que j’eus lieu d’être mécontent d’elle. La dame éloit si avare, qu’elle ne me faisoit pas la moindre part des fruits qu’elle recueilloit de mon industrie et de mes peines. Elle s’imaginoit qu’en me payant exactement mes gages, elle en usoit avec moi assez généreusement. Cet excès d’avarice m’auroit bien-
tot fait sortir de chez elle, si je n’y eusse été retenu
par les bontés de Catalina, qui, s’enflammant de plus en plus tous les jours, me proposa formellement de l’épouser.
Doucement, lui dis-je, mon aimable, cette cérémonie ne peut se faire entre noussi promptement;
il faut auparavant que j’apprenne la mort d’une -
personne qui vous a prévenue, et dont je suis devenu l'époux pour mes péchés. A d’autres ; me répondit Catalina, vous vous dites marié pour me cacher poliment la répugnance que vous avez à me prendre pour votre épouse. Je lui protestai vainement que je lui disois la vérité, mon aveu sincère lui parut une défaite ; et s’en trouvant offensée, elle changea de manières à mon égard. Nous ne
LIVRE X. 465 , nous brouillimes point; mais notre commerce se refroidit à vue d’ceil, et nous n’eûmes plus l’un pour l’autre que des égards de bienséance et d’honnèêteté.
Dans cette conjoncture, j’appris qu’il falloit un laquais au seigneur Gil Blas de Santillane , secré-: taire du premier ministre de la couronne d’Espagne 5 ; et ce poste me flatta d’autant plus, qu’on m’en parla comme du plus gracieux que je pusse occuper. Le seigneur de Santillane , me dit-on, est un cavalier plein de mérite, un garcon chéri du duc de Lerme, et qui par conséquent ne sauroit manquer de pousser loin sa fortune : d’ailleurs, il a le cœur généreux : en faisant ses affaires, vous ferez fort bien les vôtres. Je ne négligesi point cette occasion ; j'allai me présenter au seigneur Gil Blas, pour qui d’abord je me sentis naître de Vinclination , et qui m’arréta sur ma physionomie. Je ne balancai point a quitter pour lui madame la . nourrice ; et ilsera, s’il plait au ciel, le dernier de mes maîtres.
Scipion finit son histoire en cet endroit. Puis m’adressant la parole : Seigneur de Santillane , ajouta-til , faites-moi la grace de témoigner à ces dames que vous m'avez toujours connu pour un serviteur aussi fidèle que zélé. J’ai besoin de votre témoignage pour leur persuader que le fils de la
Cosclina a purgé ses mœurs, et fait succéder de Le Sage. Tome III. * 80
vertueux sentiments a ses mauvaises inclinations. Oui, mesdames, dis-je alors, c’est de quoi je puis vous répondre. Si dans son enfance Scipion étoit un vrai picaro , il s’est depuis si bien corrigé, qu’ilest devenu le modèle d’un parfait domestique. Bien loin d’avoir quelques reproches à lui faire sur la conduite qu’il a tenue avec moi, je dois plutôt avouer que je lui ai de grandes obligations. La nuit qu’on m’enleva pour me conduire à la tour de Ségovie , il sauva du pillage et mit en sûreté une partie de mes effets , qu’il pouvoit impunément s’approprier; il ne se contenta pas même de songer à conserver mon bien, il vint par pure amitié s’enfermer avec moi dans ma prison , préférant aux charmes de la liberté le triste plaisir de parger mes peines.