LIVRE V, RHAP. I
OU six esclaves de qualité qui devaient incessamment être raîhelés, et à qui l’on ne donnait que de légers travaux. On ■ne chai^ea du soin d’arroser dans les jardins les orangers et ^es fleurs. Je ne pouvais avoir une plus douce occupation : aussi j’en rendis grâces à mon étoile, et je pressentis, sans savoir pourquoi, que je ne serais pas malheureux chez Soliman.
Ce hacha (il faut que j’en fasse le portrait) était un homme de quarante ans, bien fait de sa personne, fort poli et fort galant pour un Turc. Il avait pour favorite une Cachemirienne qui, par son esprit et par sa beauté, s’était acquis un empire absolu sur lui. Il l’aimait jusqu’à l’idolâtrie. Il la régalait tous les jours de (juelque fête nouvelle, tantôt d’un concert de voix et d’instruments, et tantôt d’une comédie à la manière des Turcs; ce qui suppose des poèmes dvamatiques où la pudem’ et la bienséance n’étaient pas plus respectées que les règles d’Aristote. La favorite, qui s’appelait Farrukhnaz*, aimait passionnément ces spectacles; elle faisait même quelquefois représenter par scs femmes des pièces arabes devant le bacha *. Elle y jouait des rôles elle-même, et charmait tous les spectateurs par la grâce et la vivacité qu’il y avait dans son action. Un jour que j’étais parmi les musiciens à une de ces représentation», Soliman m’ordonna de jouer de la guitare, et de chanter tout seul dans un entr’acte. J’eus le bonheur de plaire à Soliman; il m’applaudit non-seidement par des battements de mains, mais même de vive voix ; et la favorite , à ce qu’il me parut , me regarda d’un œil favorable.
Le lendemain de ce jour-là, comme j’arrosais des orangera dans les jardins, il passa près de moi un eunuque qui, sans s’arrêter ni me rien dire, jeta un billet à mes pieds. Je le ramassai avec un trouble mêlé de plaisir et de crainte. Je me couchai par terre, de peur d’être aperçu des fenêtres du sérail; et, me cachant derrière des caisses d’orangers, j’ouvris
* FarrukhnaE : lisez FerroukndM» Ce mot est composé de deux mots pcrsnns adop> tes pur les Turcs, et qu'on peut traduire par aimable coquetterie^ charmante coquette.
* La comédie des Turcs consiste principalcmcut duos ce spectacle d'enfants que nous Dominons les ombres chinoises, CkhaydUill chez les Turcs. Le Polichinelle se nomme Carahgueu9 ,ceil noir, et le Panlulou, Hddjy ayouâth.
ce billet. J'y trouvai un diamant d’un assez grand piix, et CCS paroles en bon castillan : Jeune chrèlien, rends grâces au ciel de la captivité. L'amour et la fortune la rendront heureuse : l'amour, si tu es sensible aux charmes d’une belle personne; et la fortune, si tu as le courage de mépriser toutes sortes de périls.
Je ne doutai pas un moment que la lettre ne fût de la sultane favorite; le style et le diamant me le persuadèrent. Outre que je ne suis pas naturellement timide, la vanité d’être bien avec la maîtresse d’un grand seigneur, et, plus encore, l’espérance de tirer d’elle quatre fois plus d’argent qu’il ne m’en fallait pour ma rançon, tout cela me Gt former le dessein d’éprouver celte aventure , quelque danger qu’il y eût à courir. Je continuai mon travail en rêvant aux moyens d’er.trer dans l’appartement de Farrukhnaz, ou plutôt en attendant qu’elle m’en ouvrît les chemins; car je jugeais bien qu’elle n’en demeurerait point là, et qu’elle ferait plus de la moitié des frais. Je ne me trompais pas. Le même eunuque qui avait passé près de moi repassa une heure après, et me dit : Chrétien , as-tu fait tes réGexions , et auras-tu la hardiesse de me suivre? Je répondis qu’oiii. Eh bien! reprit-il, le ciel te conserve! tu me reverras demain dans la matinée; tiens-toi prêt à te laisser conduire. En parlant de celte sorte il se retira. Le jour suivant je le vis en eO’et reparaître sur les huit heures du matin. 11 me fit signe d’aller à lui; je le joignis, et il me mena dans une salle où il y avait un grand rouleau de toile qu’un auiio eunuque et lui venaient d’apporter là, et qu’ils devaient porter chez la sultane, pour servir à la décoration d’une pièce arabe qu’elle préparait pour le '' bacha.
Les deux eunuques, me voyant disposé à faire tout ce qu’on voudrait, ne perdii’ent point de temps : il» déroulèrent la toile, me firent mettre dedans tout de mon long; puis, au hasard de m’étouffer, ils la roulèrent de nouveau , et- m’enveloppèrent dedans. Ensuite, la prenant chacun par un bout, ils me portèrent ainsi impunément jusque dans la chambre où couchait la belle Cachemirienne. Elle était seule avec une vieille esclave dévouée à ses volontés. Elles déroulèrent toutes deux la toile ; et Fairukhnaz, à ma vue, fit éclater des transports
de joie qui d<5couvraienl bien le génie des femmes de son pays. Tout haixii que j'étais naturellement^ je ne pus me voir tout à eoup transporté dans l’appai'tement secret des femmes sans sentir un peu de frayeur. La dame s’en aperçut bien ; et, pour dissiper ma crainte : Jeune homme, me dit-elle, n’appréhende rien. Soliman vient de partir pour sa maison de campagne; il y sera toute la joumée : nous pouvons nous entretenir ici librement.
Ces paroles me rassurèrent, et me firent prendre une contenance qui redoubla la joie de la favorite. Vous m'avez plu, poursuivit-elle, et je prétends adoucir la riguoir de votre esclavage. Je vous crois digne des sentiments que j’ai conçus pour vous. Quoique sous les habits d’un esclave, vous avez un air noble et galant, qui fait connaître que vous u'éles point une peisonne du commun. Parlez-moi confidemment ; ditesmoi qui vous ôtes. Je sais bien que les captifs (jui ont de la naissance déguisent leur condition pour être rachetés à meilleur marché; mais vous êtes dispensé d'en user de la sorte avec moi, et niême ce serait une précaution qui m’offenserait, puisque je vous promets votre liberté. Soyez donc sincère, et m’avouez que vous êtes un jeune homme de bonne maison, effectivement, madame, lui i-épondis-je, il me sei’ait mal de payer vos bontés de dissimulation. Vous voulez absolument que je vous découvre ma qualité; il faut vous salisfaii’O. Je suis fils d’un grand d'Espagne. Je disais peut-être la vérité, du moins la sultane le crut; et, s’applaudissant d’avoir, jeté les yeux sur un cavalier d’importance, elle m’assura qu'il ne t iendi-ait pas à elle que nous ne nous vissions souvent en particulior. Nous eûmes ensemble un fort long entretien. Je n’ai jamais vu de femme plus amusante. Elle savait plusieura langues, et surtout la castillane, qu’elle parlait assez bien. Loi-squ’elle jugea qu’il était temps de nous séparer, je me mis, par son ordre , dans une grande corl)eille d’osier , couverte d'un ouvrage de soie fait de sa main ; puis les deux esclaves qui m’avaient apporté furent appelés, et ils me remportèrent comme un présent que la favorite envoyait au bacha : ce qui est sacre pour tous les hommes commis à la gai’dc des femmes.
Nous trouvâmes, Farrukhnaz et moi, d’autres moyens encore (le nous parler; et celte aimable captive m’inspira peu
à peu autant d’amour cpi’elle en avait pour moi. rtotre intelligence fut secrète pendant deux mois, quoiqu’il soit fort difficile que dans un sérail les mystères amoureux échappent longtemps aux Argus. Mais un contre-temps dérangea nos petites alTaires, et ma fortune changea de face entièrement. Un jour que, dans le corps d’un dragon artificiel qu’on avait fait pour un spectacle, j’avais été introduit chez la sultane, et que je m’entretenais avec elle, Soliman, . que je croyais occupé hors de la ville , survint. Il entra si brusquement dans l'appai'lement de sa favorite, que la vieille esclave eut à peine le temps de nous avertb’ de son arrivée. J’eus encore medns te loisir de me. cacher. Ainsi je fus te premier qui s’ollrit à- la vue du hacha.
11 parut fort étonné de me voir, et ses yeux tout à coup s’allumèrent de fureur. Je me regardai comme un homme qui touchait à son dernier moment , et je m’imaginais être déjà dans les supplices. Pour Farrukhnaz, je m’aperçus à la v^ité qu’elle était effrayée ; mais, au lieu d'avouer son crime et d'en demander pardon, elle dit à Soliman : Seigneur, avant que vous prononciez mon arrêt , daignez m’écouter. Les apparences sans doute me condamnent, et je semble vous faire une trahison digne des plus horribles châtiments. J’ai fait venir ici ce jeune captif; et, pour l’introduire dans mon appartement, j’ai employé les mêmes artifices dont je me serais servie si j’eusse eu pour lui un amour bien violent. Cependant, et j’en atteste notre grand prophète, malgré ces démarches, je ne vous suis point infidèle. J’ai voulu entretenir cet esclave chrétien pour le détacher de sa secte , et l’engager à suivra celle des croyants. J’ai trouvé en lui une résistance à laquelle je m’étais bien attendue. J’ai toutefois vaincu ses préjugés, et il vient de me promettre qu’il embrassera te mahométisme.
Je conviens que je devais démentir la favorite, sans avoir* égard à la conjonetmn dangereuse où je me trouvais; mais dans l’accablement où j’avais l’esprit, touché du péril où je voyais une femme que j’aimais, et tremblant enceH*e plus pour raoi-mème, je demeurai interdit et confus. Je ne pus prtrférer, une parole; et te baclia, persuadé par mon silence que sa. maîtresse ne disait rien qui ne fût véi'itable, se laissa désarmer. lâadamejrépoodit-U, je veux croire que vous ne m’avez
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point nfTcnsd, et que l'envie de faire une chose agrdablc au prophète a pu vous engager à hasarder une action si délicate. J’excuse donc votre imprudence, pour\'u que ce captif prenne tout à l’heure le turban. Aussitôt il fit venii* un marabout*. On me revêtit d’un habit à la turque. Je fis tout ce qu’on voulut, sans que j’eusse la foi'ce de m’en défendre ; ou, pour mieux dire, je ne savais ce que je faisais, dans le désordre où étaient mes sens. Que de chrétiens auraient été aussi lâches que moi dans cette occasion !
Après la cérémonie je sortis du sérail pour aller , sous le nom de Sidy Hally*, exercer un petit emploi que Soliman me donna. Je ne revis plus la sultane ; mais un de scs eunuques vint un jour me trouver. 11 m’apporta de sa part des pierre> ries pour deux mille sultanins d’or, avec un billet par lequel la dame m’assurait qu’elle n’oublierait jamais la généreuse complaisance que j’avais eue de me faire mahométan pour lui sauver la vie. Véritablement, outre les présents que J’avais reçus de Farrukhnaz, j’obtins par son canal un emploi plus considérable que le premier, et je devins en moins de six à sept années un des plus riches renégats de la ville d’Alger.
Vous vous imaginez bien que si j’assistais aux prières que les musulmans font dans leurs mosquées, et remplissais les autres devoirs de leur religion , ce n’était que par pure grimace. Je conservais une volonté déterminée de rentrer daiis le sein de l’Église; et, pour cet effet, je me proposais de me retirer un jour en Kspagne ou en Italie, avec les richesses que
■ Marabout, corruplion du mot arabe marbortih ; tir, attaché à Dim. Ln Orientaux uni intercalé dans le mol arabe un A a|<honiquc, comme daos le mol Adncdn on kirvâne, qu'ils prononcciil carawi- Vu murabmil csl le desservanl d'une mosquée, surtout en Afrique.
’ S'idy signiliu monsieur en arabe. Sÿd ou ctd, comme l’a écrit Corneille, osl l'équivaU'iil de sieur ou séigntur.
. , ■ Ms t'ont nommé tous deux leur Cid en ma prësenoe.
Puisque Cid eu leur langue est aulaut que seigneur, etc.
Unlly, lisez Aly, nom commun parmi les musulmans, surtout parmi ceux de la ■rcte chiite. On connaît leur profonde vénération pour Aly, gendre de MaboMct. Cette vénération cet telle, qu'ils passent pour des hérétiques et des impies aux yeux des suiiiiytes ou sectateurs d'Omar. Eu eObt, on eutend lescbiytcs dire souvent : « Je V u« receuoais pas Aly |«ur Dieu J mais il uo t'eo but pes de beaucoup qu'il suit iDii-u.a .
j’aui’ais amassées. En attendant, je vivais fort agréablement. J’étais logé dans une belle maison, j'avais des jardins superbes, ' un grand nombre d’esclaves , et de fort jolies femmes dans mon sérail. Quoique l’usage du vin soit défendu en ce pays-là aux mahoraétans, ils ne laissent pas pour la plupart d’en boire en secret. Pour moi, j’en buvais sans façon, comme font tous les renégats. Je me souviens que j’avais deux compagnons de débauche, avec qui je passais souvent la nuit à table. L'un était juif, et l’autre Arabe. Je les croyais honnêtes gens; et* dans cette opinion, je vivais avec eux sans contrainte. Un soir je les invitai à souper chez moi. 11 m’était mort ce jourlà un chien que j’aimais passionnément ; nous lavâmes son corps , et l’enterrâmes avec toute la cérémonie qui s’observe aux funérailles des mahométans. Ce que nous en faisions n’était pas pour tourner en ridicule la religion musulmane; c’était seulement pour nous réjouir, et satisfaire une folle envie qui nous prit, dans la débauche, de reralre les derniers devoirs à mon chien.
Cette action pourtant me pensa perdre, comme vous l’allea voir. Le-lendemain il vint chez moi un homme qui me dit : Seigneur Sidy Hally‘, une affaire importante m’amène chez vous.- Monsieur le cadi* veut vous parler; prenez, s’il vous * plaît, la peine de venir chez lui tout à l’heure. Apprenez-mor, de gi'âce, ce qu’il me veut, lui répondis-je. II vous l’apprendra lui-même, reprit-il; tout ce que je puis vous dire, c’est qu'un marchand arabe qui soupa hier avec vous lui a donné avis de certaine impiété par vous commise à l’occasion d’un chien que vous avez enterré ; vous savez bien de quoi il s’agit : c'est pour cela que je vous somme de comparaître aujourd’hui devant ce juge, faute de quoi je vous avertis qu’il sera procédé criminellement contre vous. II sortit en achevant 'ces paroles , et me laissa fort étourdi de sa sommation. L’Arabe n’avait aucun sujet de se plaindre de moi , et je ne pouvais comprendre pourquoi ce traître m’avait joué ce tour-là. La
* Seigneur SiJy Hatly. Los deux premier» mots forment un pléonasme,
$idy si^niüc tnof«ieurou seigt^eur. Voyez la note pi'cccdcute.
’ Cadi : lisez câdhy. Ce mol arabe, adopté pos. les Persaus, qui prouonceni eésy, si^hilie maijiêtrat. Juge, Lev ea^jis sont des magislrats civils, mais avec an arbitraire et presque absolu*