‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 108 sur 254 · LIVRE V, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAP. I

il ne trouverait pas mauvais que je donnasse la préférence à un homme qui m’a sauvé la vie, et, qui plus est, à un prince qui ne dédaigne pas mon alliance et veut bien descendre jusqu’à moi. Il faudrait que je fusse ennemi de mon bonheur, et que j’eusse entièrement perdu l’esprit, si je ne vous donnais pas ma tille et si je ne pressais pas même un mariage si avantageux pour elle. Seigneur, repris-je, n’agissez point par impétuosité, ne faites rien qu’après une mdre délibération, ne consultez que vos seuls intérêts ; et, maigre la noblesse de mon sang... Vous vous moquez de moi, interrompii-il ; doisje hésiter un moment? Non, mon prince; et je vous supplie de vouloir bien, dès ce soir, honorer de votre main l’heureuse Florentine. Eh bien ! lui dis-je, soit : allez vous-même lui porter cette nouvelle et l’instruire de son destin glorieux.

Tandis que le bon bourgeois s’empressait d’aller dire à sa fille qu’elle avait fait la conquête d’un prince, Moralès, qui avait entendu toute la conversation, se mit à genoux devant moi, et me dit : Monsieur le prince italien, fils du souverain des vallées qui sont entre les Suisses, le Milanez et la Savoie, souffrez que je me jette aux pieds de Votre Altesse, pour lui témoigner le ravissement où je suis. Foi de fripon, je vous regaide comme un prodige. Je me croyais le premier homme du monde ; mais, franchement, je mets pavillon bas devant voift, quoique vous ayez moins d’expérience que moi. Tu n’as donc plus, lui dis-je, d’inquiétude? Oh ! pour cela, non, répondit-il : je ne crains plus le seigneur Pedro; qu’il vienne présentement ici tant qu’il lui plaira. Nous voilà, Moralès et moi, fermes sur nos étriers. Nous commençâmes à régler la route que nous prendrions avec la dot, sur laquelle nous comptions si bien, que, si nous l’eussions déjà touchée, nous n’aurions pas cru être plus sûrs de l’avoir. Nous ne la tenions pas toutefois encore , et le dénoùment de. l’aventure ne répondit pas à notre confiance.

Nous vîmes bientôt revenir le jeune homme de Calatrava. 11 était accompagné de deux bom-geois, et d’un alguazil aussi respectable par sa moustache et sa mine brune que par sa charge. Le père de Florentine était avec nous. Seigneiu- de Moyadas, lui dit Pedro, voici trois honnêtes gens que je vous amène ; ils me connaissent, et peuvent vous dire qui je suis.

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Oui, t'oilcs, s'écria l'alenazil, je puis le dire, je le certifie à tous ceiix qu’il appartiendi a, je vous connais : vous vous appelez don Peth'o, et vous êtes fils unique de Juan Velez de la Merabrilla ; quiconque ose soutenu’ le contraire est un inqwsteur. Je vous crois , monsieur l’alguazil, dit alors le lionhonime Jérôme de Moyadas. Votre témoignage est sacré poiu’ moi, aussi bien que celui des seigneurs marchands qui sont avec vous. Je suis pleinement con\ aincu que le jeime cavalier qui vous a conduits ici est le fils uni({ue du correspondant de mon frère. -Mais que m’iiiqwrte? Je ne suis plus dans la résolution de lui donner ma fille ; j'ai cbangé de sentiment.

Oh ! c'est une autre afiaii e, dit l'algiiaz-il. Je ne viens dans votre maison que pour vous assurer que ce jeune homme m’est connu. Vous êtes certainement maître de votre fille, et l’on ne saurait vous contraindie à la marier malgié vous. Je ne prétends pas non plus, interrompit Pedro, faire violence aux volontés du seigneiu- de Moyadas, qui peut disposer de sa tille comme bon. lui semblera; mais il me permettia de lui demander pouiquoi il a chaiigé de sentiment. A-t-il cpielque sujet de se plaindre de moi? Ah ! du moins, qu’en perdant la douce espérance d’èti e son gendre, j’apprenne que je ne Tai point perdue }mr ma faute. Je ne me plains pas de vous, répondit je bon vieillard ; je vous le dirai même, c’est à regi et que je me vois dans la nécessité de vous manquer de parrtle, et Je \ous conjure de me le pardonner. Je suis persuadé que vous êtes trop généreux pour me savoü- mauvais gré de vous préféier un rival qui m’a sauvé la vie. Vous le voyez, poursuivit-il en me montrant, c’est ce seigneur qui m’a thé d’im si grand péril ; et, pom- m’excuser encore mieux auprès de TOUS, je vous apprends que c’est un prince italien qui, malgré l'inégalité de nos conditions, veut bien épouser Florentine, dont il est devenu amoureux.

A ces dernières paroles. Pedro demeura muet et confus. Les deux mai’chands ouvriient de grands yeia, et parurent fort surpris. Mais l’alguazil, accoutumé à regarder les choses du mauvais ctMé, soui>çünna cette merveilleuse aventui’e d’être u'\e fourberie où il y avait ^ gagner pour lui. 11 m’envisagea foit attentivement : et comme mes traits, qui lui étaient hi- C'.tRiuis, mettaient en défaut sa bonne volonté, il exanmia mon

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camarade avec la même attenlion. Malheuicnsement pom' mon altesse, il reconnut Morales, et, se ressouvenant de l'avoir vu dans les prisons de Ciudad-Réal: Ah ! ah! s’écria-t-il, voici une de mes pratiques. Je remets ce gentilhomme, et je vous le demie pour un des plus parl'aits fripons qui soient dans les royaumes et princqiaulés d’Espagne. Allons bride en main, monsieur l’alguazil, dit Jérôme de Moyadas; ce garçon, dont vous nous faites un si mauvais portrait, est un dornestûjue du prince. Fort bien, repailit Falguazil; je n’en veux^ pas davantage pour savoir à quoi lu’en tenir. Je juge du maître par le valet. Je ne doute pas que ces galants ne soient deux fourbes qui s’accordent pour Vbus tromper. Je me connais en pareil gibier; et, pour vous faire voir que ces drôles sont des avenluriers, je vais les mener en prison tout à l'heure. Je prétends leur ménager un tète-à-tète avec monsieur le corrégidor; après quoi ils sentiront que tous les coups de fouet n’ont point encore été donnés, llalte-là, monsieur l’ofticier, reprit le vieillaid, ne poussons pas l’affaire si loin. Vous ne craignez pas, vous autres messieurs , de famé de la peine à un honnête homme. Ce valet ne saurait-il être un fourbe sans que son maître le soit ? Est-il nouveau de voir des fripons au service des princes? Vous moquez-vous,-avec vos princes? interrompit l’alguazil. Ce jeune homme est un intiigant, sim ma parole, et je l'arrête de par le roi, de même que son camarade. J’ai vingt arcliers à laqiorte, qui les traîneront à la prison, s’ils ne s’y laissent pas condiime de bonne gr.àce. Allons, mon prince, me dit-il ensuite, marchons!

Je fus étourdi de ces paroles, ainsi que Morales ; et notre trouble nous rendit suspects à Jérôme de Moyadas, ou plutôt nous perdit dans son esprit. 11 jugea bien que nous l’avions voulu tromper. Il prit pourtant,’ dans celte occasion, le parti que devait prendre un galant homme. Monsieur l’officier, dit-il à l’alguazil, vos soupçons peuvent être faux, peut-être aussi ne sont-ils que trop véritables. Quoi qu’il en soit , n’approfondissons point cela. Que ces deux jemies cavaliers sortent, et se retment où ils voudront. Ne vous opposez point, je vous prie, à leim retr aite : c’est mie grâce que je vous demande, pour nr’acqmttcr enver s eux de l’obligation que je leur ai. Si je faisais ce que je dois, réiroudit l’alguozil, j’emprisonnerais ces rues-

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sieurs, sans avoir dgard à vos prières ; mais je veux bien relàdier de mon devoir pour raniour de vous, à condition que dès ce moment ils sortiront de celte ville; car si je les rencontre demain, vive Dieu ! ils verront ce qui leiu- arrivera.

Lorsque nous entendîmes dire, Moralès et moi, qu'on nous laissait libres, nous nous remîmes un peu. Nous voulûmes parler avec fermeté, et soutenir que nous étions des personnes d’honneur; mais l’alguazil nous regarda de travers, et nous imposa silence. Je ne sais pounjuni ces gens-là ont lin ascendant sur nous. Il fallut donc abandonner Florentine et la dot à Pedro d3 la Membiilla, qui sans doute devint gendre de Jérôme de Moyadas. Je me retirai avec mon camarade. Nous prîmes le chemin de Truxillo , avec la consolation d’avoir du moins gagné cent pistolcs à cette aventure. L’ne heure avant la nuit nous passâmes par un petit vülage, résolus d’aller coucher plus loin. Nous aperçûmes une hôtellerie d’assez belle apparence poiu* ce lieu-là. L’hôte et l’hôtesse étaient à la porte, assis sim de longues pierres. L’hôte, grand homme sec et déjà suranné, •’aclait ime mauvaise guitare pour divertir sa femme, qui pal’aissait l’écouter avec plaisir. Messieurs, nous cria l’hôto, lorsqu’il vit que nous ne nous arrêtions point, je vous conseille de faire halte en cet endroit. 11 y a trois mortelles lieues d’ici au premier vidage que vous trouverez, et vous n’y serez pas aussi bien que dans celui-ci, je vous en avertis. Croyez-moi, enü ez dans ma maison ; je vous y ferai bonne chère, et à juste prix. Nous nous laissâmes persuader. Nous nous approchâmes de l’hôte et de l’hôtesse; nous les saluâmes; et, nous étant assis auprès d’eux, nous commençâmes à nous entretenir tous quatre de choses inditlérentes. L’hôte se disait officier de la sainte hermandad, et l’hôtesse était une grosse réjouie qui avait l’air de savoir bien vendre scs denrées.

Notre conversation fut interrompue par l’ai'rivée de douze à quinze cavaliers montés les uns sur des mules, les autres suides chevaux, et suivis d’une trentaine de midets chargés de ballots. Ah! que de princes! s’écria l’hôte à la vue de tant de monde; où pourrai-je les loger tous? Dans un instant le village se trouva rempli d’hommes et d’animaux. 11 y avait, pai- bonheur, auprès de rhôtellerie une vaste grange où l'on mit les mulets et les ballots; les mules et les chevaux des cavaliers

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forent placés dans d’autres endroits. Pour les hommes. Us songèrent moins à chercher des lits qu’à se faire apprêter un bon repas. L’hôte , l’hôtesse , et une jeune servante qu’ils avaient, ne s'y épargnèrent point. Ils firent main-basse sur, toute la volaille de leur basse-cour. Cela joint à quelques civets de lapins et de matons, et à une copieuse soupe aux choux faite avec du mouton, il y en eut pour tout l’équi-

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Nous regardions, Moralès et moi, ces cavaliers, qui de temps en temps nous envisageaient aussi. Enfin nous liâmes conversation, et nous leur dîmes que, s’ils le voulaient bien, nous souperions avec eux. Ils nous témoignèrent que cela leur ferait plaisir. Nous voilà donc tous à table ensemble. 11 y en avait im parmi eux qui ordonnait, et pour qui les autres, quoique d’ailleurs ils en usassent assez familièrement avec lui, ne laissaient pas de marquer des déférences. 11 est vrai que celui-là tenait le haut bout : ü parlait d’un ton de voix élevé ; il contredisait même quelquefois d’un air cavalier les autres, qui, bien loin de lui rendre la pareille , semblaient respecter ses opinions. L’entretien tomba par hasard sur l’Andalousie; et, comme Moralès s’avisa de louer Séville, l’homme dont je viens de parler lui dit : Seigneur cavalier, vous faites l’éloge 4e la ville où j’ai pris naissance , ou du moins je suis né aux environs, puisque le boiu^ de Mayrena m’a vu naître. Je vous diiai la même chose, lui répondit mon compagnon. Je suis aussi de Mayrena, et il n’est pas possible que je ne connaisse point vos parents, moi qui connais depuis l’alcade jusqu’aux dernières personnes du bourg. De qui êtes-vous fils ? D’un honnête notaire, repartit le cavalier, de Martin Moralès. De Martin Moralès ! s’écria mon camarade avec autant de joie que de surprise; par ma foi, l’aventure est fort singulière ! Vous êtes donc mon frère aîné. Manuel Moralès ? Justement, dit l’autre ; et vous êtes apparemment, vous, mon petit frère Luis, que je laissai au berceau quand j’abandonnai la maison paternelle ? Vous m’avez nommé, répondit mon camarade. A ces mots, ils se levèrent de table tous deux, et s’embrassèrent à plusieurs reprises. Ensuite le seigneur Manuel dit à la compagnie : Messieurs, cet événement est tout à fait merveilleux. Le hasard veut que je rencontre et reconnaisse un frère que je n’ai point v«

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depuis plus tle vingt années pour le moins ; permettez que je vous le présente. Alors tous les cavaliers, qui par bienséance se tenaient debout, saluèrent le cadet Morales, et l’accablèrent d’embrassades. Après cela, on se remit à table, et l’on y demeura toute la nuit. On ne se coucha point. Les deux frères s’assirent l’un auprès de l’autre, et s’entretinrent tout bas de lein famille, pendant que les autres convives buvaient et se réjouissaient.

Luis eut une longue conversation avec Manuel ; et, me prenant ensuite en particulier, il me dit : Tous ces cavaliers sont des domestiques du comte de Moiitanos, que le roi a nonuné depuis peu à la vice-royauté de Mayorque. Us conduisentTéquipage du vice-roi à Alicante, où ils doivent s’embai'quer. Mon frère, qui est devenu intendant de ce seigneur, m’a proposé de m’emmener avec lui, et, sur la répugnance que je lui ai témoignée que j’a\ais à vous quitter, il m’a dit que si vous voulez être du voyage, il vous fera donner un bon emploi. Cher ami , poursuivit-il , je te conseille de ne pas dédaigner ce parti. Allons ensemble à l’ile de Mayorque, Si nous y avons de l'agrément, nous y resterons ; et si nous ne nous y plaisons point, nous reviendrons en Espagne. . .

J’accejtai volontiers la proposition. Nous nous joignîmes, le jeune Morales et moi, aux officiers du comte, et nous partimes avec eux de rhôtcllerie avant le lever de l’aurore. Nous nous rendîmes à gi’andcs journées à la ville d'Alicante, où j’achetai une guitai’e et me fis faire un habit fort propre avant l’embai'quement. Je ne pensais plus à rien qu’à l’ile de Mayorque, et Luis Morales était dans la même disposition. 11 semblait que nous eussions renoncé aux friponneries. H faut dire la vérité; nous voulions passer pour honnêtes gens parmi les cavaliers avec qui nous étions, et cela tenait nos génies en respect. Enfin nous nous embarquâmes gaiement, et nous nous flattions d’être bientôt à Mayorque; mais à peine fûmes-nous hors du golfe d’Alicante, qu’il survint une bourrasque ell'royaible. J’aurais, dans cet endroit de mon récit, une occasion de vous faire une belle description de tempête, de peindi e Tair tout en feu, de fahe gronder la foudic, siltler les vents, soulever les flots, et cœleraf mais , laissant à part toutes ces fleurs de rhétorique, je vous düaique l’orage fut violent, et nous obligea de

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