‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 118 sur 254 · LIVRE V, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAP. I

voulais à sa femme, vint au-devant de moi, et me dit : Hd bien, seigneur cavalier, êtes-vous content de votre bonne fortune? J’ai sujet de l’être, lui répondis-je. Et vous, qu’avezvous fait? l’amour vous a-t-il favorisé? Hélas ! non, repartitil : le maudit frère de la beauté que j’aime est de retour d’une maison de campagne d'où nous avions cm qu’il ne reviendrait que demain. Ce contre-temps m'a sevré du plaisir dont je m’étais flatté.

Nous nous fîmes, don Baltazar et moi, des protestations d’amitié; et nous nous donnâmes rendez-vous le lendemain matin dans la gi-ande place. Ce cavalier, après que nous nous nimes séparés, entra chez lui, et ne fît nullement connaître à Violante qu’il sût de ses nouvelles. Il se trouva le jour suivant dans la grande place ; j’y arrivai un moment après lui. Nous nous saluâmes avec des démonstrations d’amitié aussi perGdes d’un côté que sincères de l’autre. Ensuite rartifîcieu.\ don Baltazar me fit une fausse confidence de son intrigue avec la dame dont il m’avait parlé la nuit précédente. 11 me • raconta là-dessus une longue fable qu’il avait composée, et . tout cela pour m’engager à lui dire à mon tour de quelle façon j’avais fait connaissance avec Violante. Je ne manquai pas de donner dans le piège ; j’avouai tout avec la plus grande franchise du monde. Je montrai même le billet que .j’avais reçu d’elle, et je lus ces paroles qu’il contenait : J'irai demain diner chez dona Inès. Vous savez où elle demeure. C’est dans, la maison de celte fidèle amie que je prétends avoir un téte-à-léle avec vous. Je ne puis vous refuser plus longtemps cette faveur que vous me paraissez mériter.

VoUà, dit don Baltazai', un billet qui vous promet le prix de vos feux. Je vous félicite par avance du bonheur qui vous attend. Il ne laissait pas, en parlant de la sorte, d’être un peu déconcerté ; mais il déroba facilement à mes yeu.x son trouble et son criibarras. J’étais si plein de mes espérances, que je ne me mettais guère en peine d’observer mon confident, qui fut obligé toutefois de me quitter, de peur que je ne m’aperçusse enfin de son agitation. Il courut avertir son beau-frère de cette aventure. J’ignore ce qui se passa entre ejix; je sais seulement que -don Baltazar vint frapper à la porte de dona Inès dans le temps que i’étais chez cette dame

M\. BLiVS,

Hvec ViolHiîte. Nous sûmes que c’était lui, et je me sauvai par une porte de derrière avant qu’il fût entré. D’abord que j’eus disparu, les femmes, que l’arrivée imprévue de ce mari avait un peu troublées, se rassurèrent, et le reçurent avec tant d’effronterie, qu’il se douta bien qu’on m’avait caché ou fait évader. Xe ne vous dirai point ce qu’il dit à dona Inès et à sa femme; c’est une chose quin’est pasvenue à ma connaissance.

Cependant, sans soupçonner encore que je fusse la dupe de don Baltazar, je sortis en le maudissant, et je retournai à la grande place, où j’avais donné rendez-vous à Lamcla. Je ne l’y trouvai point. 11 avait aussi ses petites affaires, et le fripon était plus heureux que moi. Comme je l’attendais, je vis arriver mon perfiefe confident, qui avait un air gai. 11 me joignit, et me demanda en riant des nouvelles de mon têteà-tete avec ma nymphe chez dona Inès. Je ne sais, lui di.s-je, quel démon jaloux de mes plaisii's se plaît à les traverser; mais tandis que, seul avec ma dame, je la pressais de faire mon bonheur,* son mari, que le ciel confonde, est venu frapper à la porte de la maison. Il a fallu promptement songer , à me retirer. Je suis sorti par une porte de derrière, en donnant à tous les diables le fâcheux qui rompait toutes mes mesures. J’en ai un véritable chagrin, s’écria don Baltazar, qui sentait une secrète joie de voii’ ma peine. Voilà un impertinent mari : je vous conseille de ne lui point faii e de quartier. Oh ! je suivrai vos conseils, lui répliquai-je, et je puis vous assurer que son honneur passera le pas cette nuit. Sa femme, quand je l’ai quittée, m’a dit de ne me pas rebuter pour si peu de chose ; que je ne manque pas de me rendre sous .ses fenêtres de meilleure heure qu’à l’ordiname; qu’elle est résolue à me faire entrer chez elle, mais qu’à tout hasai’d j’aie la précaution de me faü’e escorter par deux ou trois amis, de crainte de surprise. Que cette dame est prudente ! dit-il. Je m’offre à vous accompagner. AW mon cher ami, ' m’écriai-je tout tiansporté de joie et jetant mes bras au cou de dou Baltazar, que je vous ai d’obligation! Je ferai plus, reprit-il; je connais un jeune homme qui est un César : il sera de la partie, et vous pourjez aloi-s voMs reposer hardiment sur une pareille escorte.

Je ne savais que dire à ce nouvel ami pour le remercier,

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tant j’étais charmé de son zèle. Enfin, j’acceptai les secoiii’s qu’il m’offrait; et, nous donnant rendez-vous sous le balcon de Violante à. l’entrée de la nuit, nous nous séparâmes. 11 alla trouver son beau-frère, qui était le César en question; et moi, je me promenai jusqu’au soir avec Lamela, qui, bien qu’étonné de l’ardeur avec laquelle don Ballazar enti-ait dans mes intéi'êts, ne s’en défia pas plus que moi. Nous donnions tête baissée dans le panneau. Je conviens que cela u’élait guère pai donnable à des gens comme nous. Quand je jugeai qu’il était temps de me présenter devant les fenêtres de Violante, Ambroise et moi, nous y parûmes aimés de brihnes rapières. Nous y trouvâmes le mari de ma dame avec un autre homme; ils nous attendaient de pied ferme. Don Baltazar m’aborda, et, me montrant son beau-frère, il me dit : Seigneur, voici le cavalier dont je vous ai tantôt vanté la bravoure. Introduisez-vous chez votre maîtresse, et qu’aucune inquiétude ne vous empêche de jouir d’une paufaite félicité.

Après quelques compliments de part et d’antre, je frappai à la porte de Violante. Une espèce de duègne vint ouvrir. J’entrai; et, sans prendre garde à ce qui se passait derrière moi, je m’avançai dans une salle où était cette dame. Pendant que je la saluais, les deu.v traîtres, qui m’avaient suivi dans la maison, et qui en avaient fermé la porte si brusquement après eux qu’ Ambroise était resté dans la rue, se découvrirent. Vous vous imaginez bien qu’il en fallut alors découdre. Ils me chargèrent tous deux en même temps; mais je leur fis voir du pays. Je les occupai l’un et l’autre de manière qu’ils se repentirent peut-être de n’avoir pas pris une voie plus sûre pour se venger. Je perçai l’époux. Soti beau-frère, le voyant hors de combat, gagna la porte, que la duègne et Violante avaient ouverte pour se sauver tandis (pie nous nous battions. Je le poursuivis jusque dans la rue, où je rejoignis Lamela, cpii, n’ayant pu tirer un seul mot des femmes qu’il avait vues fuir, ne savait précisément ce qu’il devait juger du bruit qu’il venait d'entendre. Nous retournâmes à notre auberge. Nous prîmes ce que nous avions de meilleur; et, montant sur nos mules, nous sortîmes de la ville sans attendre le jour.

Nous comprîmes bien que cette afl'aire pourrait avoir des

suileSj et qu’on ferait dans Tolède des perquisitions que nous n’avions pas tort de prévenir. Nous allâmes coucher à Villarubia. Nous logeâmes dans une hôtellerie où, quelque temps après nous, il arriva un marchand de Tolède qui allait à Ségorbe. Nous soupâmes avec lui. Il nous conta l’aventure tragique du mari de Violante ; et il était si éloigné de nous soupçonner d’y avoir part, que nous lui fîmes hardiment toutes sortes de questions, .Messieurs, nous dit-il, comme je parlais ce matin, j’ai appris ce triste événement. On cherchait partout Violante: et Ton m’a dit que le corrégidor, qui est parent de don Baltazar, a résolu de ne rien épargner pour découvrir les auteurs de ce meurtre. Voilà tout ce que je sais.

Je ne fus guère alarmé des recherches du corrégidor de Tolède. Cependant je formai la résolution de sortir promptement de la Castille nouvelle. Je fis réflexion que Violante i-etrouvée avouerait tout, et que, sur le portrait qu’elle ferait de ma personne à la justice, on mettrait des gens à mes trousses. Cela fut cause que dès le jour suivant nous évitâmes le grand chemin par précaution. Hem’eusement Lamcla connaissait les trois quai-ts de TEspagne, et savait par quels détours nous pouvions sûrement nous rendre en Aragon. Au lieu d'aller tout droit à Cuença, nous nous engageâmes dans les montagnes qui sont devant cette ville; et, par des sentiers qui n’étaient pas inconnus à mon guide,, nous arrivâmes devant une grotte qui me parut avoir tout Tair d’un' ermitage. Elfectivement, c’était celui où vous êtes venus hier au soir me demander un asile.

Pendant que j’en considérais les environs, qui offraient à ma vue uri paysage des plus chai’mamts, mon compagnon me dit : Il y a six ans que je passai par ici. Dans ce tcmps-là, cette grotte servait de retraite à un vieil ermite qui me reçut chai'itablement. 11 me fit part de ses provisions. Je me souviens que c’était un saint homme, et qu’ü me tint des discoui’s qui pensèrent me détacher du monde. 11 vit peut-être encore; je vais m’en éclaircir. En achevant ces mots, le curieux Ambroise desanidit de dessus sa mule, et entra dans l’ermitage. Il y demeura quelques moments; puis il revint, et m’appelant : Venez, me dit-il, don Raphaël, venez voir une chose

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