LIVRE V, ClIAP. I
piiol changement, ô ciel! Quand vous arri\Tlles dans cette ville, tout ce qui se présentait à vos regards vous était odieux; mais Halïy Pégelin vous a mise dans une autre disposition. Je ne m'en défends pas, repartit Lucinde; j’aime ce rénégat, et j’en veux faire mon quatrième époux. Quel projet ! interrompis-je avec horreur’; vous, épouser un musulman! Vous oubliez que vous ôtes chrétienne, ou plutôt vous ne l’avez été jusqu’ici que de nom. Ah! ma mère, que me faites-vous envisager? Vous avez résolu votre perte. Vous allez faire volontairement ce que je n’ai fait que par nécessité.
Je lui tins bien d'autres discours encore pour la détourner de son dessein; mais je la haranguai fort inutilement; elle avait pris son parti. Elle ne se contenta pas même de suivre «on mauvais penchant, et de me quitter pour aller vivre avec te renégat, elle voulut emmener avec elle Béatrix. Je m’y opposai. Ah! malheureuse Lucinde, lui dis-je, si rien n’est capable de vous retenir, abandonnez-vous du moins toute seule à la fureur qui vous possède; n’entraînez point une jeune innocente dans le précipice où vous courez vous jeter. Lucinde s’en alla sans répliquer. Je crus qu’un reste de raison l’éclairait et l’empêchait de s’obstiner à demander sa fille. Que je connaissais mal ma mère! Un de mes esclaves me dit deux joujs après : Seigneur, prenez garde à vous. Un captif de Pégelin vient de me faire une confidence dont vous ne sauriez trop tôt profiter. Votre mère a changé de religion; et, pour vous punir de lui avoir refusé Béatrix, elle a formé la résolution d’avertir le bacha de votre fuite. Je ne doutai pas un moment que Lucinde ne fût femme à faire ce que mon esclave me disait. J’avais eu le temps d’étudier la dame, et je m’étais aperçu qu’à force de jouer des rôles sanguinaires dans les tragédies, elle s’était familiarisée avec le crime. Elle m’aurait fort bien fait brûler tout vif; et je ne crois pas qu’elle eût été plus sensible à ma mort qu’à la catastrophe d’une pièce de théâtre.
Je ne voulus donc pas négliger l’avis que me donnait mon esclave. Je pressai mon embarquement. Je pris des Turcs, selon la coutume des corsaires d’Alger qui vont en course; mais je n’en pris seulement que ce qu’il m’en fallait pour ne me pas rendre suspect, et je sortis du port le plus tôt qu’il
GIL BLAfU
me fut possible avec tous mes esclaves et ma sœur Béatrix, Vous jugez bien que je n’oubliai pas d’emporter en même temps ce que j’avais d’argent et deq)icrreries; ce qui pouvait monter à la valeur de six mille ducats. Lorsque nous lûmes en pleine mer, nous commençâmes par nous assurer des Turcs. Nous les enchaînâmes facilement, parce que mes esclaves étaient en plus grand nombre. Nous eûmes un vent si favorable, que nous gagnâmes en peu de temps tes côtes d'Italie. Nous arrivâmes le plus heureusement du monde au port de Livourne, où je crois que toute la ville accourut pour nous voir débaïquer. Le père de mon esclave Azarini se trouva, par hasard ou par curiosité, parmi les spectateurs. 11 considérait ittentivement tous mes captifs à mesure qu’ils mettaient pied à teiTe; mais, quoiqu’il cherchât en eux les traits de son fils, il ne' s’attendait pas à le revoir. Que de transports! que d’embrassements suivirent leur reconnais^ sance, quand ils vinrent tous deux à se reconnaître!
Sitôt qu’Azarini eut appris à son père qui j'étais et ce qui m’amenait à Livourne, le vieillard m’obligea, de même que Béatrix, à prendre un logement chez lui. Je passerai sous silence le détail de mille choses qu’il me fallut faire pour rentrer dans le sein de l’Église; je dirai seulement que j’abjurai le mahométisme de meilleure foi que je ne l’avais embrassé. Api'ès m’être entièrement purgé de ma gale ‘d’Alger, je vendis mon vaisseau, et donnai la lijjerté à tous mes esclaves. Pour les Turcs, on les retint dans les prisons de Livourne, pour les échanger contre des chrétiens. Je reçus de l’un et de l’autre Azarini toutes sortes de- bons traitements ; le ,fils épousa même ma sœur Béatrix, qui n’était pas à la vérité un mauvais jiarti pour lui, puisqu’elle était fille d’un gentilhomme, et qu’elle avait le château de Xerica, que ma mère avait pris soin de donner à bail à un riche laboureur de Paterna, lorsqu’elle voulut passer en Sicile.
De Livourne, après y avoir demeuré quelque temps, je partis pour Florence, que j’avais envie de voir. Je n’y allai pas sans letlr’S de recommandation. Azarini le père avait des amis à la cour du grand-duc, et il me recommandait à eux comme ur. gentilhomme espagnol qui était son allié. J’aioutai le don à mon nom, imitant en cela bien des Espagnols
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rolurieis qui prennent sans façon ce titre d'honneur hors de leur pays. Je me faisais donc effrontément appeler don Raphaël; et, comme j’avais apporté d’Alger de quoi soutenir dignement ma noblesse , je parus à la cour avec éclat. Les cavaliei’s à qui le vieil Azarini avait écrit en ma faveur y publièrent que j’étais un personnage de qualité; si bien que leur témoignage et les aii’s que je me donnais me tirent passer sans peine pour im homme d’importance. Je me faufilai bientôt avec les principaux seigneuis, qui me présentèrent au gi*and-duc. J’eus le bonheur de lui plaire. Je in’atlachai à faire ma cour à ce prince et à l’étudier. J’écoutais attentivement ce que les plus vieux courtisans lui disaient, et par leurs discours je démêlai ses inclinations. Je remarquai, entre autres choses , qu’il aimait les plaisanteries , les bons contes et les bons mots. Je me réglai là-dessus. J’écrivais tous les matins sur mes tablettes les histoires que je voulais lui conter dans la journée. J’en savais une grande quantité; j’en avais, pour ainsi dire, un sac tout plein. J’eus beau toutefois les ménager, mon sac se vida peu à peu , de sorte que j’aurais été obligé de me répéter, ou de faire voir que j’étais au bout de mes apopbthegmes, si mon génie fertile en fictions ne m en eût pas abondamment fourni ; mais je composai des contes galants et comiques qui divertirent fort le grand-duc; et, ce qui arrive souvent aux beaux esprits de profession , je mettais le matin sur mon agenda des bons mots que je donnais l’après-dînée pour des impromptu.
Je m’érigeai même en poète, et je consacrai ma muse aux louanges du prince. Je demeure d’accord de bonne foi que mes vei-s n’étaient pas bons; aussi ne furent-ils pas critiqués; mais, quand ils auraient été meilleurs, je doute qu’ils eussent été mieux reçus du grand-duc. 11 en paraissait très-content. La malièro peut-être l’empêchait de les trouver mauvais. Quoi qu’il en soit, ce prince prit insensiblement tant de goût pour moi, que cela donna de l’ombrage aux courtisans. Us voulurent découvrir qui j’étais. Us n’y réussirent point. Us apprirent seulement que j’avais été renégat. Us ne manquèrent pas de le dire au prince dans l’espérance de me nuüe. Us n’en vinrent pourtant pas à bout; au contiaire, le grand-duc un jour m’obligea de lui faire une relation fidèle de mou
voyage d'Algci’. Je lui obéis; et mes aventures, que je ne lui déguisai point, le réjouirent infiniment. , .
Don Raphaël, me dit-il, après que j’en eus achevé le récit, j’ai de l’amitié pour vous , et je veux vous en donner une marque qui ne vous permettra pas d’en douter. Je vous fais dépositaire de mes secrets; et, pour commencer à vous mettre dans ma confidence , je vous diraî que j'aime la femme d’un de mes ministres.. C’est la dame de ma cour la plus aimable, mais ert même temps la plus vertueuse. Renfermée dans son domestique, uniquement attachée à un époux qui l’idolâtre, elle semble ignorer le bruit que ses charmes font dans Florence. Jugez si cette conquête est difficile! Cependant, cette beauté , tout inaccessible qu’elle est aux amants , a quelquefois entendu mes soupirs. J’ai trouvé moyen de lui parler sans témoins. Elle connaît mes sentiments. Je ne me flatte point de lui avoir inspiré de l’amour, elle ne m’a point donné sujet de former une si agréable pensée ; je ne désespère pas toutefois de lui plaire par ma constance et par la conduite mystérieuse que je prends soin de tenir.
La passion que j’ai pour cette dame , continua-t-il, n'est connue que d’elle seule. Au lieu de suivre mon penchant sans contrainte, et d’agir en souverain, je dérobe à tout le monde la connaissance de mon amour. Je crois devoir ce ménagement à Mascarini : c’est l’époux de la personne que j’aime. Le zèle et l’attachement qu’il a pour moi, ses services et sa probité, m’obligent à me conduire avec beaucoup de secret et de circonspection. Je ne veux pas enfoncer un poignard dans le sein de ce mari malheureux, en me déclarant amant de sa femme. Je voudrais qu’il ignorât toujours , s’il est possible, l’ardeur dont je me sens brûler; car je suis pei-suadé qu’il mourrait de douleur s’il savait latonfidence que je vous fais en ce moment. Je cache donc mes démarches, et j’ai résolu de me servir de vous pour exprimer à Lucrèce tous les maux que me fait souCfiir la contrainte que je m’impose. Vous serez l’interprète de mes sentiments. Je ne doute point que vous ne vous acquittiez à merveille de cette commission. Lier, commerce avec Mascai'ini; attachez-vom à gagner son amitié; introduisez-vous chez loi, et .vous mëniqi^ez la liberté de parler à sa femme. VoUà ce que j'attende ^ vous, et ce
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