‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 13 sur 254 · LIVRE 1, -CHA». II · texte numérisé non relu

LIVRE 1, -CHA». II

plus pens<5 à cela qu’aux périls que je pouvais courir en chemin. Ainsi, pour rcpai’er sa faute, je résolus, si j’avais le bonheur d’arriver à Pegnaflor, d’y vendre ma mule, et de prendre la vole du muletier pour aller à Astoi-ga, d’où je me rendrais à Salamanque par la même voiture. Quoique je ne fusse jamais sorti d’Oviédo, je n’ignorais pas le nom des villes par où je devais passer; je m’en étais fait instruire avant mon départ.

J’arrivai heureusement à Pegnaflor : je m’an'ètai à la porte d'une hôtellerie d’assez bonne apparence. Je n’eus pas mis pied à terre, que l’hôte vint me l’ecevoir fort civilement. 11 détacha lui-même ma valise , la chargea sur ses épaules , et me conduisit h une chambre, jiendant qu’un de ses vélets menait ma mule à l’écurie. Cet hôte, le plus grand Iwbillard des Asturies, et aussi prompt à conter sans nécessité ses propres affaires que curieux de savoir celles d’autrui, m’apprit qu’il se nommait André Corcuelo; qu’il avait servi longtemps dans les armées du roi en qualité de sergent, et que, depuis quinze mois, il avait quitté le service pour épouser une fille de Castropol, qui, bien que tant soit peu basanée, ne laissait pas de faire valoir le bouchon. 11 me dit encore une infinité d’autres choses que je me serais fort bien passé d’entendre. Après celte confidence, se croyant en droit de tout exiger do moi, il me demanda je venais, où j'allais, et qui j’étais. A quoi il me fallut répondre ai*ticle pai* article, parce qu’il accompagnait d’une profonde révérence chaque question qu’il me faisait, en me prtant d’un air si respectueux d’excuser sa curiosité >• que je<ne pouvais me défendre de la satisfaire* Cela m’engagea dans un long entretien avec lui, et me donna lieu de parltu' du dessein et des raisons que j’avais de me défaire de ma mule, pour prendie la voie du muletier; ce qu'il approuva fort, non succinctement, car U me re> présenta là-dessus tous les accidents fâcheux qui pouvaient m’aiTivor sur la reute; il me rapporta même plusieurs histoires sinistres de voyageurs. Je croyais qu’il ne finirait poinL Il finit pourtant, en disant que, si je voulais vendre ma mule, il connaissait un honnête maquignon qui l’achèterait. Je lui témoignai qu'il mo ferait plaisir de l’envoyer chercher : il y alla sur-lc-cliamp lui-même avéfe empressement.

Il revint bientôt aecnmpagné de son iiomnie, qu'il me pr^ senta, et dont il loua fort la probité. Nous entrâmes tous trois dans la cour, où l’on amena ma mule. On la lit passer et nv passer devant le maquignon, qui se mit à lexaminei depuis les pieds juscpi’ii la tête. 11 ne manqua pas d’en dire beaucoup de mal. J'avoue qu'on n’eu pouvait dire l>eaucoup de bien : mais, qiiand ç'anrait été la nude du pape, il y aurait twiuvé à redire. 11 assurait donc qu’elle avait tous les défauts du mojide; et, pour itiieuK me le jH'i’suader, il en atlestait 1 bôle, qui sans doute avait ses raisons pour en convenir. Kli bien! me dit froidement le maquignon, combien prétendez-vous vendre ce vilain animal-là? Après l’éloge qu’il en avait lait, et l'attestation du seigneur Corcuelo , que je croyais bomuK! sincère et bon connaisseur, j’aniais donné ma mule pour rieu : c’est pourquoi je dis au marchand que je m'en rapfiorlais a sa bonne foi; qu’il n’avait qu’à priser la bête en cou^ience, et que je m’en tiendrais à la prisée. Aloi's, faisant 1 homine d'honneur, il me répondit qu’en intéressant sa conscience je le prenais par son faible. Ce n’était pas effectivement pai son fort; car, au lieu de faire monter l’estimation à dix ou douze pistoles, comme mon oncle, il neut pas boute de la üxei à trois ducats , que je reçus avec autant de joie que si j eus.se. gagné à ce ma^’cbé-là.

Après m’être si avantageusement défait de ma mule, riiùte me mena chez un muletier qui devait p<u-tir le lendemain pour Astorga. Ce muletier me dit qu’il partirait avant le jour, et qu’il aurait soin de me venir réveiller. Nous convînmes de prix, tant pour le louage d’une mule que pour ma nourrituie; et quand tout fut réglé entre nous, je m’en |•ctournai vers l’hôlellerie avec Corcuelo, qui, chemin faisant, se mit à me raconter l’histoire de ce muletier. 11 m’apprit tout ce qu’on en disait dans la ville. Enlin il aUait de nouveau m’étom-dir de son babil importun, si par bonheur un homme assez bien fait ne fût venu l’interrompre en l’abordant avec beaucoup do civilité. Je les laissai ensemble, et continuai mon chemin, sans soupçonner que j’eusse la moindre pail à leur entretien.

Je demandai à souper dès que je fus dans 1 hôtellerie. C était un jour maigre: on m’accommoda des œufs. Peiulant qu'on

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