‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 12 sur 254 · LIVRE 1, CHAP. II. tt · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAP. II. tt

savant.' Bfon oncte en fat ravi, pai'ce fit réflexion que je cesserais bientôt de lui être à charge, (k çà, Gil Blas, me dit-il un jour, le temps de ton enfance est passé. Tu as déjà dix-sept ans, et te voilà devenu habile garçon ^ il &ut songer à te pousser. Je suis d'avis de t'envoyer à l’université ie lamanque : avec l’esprit que je te vois, tu ne manqueras pas de trouver un bon poste. Je te donnerai quelques ducats pour fah’C ton voyage, avec ma mule, qui vaut Wen dix à douze pistoles; tu la vendras à Salamanque, et tu en emploieras l'argent à t’entretenir jusqu'à ce que tu sois placé.

J1 fie pouvait rien me proposer qui me fût plus agréable; car je mourais d’envie de voir le pays. Cependant j’eus assi'z de force sur moi pour cacher ma joie; et lorsqu’il fallut partir, ne paraissant sensible qu’à la douleur do quitter un oncle à qui j'avais ttmt d'obligations , j’attendris le bonhomme, qui me donna plus d’argent qu’il ne m’en mirait donne s’il eût pu lire an fond de mon âme. Avant mon départ, j’allai embrasser mon père et ma mère, cfoi ne m’épargnerait pas les remontrances. Ils m’exhortèrent à prier Dieu pour mon onde, à vivi-e en honnête homme, à ne me point engager dans de mauvaises affaires, et, sur toutes choses, à ne pas prendre le bien d’autrui. Après qu’ils m'eurent très-longtemps harangué, Us me firent présent de leur bénédiction, qui était le seul bien que j’attendais d’eux. Aussitôt je montai sur ma mule, et sortis de la ville.

lU -«De* alarme* ^«'11 eui f allaot à Paguaftor; de ce fil en arrivant

dans cette ville, et avec f|uct homme il soupa. ^

Mo voilà donc hors d'Oviédo, sur le chemin de Pegnaflor, au milieu de la campagne, maître de mes actions, d’une mauvaise mule et de quarante bons ducats ‘, sans compter quelques réaux * que j’avais volés à mon Irès-honoré onde. Lapremièra chose que je fis fut de laisser ma mule aller à disci’étion, c’està-dire au petit pas. Je lui mis la bride sur le cou, et, tirant

'Lo ducal riail une pièce d'or doul la valeur > nrie' depuis deux jusqu'à six, huit ou dix frair s.

'Le rrnt . rfmx no pluriel, esl use pièce d’erjent, luoonaie. Uaacbe d’Espapne, qui s rlunpc aussi phnit'urs Ion de nhtor, depuislroia sous jusqu'à cinq, cl mi'uir ju'iqu'â lepl sous et demi.

«L BI.At.

de ma poche mes ducats, je commençai à les compter et recompter dans mon chapeau. Je n’avais jamais vu tant d’argcuU; je ne pouvais me lasser de le regarder et de le manier. Je le comptais peut-être pour la vingtième fois, quand tout a coup ma mule, levant la tête et les oreilles, s'arrêta au milieu du grand chemin. Je jugeai que quelque chose l’effrayait; je regardai ce que ce pouvait être : j’aperçus sur la terre un cha- |)eau renvei’sé, sur lequel il y avait un rosaire à gros grains, et en même temps j’entendis une voix lamentahle qui prononça ces paroles ; Seigneur passant, ayez pitié , de grâce, d’un pauvre soldat estropié; jetez, s’il vous plaît, quelques pièces d’ai'genl dans ce chapeau : vous en serez récompensé dans l’autre monde. Je tournai aussitôt les yeux du côté que pai tait la voix; je vis au pied d’un buisson, à vingt ou trente pas de moi, une espèce de soldat qui, sur deux hâtons croisés, appn\ait ie bout d’une escopette* qui me par ut plus longue qu’une pique, et avec laqiuille il me couchait en joue. A celte vue, qui me fit trembler pour le bien de l’Église, je ra’ari'êtai tout court; je seirai pi-omptement mes ducats, je lirai quelques réaux, et, m’approchant du chapeau disposé à recevoir la charité des ûdèles eifi ayés , je les jetai dedans l'un après l’antre, pour montrer au soldat que j'en usais noblement. 11 fut satisfait de ma générosité , et me donna autant de bénédictions que je donnai de coups de pied dans le flanc de m.i mule, pour m’éloigner promptement de lui; mais la maudite bête, trompant mon impatience, n’en alla pas plus vite : la longue habitude qu’elle avait de marcher pas à pas sons mon oncle lui avait faiUperdre l’usage du galop.

Je ne lirai pas do cette aventure un augure trop favorable pour mon voyage. Je me représentai que je n’étais pus cnaire à Salamanque, et que je poiurrais bien l'aü-e une plus mauvaise renojntre. Mon oncle me parut très-imprudent de ne m’avoir pas mis entr-e les mains d’un muletier*. C’était sans doute ce qu’il aurait dû faire; mais il avait songé qu'en me donnant sa mule, mon voyage me coûterait moins; et il avait

. ' Eseoptia, fusil, r ’escopeUe rUit une rspi^' d'arquebuse.

* Ou ne vnpgeaa en Etjiegac qv'arec les eondneteun dut nulea uu inulcO ; il n'y avili point de Toitures publiques. Cct ntuletien n'etaiant pas renoainvrt pour la | uliteste. Muleder et brutal dtaienl prcs(pic syiionyniot.

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