‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 115 sur 254 · LIVRE V, €HAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE V, €HAP. I

que je suis assuré que vous ferez avec toute l’adresse et la discrétion que demande un emploi si délicat.

Je promis au grand-duc de faire tout mon possible pour répondre à sa confiance et contribuer au bonheur de ses feux. Je lui tins bientôt parole. Je n’épargnai rien pour plaire à Mascarini, et j’en vins à bout sans peine. Channé de voir son amitié recherchée par un homme aimé du prince , il fit la moitié du chemin. Sa maison me fut ouverte, 'j’eus un libre accès auprès de son épouse; et j’ose dire que je me composai si bien, qu’il n’eut pas le moindre soupçon de la négociation dont j’étais chargé. 11 est vrai qu’il était peu jaloux pour un Italien ; il se reposait sur la vertu de sa Lucrèce, et, s’enfermant dans son cabinet, il me laissait souvent seul avec elle. Je fis d’abord les choses rondement. J’entretins la dame de l’amour du grand-duc, et lui dis que je ne venais chez elle que pour lui parler de ce prince. Elle ne me parut pas éprise de lui, et je m’aperçus néanmoins que la vanité l’enipcchait de rejeter ses soupirs. Elle prenait plaisir à les entendre, sans vouloir y répondre. Elle avait de la sagesse ; mais elle était femme, et je remaï quais que sa vertu cédait insensiblement à l’image superbe de voir un souverain dans sqs fers. Enfin le prince pouvait justement sc flatter que, sans employer la violence de Tarquin , il verrait Lucrèce rendue à son amom’. Un incident, toutefois, auquel il se serait le moins’àttendu, détruisit ses espérances, comme vous l’allez apprendre.

Je suis naturellement hardi avec les femmes; j’ai contracté celle habitude, bonne ou mauvaise, chez les Turcs. Lucrèce était belle. J’oubliai que je ne devais faire que le pei*sonnage d’ambassadeur; je parlai pour mon compte. J’offris mes services à la dame le plus galanament qu’il me fut possible. Au lieu de paraître choquée de mon audace et de me répondre avec colère, elle me dit en souriant : Avouez, don Raphaël, que le grand-duc a fait choix d’un agent fort fidèle et Tort zélé! Vous le servez avec une intégrilé qu’on ne peut assez louer. Madame, dis-je sur le même ton, n’examinons point les chbses scrupuleusement. Laissons, je vous prie, les réflexions; je sais bien qu’elles ne me sont pas favorables, mais je m’abandonne au sentiment. Je ne crois pas, après tout, être

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le premier contident de prince qui ait trahi son maître en matière de galanterie. Les grands seigneui-s ont souvent dans leurs Mercures des rivaux dangereux. Cela se peut, reprit Lucrèce; pour moi, je suis fière, et tout autre qu’un prince ne saurait me toucher. Réglez-vous là-dcssus, poursuivit-elle en prenant son sérieux', et changeons d’entretien. Je veux bien oublier ce que vous venez de me dire, à condition qu il ne vous arrivera plus de me tenir de pareils propos; autrement, vous pouiTCz vous en repentir.

Quoique cela fût un avis au lecteur, et que je dusse en profiter je ne cessai point d’entretenir de ma passion la femme de Mascarini. Je la pressai même avec plus d’ardeur qu’auparavant de répondre à ma teûdresse, et je fus assez téméraire pour vouloir prendi-e des libertés. La dame alors, s’offensant de mes discours et de mes manières musulmanes, me rompit en visière. Elle ràe menaça de faire savoir au grand-duc mon insolence, en m’assurant qu’elle le prierait de me punir comme je le méritais. Je fus piqué de ces menaces à mon tour. Mon amour sé changea en haine; je résolus de tne venger du mé-

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prince, dont je ne manquai pas de la peindre fort amoureuse pour rendre la scène plus intéressante. Le mmistre, pour prévenir tout accident, renferma, sans autre forme de procès, son épouse dans un appartement secret, ou il la fit étroitement garder par des personnes afûdées. Tandis qu elle était environnée d’Argiis qui l’observaient et l’empêchaient de donner de ses nouvelles au grand-duc, j annonçai dun air triste à ce prince qu'il ne devait plus penser à Lucrèce : je lui dis que Mascarini avait sans doute découvert tout, piusquil s’avisait de veiller sur sa femme; que je ne savais pas ce qin Dovrvait lui avoir donné lieu de me soupçonner, attendu que ie croyais m’être toujours conduit aVec beaucoup d adresse; nue la dame peut-être avait elle-même avoué tout à son époux, et que, de côncért avec lui, elle s’était laissé renfermer pour SC dérober à des poursuites qui alarmaient sa vertu. Le pnnee parut fort affligé de mon rapport. Je fus touché de sa douleur, et je me repentis plus ^d’unelhis de ce que j’aTalà fait; ma»

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