‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 109 sur 254 · LIVRE V, CUAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE V, CUAP. I

relâcher à la pointe de l’ile de Cabrera C’est une île dtisei te, où il y a un petit fort qui était alors gardé par c inq ou six soldats, et par un officier qui nous reçut fort honnêtement.

Comme il nous fallait passer là plusieurs jours à raccommodei' nos voiles et nos cordages, nous cherchâmes diverses sortes d’amusements pour éviter l’ennui. fJiacun suivait ses inclinations ; les uns jouaient à la prime, les auti’es s’amusaient autrement; et moi, j'allais me promener dans l'île avec ceux de nos cavaliers qui aimaient la promenade : c’était là mon plaisir. Nous sautions de rocher en rocher ; cai’ le terrain est inégal, plein de pierres partout, et l’on y voit fort peu do terre. Un jour, tandis que nous considérions ces lieux secs et arides, et que nous admirions le caprice de la nature qui se montre féconde et stérile oii il lui plaît, notre odorat ft.it saisi tout à coup d’une senteur agréable. Nous nous tournâmes aussitôt du côté de l’orient, d’où venait cette odeur ; et nous aperçûmes avec étonnement entre des rochers un grand lond de verdure de chèvrefeuilles plus beaux et jilus odorants qu»* ceux mêmes qui croissent dans l’Andalousie. Nous nous approchâmes volontiers de ces aibrisseaux charmants qui paidùraaient l’air aux environs, et il se trouva qu’ils bordaient l’entrée d’une ca\erne trè#-profonde. Cette caverne était large et peu sombre ; nous descendîmes au fond en tournant, par des degrés de pierre dont les extrémités étaient pai’ées de fleurs, et qui formaient naturellement un escalier en limaçon. Lorsque nous fûmes en bas, nous vîmes serpenter sur un sable plus jaune que l’or plusieurs petits ruisseaiLX qui tuaient leur soiu-ce des gouttes d’eau que les rochers distillaient sans cesse en dedans, et qui se perdaient sous la terre. L’eau nous parut si belle, que nous en voulûmes boii e ; et nous la trouvâmes si fraîche, que nous résolûmes de revenir le jour suivant dans cet enda'oit, et d’y apporter quelques, bouteilles de vin, persuadés qu’on ne les boirait point là sans plaisir.

Nous ne quittâmes qu’à regret un lieu si agréable; et, lorsque nous fûmes de retour au fort, nous ne manquâmes pas de vanter à nos camarades une si belle découverte ; mais le commandant de la forteresse nous dit qu’il nous avertissait

• Cabrent mi Capraria, 11b des Chèvres, liaiis la Héditerraïun.

oit, BLAS.

jl'ii ami de ne plus aller à la caverne dont nous étions si diarinés. Eh! pourquoi cela? lui dis-je; y a-t-il quelque chose ù craindre? Sans doute, me répoiuiil-il. Les corsaires d'Alger et de Tripoli descendent quelquefois dans cette île, et viennent fahe provision d'eau à cotte fontaine. Us y surprirent un jotir deux soldats de ma garnison, qu'ils tirent esclaves. L'officier eut beau parler d’un air très-sérieux, il ne put nous persuader. Nous crûmes qu’il plaisantait, et dès le lendemain je retournai à la caverne avec trois cavaliers de l’équipage. Nous y allâmes même sans armes à feu, pour faire voir que nous n’appréhendions rien. Le jeune Moralès ne vofllut point être de la partie; il aima mieux, aussi bien que son frère, demeurer à jouer dans le fort.

Nous descendîmes au fond de l’antre comme le jour précédent, et nous fîmes rafraîchir dans les niisseaux quelques bouteilles de vin que nous avions apportées. Pondant que nous les buvions délicieusement, en jouant de la guitare et en nous entretenant avec gaieté, nous vîmes paraître au haut de la caverne plusieui-s hommes qui avaient des moustaches épaisses, des turbans et des habits à la turque. Nous nous imaginâmes que c’était une partie de l’équipage et le commandant du fort, qui s’étaient ainsi déguisés pour nous faire . peur. Prévenus de cette pensée, nous nous mîmes à rire, et nous en laissj'unes descendre jusqu’à dix sans songer à notre défense. Nous fûmes bientôt tristement désabusés, et nous connûmes que c’était un corsaire qui venait avec ses gens nous enlever. Rendez-vous , chiens, nous cria-t-il en langue castillane, ou bien vous allez tous mourir! En môme temps les hommes qui l’accompagnaient nous couchèrent en joue avec des carabines qu’ils portaient; et nous aurions essuyé une belle déchaîne, si nous eussions fait la moindi-e résistance ; mais nous fûmes assez sages pour n’en faire aucune. Nous préférâmes l’esclavage à la mort : nous donnâmes nos épées au pirate. Il nous fit charger de chaînes, et conduire à son vaisseau, qui n’était pas loin de là; puis, mettant à la voile, il cingla vers Alger.

C’est de celte manière que nous fûmes justement punis d'avoii- négligé l’avertissement de l’officier de la garnison. La pi-emière chose que fit le corsaii'e fut de nous fouiller et

LIVRK V, CIIAP. I.

de prendre ce que nous avions d’ai’gent. La bonne capture pour lui ! Les deux cents pistoles des bourgeois de Plazencia, les cent que Morales avait reçues de Jérôme de Moyadas , et dont par malheur j’étais chai'gé, tout cela me fut raflé sans miséricorde. Mes compagnons avaient aussi la bourse bien garnie; enfin c’était un excellent coup de filet. Le pirate en paraissait tout réjoui; et le bourreau ne se contentait pas de nous enlever nos espèces, il nous insultait par des railleries que nous sentions beaucoup moins que la nécessité de les souffi’ir. Après mille plaisanteries, et pour se moquer de nous d’une autre façon , il se fit apporter les bouteilles de vin que nous avions fait rafraîchir à la fontaine, et que ses gens avaient eu soin d’emporter. 11 se mit à les vider avec eux, et à boire à notre santé par dérision.

Pendant ce temps-là, mes camarades avaient une contenance qui rendait témoignage de ce qui se passait en eux. Ils étaient d’autant plus mortifiés de leur esclavage , qu’ils s’étaient fait une idée plus douce d’aller dans l’ile de Mayorque, où ils avaient compté qu’ils mèneraient une vie délicieuse. Pour moi, j’eus la fermeté de prendre mon parti, et, moins consterné que les autres, je liai conversation avec le railleur; j’entrai même de bonne grâce dans scs plaisanteries; ce qui lui plut. Jeune homme, me dit-il, j’aime le caractère de ton esprit; et dans le fond, au lieu de gémir et de soupirer, il vaut mieux s’armer de patience et s’accommoder an temps. Joue-nous un petit air, continua-t-il , en voyant que je portais une guitare : voyons ce que tu sais faire. Je lui obéis dès qu’il m’eut fait délier les bras, et je commençai à jouer de la guitare d'une manièi’e qui m’attira ses applaudissements. 11 est vi-ai que je jouais assez bien de cet instrument. Je chantai aussi, et l’on ne fut pas moins satisfait de ma voix. Tous les Turcs qui étaient daus le vaisseau témoignèrent par des gestes admiratifs le plaisir qu’ils avaient eu à m’entendre; ce qui me fit juger qu’en matière de mu.sique ils n’étaient pas sans goût. Le pirate me dit à l’oreille que je ne serais pas un esclave malheiu-eux, et qu’avec mes talents je pouvais compter sur un emploi qui rendrait ma captivité ti’ès-suppoitablc.

Je sentis quelque joie à ces paroles; mais, toutes flatteuses

GIL ULAS.

qu’elles étaient, je ne laissais pas d'avoir des inquiétudes sur l’occupation dont le corsaire me faisait fête ; j’apprchendais qu'elle ne fût pas de mon goût. Quand nous arrivâmes au port d’Alger, nous vîmes un grand nombre de personnes assemblées pour nous voir; et nous n’avions pas encore débarqué, qu’elles poussèrent mille cris de joie. Ajoutez à cela que l’air retentissait du son confus des trompettes, des flûtes moresques et d’autres instruments dont on se sert en ce pays-là; ce qui formait une symphonie plus bruyante qu’agréable. La cause de ces réjouissances était un faux bruit qu’on avait répandu dans la ville. On avait ouï dire que le renégat Méhémet ‘ (ainsi se nommait notre pirate) avait péii en attaquant un gros vaisseau génois; de sorte que tous ses parents et ses amis, informés de son retour, s’empressaient do lui en témoigner leur joie.

Nous n’eûmes pas mis pied à terre, qu’on me conduisit avec tous mes compagnons au palais du bacha Soliman *, où un écrivain chrétien, nous interrogeant chacun en particulier, nous demanda nos noms , nos âges , notre patrie , notre religion et nos talents. Alors Méhémet, me montrant au bacha, lui vanta ma voix, et lui dit qu’avec cela je jouais de la guitai'e à ravir. 11 n’en fallut pas davantage pour déterminer Sot iiman à me choisir pour son service. Je fus donc réservé pour son sérail , où l’on me conduisit pour m’installer dans l’emploi qui m’était destiné. Les autres captifs furent menés dans une place publique, et vendus suivant la coutume. Ce que Méhénjet m’avait prédit dans le vaisseau m’arriva : j’éprouvai un heureux sort. Je ne fus point livré aux gardes des prisons, ni employé aux ouvrages pénibles. Soliman bacha, par distinction, me fit mettre dons un lieu particulier, avec cinq

' Méhémet est la prononciatinn adoptée par les Turcs du nom de Moliainmed, dout nous avons fait Malinmet. Ce nom vient d'un mot arabe qui signifie louable, célébré^ fameux.

' Du bacha Soliman: lises SoUiman Pâchâ. Le dernier mot, particulier à la langue turque, a été changé en Bâcha par les écrivains arabes, qui n'ont pas de P dans leur langue, et en Baisa par les Grecs, qui cherchent toujours à adoucir les mots élr.vii.' gers, et qui ne peuvent prononcer ni le J ni le CH. Us substituent constamment, ù eus deux prononciations, celle du Z et de l'S dure : de là les mots de Bassa, au lieu de l’dchâ; Saraein, au lien de Chérdkin, etc. La Fontaine a donc eu raison d'intiliiler le Bassa et le Marchand une de ses fables, dont la scène est en Grèce fHvre VItl, NlUc zviu), pukqtu^ C'est «uatquo parlât let Grecs.

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