CHAPITRE II
Lucrèce faitgrand bruit a la cour, et joue devant
le roi, qui en devient amoureux. Suites de cet amour.
Le début des deux actrices nouvelles fit bientôt du bruit à la cour ; dès le lendemain il en fut parlé au lever du roi. Quelques seigneurs vantérent surtout la jeune Lucrèce : ils en firent un si beau portrait, que le monarque en fut frappé ; mais, dissimulant limpression que leurs discours faisoient sur lui, il gardoit le silence et sembloit n’y prêter aucune attention.
Cependant , d’abord qu'il se trouva seul avec le comte-duc, il lui demanda ce que c’étoit que certaine actrice qu’on louoit tant. Le ministre Ini répondit que c’étoit une jeune comédienne de Tolède, qui avoit débuté le soir précédent avec beaucoup de succès. Cette actrice, ajouta—t-il , se nomme Lucrèce, nom fort convenable aux personnes de sa profession : elle est de la connoissance de Santillane , qui m’a dit d’elle tant de bien , que j’ai jugé à-propos de la recevoir dans la
troupe de votre majesté. Le roi sourit en entendant prononcer mon’ nom; peut-être parce qu’il se ressouvint dans ce moment que t’étoit moi qui lui avois fait connoître Catalina ,-ét qu’il éut un pressentiment que je lui rendrois le même servicé dans cette occasion. Comte, dit-il au ministre, jé veux voir jouer demain cette Lucrècé; je vous eharge du soin de le lui faire savoir.
Le comte-duc m’ayant rapporté cet entretien et appris l’intention du roi, m’envoya chez nos deux comédiennes pour les en avertir. Jé viens, dis-je à Laure que je rencontrai la première, vous annoncer une grande nouvelle : vous aurez déttiai parmi vos spectateurs le souverain dé la münarthie; c’est de quoi le ministre m’a ordonné dé vous informer. Je ne doute pas que vous ne fassiez tous vos efforts, votre fille et vous, pour répondre à Phorineur que ce monarque veiit vous faire : mais jé vous conseille de choisir une piécé’ où il ÿ ait de la danse et de la musique , pour lui faire admirer tous les talents qué Lucrècé possède. Nos suivrons votre conseil , rie réporidit Latte, et il ne tiendra pas à nots que le prince né soit bits fait. H ne sauroit manquer de Pêtre, li dis-je, en voyant arrivé Lucréce dans un déshabillé qui lui prétoit plas de charmes que ses habits de théâtre fes plus supérbes : il sera d’autant plus cotitént dé votre aimable niéce, qu'il aime plus qué tôüte 36 *
LIVRE XIL 565 ! Le jour ‘suivant, le roi, impatient de voir Lucréce, se rendit à la comédie. On joua une pièce entremélée de chants et de danse, et dans laquelle notre jeune actrice brilla beaucoup. Depuis le commencement jusqu’à la fin j’eus les yeux attachés sur le menarque , et je m'appliquai a démêler dans les siens ce qu’il pensoit ; mais 1] mit en défaut ma pénétration, par un air de gravité qu’il affecta de conserver toujours. Je ne sus que le lendemain ce que j’étois en peine de savoir. Santillane , me dit le ministre , je viens de quitter le roi, qui m’a parlé de Eucrèce avec tant de vivacité, que je ne doute pas qu’il ne soit épris de cette jeune comédienne ; et'romme je lui ai dit que c’est toi qui l’as fait venir de Tolède , il m’a témoigné qu'il seroit bien aise de t’entretenir làdessus.en particulier : va de.ce pas te présenter à le porte de sa chambre, où Pordre de te faire entrer est déjà donné; cours, et reviens promptement me rendre compte de cette conversation.
Je volai d’abord chez le roi, que je trouvai seul. Itse promenoit à grands pas en m’attendant, et paroissoit avoir la tête embarrassée. I] me fit plusieurs questions sur Lucréce , dont il m’obligea de lui conter Phistoire : ensuite il me demanda si la petite personne n’avoit pas déjà eu quelque galanterie. J’assurai hardiment que non , malgré la témérité de ces sortes d’assurances; ce qui me
parut faire au prince un fort grand plaisir. Cela étant , reprit-il, je te choisis pour mon agent auprés de Lueréce ; je yeux que ee soit par ton entremise qu’elle. apprenne sa victoire. Va la lui annoncer de ma part, ajouta- -t-il en me mettant entre les mains un écrin où 1l y avoit pour plus de cinquante mille écus de pierreries, et dis-ui que je la prie d’accepter ce présent en attendant de plus solides marques de ma passion. - Avant que de m’acquitter de egtte commission, j’allai rejoindre le-comte-duc , à.qui je fis un fidèle rapport dece que le roi m’avoit dit. Je m’imaginois que ce ministre en seroit plus affigé que réjour; car je croyois , comme je Pai déjà dit, qu’il avoit des vnes amoureuses sur Lucrèce, et qu’ilapprendroit avec chagrin que son maître était devenu son rival; mais je me trompois. Bien loin d’en paroître mortifié, il en eut une si grande joie. que, ne pouvant la contenir , 1l laissa échapper quelques paroles qui ne tombèrent point à terre: OZ ! par bleu , Philippe, s'écna-t-1l, je vous tiens; c’est pour le coup que les affaires vont vous faire peur. Cette apostrophe me découvrit toute la manœuvre du comte-duc : je vis par-là que ce seigneur, craignant que le prince ne voulût s’occuper de chosèssérieuses, cherchoità l’amuser parles plaisirs les plus convenables à son humeur. Santillane, me dit-il ensuite , ne perds point. de temps; hâte-toi,
| LIVRE XII. 567 mon ami, d'aller exécuter l’ordre important qu’on t’a donné, et dont il y a bien des seigneurs à la cour qui se fergient gloire d’être chargés. Songe ; poursuivitil, que tu n’as point ici de comte de Lemos qui enlève la meilleurepartie de l’honneur du service rendu ; tu l’auras tout enter, et do plus , tout Je fruit.
, C’est ainsi que son excellence mé dorala pile , que j’avalai tout doucement , non sans en.sentir l’amertume; car depuis ma prison je m’étoisaocoutumé à regarder les ehoses dans un point de vue moral, et je ne trouvois pas l'emploi de Mercure en chef aussi honorable qu’on me le disoit. Gepen~ dant, si je n’étois point assez vicieux pour m'en acquitter sans remords , je n’avois pas non plus assez de vertu pour refuser de le remplir. Vabéis donc d’autant plus volontiers au roi, que je vayois en méme-temps que mon obéissance seroitagréable gu ministre , à qui je ne songeois qu’à plaire.
Je jugeai à-propos de m'adresser d’abord. à Laure , et de l’entretenir en particulier: Je‘lui exposai ma mission en termes mesurés, et le pré sentai l’écrin à la fin de mon discours. À la vue des pierreries , la dame , ne pouvant cacher sa joie, la fit éclater en hberté : Seigneur Gil Blas, s’écriat-elle , ce n’est pas devant le meilleur et. le plos ancien de mes amis que je dois me contraindre ; j'aurois tort de me parer d’une fausse sévérité de
mœurs, et de faire des grimaces avec vous. Our} n’en doutez pas, continua-t-elle , je suis ravie que ma fille ait fait une conquête si précieuse; j’en conçois tous les avantages. Mais , entre nous , ‘jé crains que Lucréce ne le regarde d’un autre œil que moi: quoique fille de théâtre , elle a la sagesse si fort en recommandation , qu elle a déjà rejeté les vœux de deux jeunes seigneurs aimables et riches. Vousme direz, poursuivit-elle jque cesdeux seigneurs ne-sont. pas des rois : j’en cdnviens, et vraisemblablement l’amour d’un amant couronné doit étourdir Ja vertu'de Lucrèce ; néanmoins je ne puis m ‘empêcher de vous dire: que la chose est incertaine , et je vous déclare que je ne contraindrai pas ma fille. Si, bien loin de se croire honorée de la tendresse passagère du roi, elle envisage cet honneur comme uneinfamie , que ce grand prince ne lui sache pas mauvais gré de s’y dérober.Revenez demain, ajouta-t-elle , je vous dirai sil faut lui rendre une réponse favorable, ouses pierreries. Je ne doutois point du tout que Laure n’exhortat plutôt Lucréce à s’écarter de son devoir qu’à s’y maintenir, etje comptois fort sur cette exhortation. Néanmoins j’appris avec surprise, le jour suivant, que Laure avoit eu autant de peine a porter sa fille au mal ,. que les autres mères en ont à porter les leurs au bien; et ce qu'il y a de plus étonnant encore, c’est que Lucrèce , aprésavoir eu quelques
EIVRE XII. 569 entretiens secrets avec le monarque , ent tant de regret de s’être livrée à ses désirs, qu’elle quitta tout-à-coup le monde; et s’enferma dans le monas+ tére de l’Incarnation , où bientôt elle tomba malade et mourut de chagrin. Laure, de son côté , ne pouvant se consoler de la perte de sa fille, ét d’avoir sa mort à se reprocher, se:retira dans le: couvent des Filles Pénitentes , pour y pleurer les plaisirs de ses beaux jours. Le roi fut touché de la retraite inopinée de Lucréce ; mais ce jeune prince n’étant pas d’humeur à s ’affiger long-temps s’en consola peu-à-peu. Pour le comte-duc, quoiqu'il ne parût guère sensible à cet incident, il ne laissa pas d’en être très-mortifié ; ce quele lecteurn’ aurai pas de peine à croire. | |